« La crise a révélé que beaucoup de jeunes sont sortis du système éducatif et sont en situation d’emploi précaire »
La mission d’information sur l’évolution et la lutte contre la précarisation et la paupérisation du Sénat poursuit ses auditions. Cette fois-ci, les sénateurs ont entendu plusieurs économistes qui semblent s’accorder sur un point : un avenir pessimiste pour notre idéal d’égalité et d’éradication de la pauvreté, qui succéderait pourtant à une période d’amélioration.

« La crise a révélé que beaucoup de jeunes sont sortis du système éducatif et sont en situation d’emploi précaire »

La mission d’information sur l’évolution et la lutte contre la précarisation et la paupérisation du Sénat poursuit ses auditions. Cette fois-ci, les sénateurs ont entendu plusieurs économistes qui semblent s’accorder sur un point : un avenir pessimiste pour notre idéal d’égalité et d’éradication de la pauvreté, qui succéderait pourtant à une période d’amélioration.
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Par Laurelène Vion

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Jusqu’ici, le constat n’est pas alarmant, tout au contraire : « La pauvreté a beaucoup diminué sur une longue période », affirme Guillaume Allègre, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). En effet, lorsque l’on compare la situation de la France avec ses homologues européens, on peut remarquer que le taux de la pauvreté est relativement faible : selon Eurostat, il s’élèverait en 2017 à 6,7 % au seuil de 50 % du niveau de vie médian, là où l’Allemagne et le Royaume-Uni atteignent 10 à 11 %, un niveau significativement plus élevé. Seule la Finlande présente un taux sensiblement plus faible de 5,4 %. Guillaume Allègre s’avère moins optimiste s’agissant des autres pays occidentaux où « la pauvreté a tendance à augmenter ». Son confrère économiste, Stéphane Carcillo, explique que ce serait grâce à la complétude de notre système de prestation sociale que la France se démarquerait : « On dépense aujourd’hui pour l’assistance sociale 1,6 point de PIB, ce qui est plus élevé que la moyenne européenne, et ainsi on divise presque par trois la pauvreté ». Le SMIC français, relativement élevé, en est une des causes. Mais ne nous réjouissons pas trop vite.

Lors d’une précédente audition, les sénateurs ont reçu plusieurs représentants d’associations caritatives qui ont dressé un constat beaucoup plus alarmant, au point de parler de « crise humanitaire en France », comme le résumait la déléguée nationale d’ATD Quart-Monde, Isabelle Bouyer (voir notre article ici). La crise sanitaire nous rappelle malheureusement à l’ordre, en faisant basculer un million de personnes supplémentaires dans la pauvreté : 14,8 % des ménages seraient désormais concernés. Elle semble avoir fait peau neuve chez les plus jeunes en mettant à mal l’équité intergénérationnelle prônée par notre système redistributif. « Le système actuel a pratiquement éradiqué la pauvreté à au moins 50 % pour les personnes âgées et les bénéficiaires de l’allocation adulte handicapée (AAH) », précise Guillaume Allègre. Et pourtant, à côté de cela, « autour de 20 % des jeunes de 18 à 25 ans sont pauvres ». Cette situation crée des tensions, comme le relève la sénatrice Frédérique Puissat, rapporteure de la mission d’information, en interpellant les économistes : « Est-ce que le fait d’appuyer sur une certaine catégorie de population versus une autre ne tend pas à faire diverger notre population et à créer entre les uns et les autres un sentiment d’injustice ? ». Question essentielle.

Au-delà des causes conjoncturelles, l’éducation aurait sa part de responsabilité depuis une vingtaine d’années. Guillaume Allègre constate que « la durée des études n’augmente plus, de même que leur qualité », avant de conclure « je suis assez pessimiste pour l’avenir car toutes les forces qui avaient tendance à stopper l’augmentation des inégalités s’arrêtent ».

Des politiques « populaires » mais qui « n’ont pas fait leurs preuves »

La popularité d’une mesure ne doit pas pour autant conditionner sa mise en œuvre. C’est le difficile constat que fait Guillaume Allègre, économiste à l’OFCE, alors que la crise sanitaire n’a fait que renforcer la volonté démocratique. Selon lui, les politiques d’incitation à l’emploi inspirées du modèle américain « to make work pay », « n’ont pas fait leurs preuves ». Les économistes insistent sur plusieurs problèmes : le non-recours aux prestations, la complexité de notre système de protection sociale avec des aides toujours plus nombreuses, et, surtout, la situation précaire des jeunes de moins de 25 ans (voir vidéo ci-dessus).

S’agissant de l’aide envers la jeunesse, l’économiste Stéphane Carcillo rappelle que la politique traditionnelle de « familialisation des aides » est malheureusement bien ancrée dans les mœurs. « On a pris l’habitude d’aider les jeunes de moins de 25 ans par le prisme de l’aide à la famille » déplore-t-il. Les mauvaises habitudes sont les plus tenaces et c’est lorsque l’on s’en rend compte qu’il est souvent trop tard : « La crise actuelle a révélé que beaucoup de jeunes sont sortis du système éducatif et sont en situation d’emploi précaire. Ils n’ont pas suffisamment travaillé pour avoir le droit à l’assurance chômage, mais ils ont trop travaillé pour avoir le droit au RSA », dénonce Stéphane Carcillo.

Il faut néanmoins saluer les efforts récents entrepris par le gouvernement pour sauver la jeunesse. Stéphane Carcillo admet que « la garantie jeune est une stratégie plutôt vertueuse », même si « elle a plusieurs limites ». De manière globale, « les incitations financières au retour à l’emploi sont relativement bonnes ».

« Si on veut lutter contre la pauvreté, le meilleur moyen c’est de donner de l’argent aux pauvres »

A entendre les deux économistes, les solutions pour lutter contre la pauvreté ne semblent pas manquer. Comme le rappelle Guillaume Allègre, « la vraie trappe à pauvreté n’est pas la désincitation au travail mais la pauvreté elle-même ». Il convient donc de s’attaquer au vrai problème, et il est loin de se trouver dans une modification de l’existant : c’est la logique de notre système de protection sociale qu’il faut revoir. Guillaume Allègre assure qu’il est temps de « passer d’une logique d’activation à une logique d’investissement social, qui consiste à donner de l’argent aux pauvres, car ils savent bien l’utiliser ».

Pour pouvoir « donner de l’argent aux pauvres », « la rationalisation aiderait à une amélioration du taux de recours », selon l’économiste Stéphane Carcillo. Celle-ci peut passer par la mise en place d’un dispositif qui suscite néanmoins de vifs débats : celui du revenu universel (voir notre article ici et ici), qui est à « imaginer » et surtout à aménager en fonction des situations, en prévoyant par exemple des « suppléments ». Stéphane Carcillo avoue néanmoins que « le revenu universel est une stratégie qui ferait beaucoup de perdants ».

Pour Guillaume Allègre, le coût et l’acceptabilité politique du revenu universel seraient désincitatif, bien que l’un de ses effets soit « de ne plus avoir de trou dans la raquette ». D’après lui, « il faut donner plus aux personnes qui en ont le plus besoin ». Il s’agirait ainsi d’« assurer un revenu minimum suffisamment élevé à toute la population » : au menu, la mise en place d’un système de bourse universelle étudiante, une augmentation et une automatisation du RSA, mais surtout l’ouverture du RSA aux 18-25 ans, question déjà abordée à de nombreuses reprises au sein de l’hémicycle (voir le débat en replay ici). Sur cette dernière mesure, « on gagne beaucoup en termes d’égalité et on perd peu en termes d’efficacité ».

Si la question du revenu universel ressurgit régulièrement dans les débats comme étant une solution à la crise actuelle, d’autres solutions doivent être trouvées pour un problème davantage structurel lié au marché du travail. « On peut baisser les coûts de garde pour les parents isolés », propose Guillaume Allègre, car les familles monoparentales sont particulièrement touchées par la pauvreté. Autre question, celle de l’éducation. Contrairement à ce que l’on pense souvent, « il faut une augmentation non pas de la durée de l’éducation, mais plutôt de la qualité de l’éducation ». Enfin, l’automatisation du versement des aides pourrait remédier au non-recours aux prestations et à la complexité de leur versement, sous réserve de son acceptabilité politique. A ce sujet, Stéphane Carcillo s’indigne : « Je ne vois pas pourquoi on aiderait automatiquement les gens qui travaillent et non ceux qui ne travaillent pas ».

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