« La responsabilité de l’élite afghane ne doit pas être éludée », selon Élie Tenenbaum
Pour le chercheur Élie Tenenbaum (IFRI), le départ du dernier soldat américain d’Afghanistan vient clore deux décennies de guerre contre le terrorisme. Il analyse les perspectives d’un pays désormais aux mains des talibans. Entretien.

« La responsabilité de l’élite afghane ne doit pas être éludée », selon Élie Tenenbaum

Pour le chercheur Élie Tenenbaum (IFRI), le départ du dernier soldat américain d’Afghanistan vient clore deux décennies de guerre contre le terrorisme. Il analyse les perspectives d’un pays désormais aux mains des talibans. Entretien.
Public Sénat

Par Steve Jourdin

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Depuis lundi, il n’y a plus de forces américaines en Afghanistan. Après 20 ans sur le terrain, les derniers soldats ont quitté Kaboul. Comment analysez-vous cette séquence ?

C’est une page de l’histoire des relations internationales qui se tourne. Le cycle stratégique qui s’est ouvert avec le 11 septembre s’achève enfin. On est sur un moment de reflux des Occidentaux dans la guerre contre le terrorisme, qui a marqué les deux dernières décennies. La fin de ce cycle se lit aussi dans le retrait plus discret des Américains de la zone irako-syrienne, ou de l’annonce de la fin de l’opération Barkhane par Emmanuel Macron. Les forces occidentales cherchent à se réinventer. Il n’y a aujourd’hui plus d’appétence politique pour se lancer dans des interventions militaires coûteuses aux résultats incertains.

 

C’est un moment de l’histoire qui va longtemps hanter l’Occident et, plus particulièrement, les Etats-Unis ?

L’opération en Afghanistan est indéniablement un échec. Certes, les infrastructures ayant permis à Al-Qaeda de préparer le 11 septembre ont été détruites. Le pays n’est plus un sanctuaire pour l’organisation djihadiste et, en cela, l’intervention occidentale n’a pas complètement manqué sa cible. Mais la solution proposée par ces mêmes pays occidentaux, et qui visait à construire un Etat afghan fonctionnel et viable, est un échec total.

 

Comment expliquez-vous cet échec ?

C’est un régime qui n’a pas su incarner les besoins populaires. Il n’a suscité aucun enthousiasme au sein de la population afghane. L’incompétence, la corruption et le népotisme ont douché les immenses espoirs nés en 2001 après la chute des talibans. Les milliards de dollars déversés sur le pays l’ont été de manière inconsidérée, sans contrôle des flux, ni réflexion stratégique. Le choix des partenaires est aussi discutable. Dans la période post-talibans (après 2001), les Américains ont par exemple mis en avant les anciens seigneurs de guerre et les vieux émirs. Cela a donné une image déplorable du nouvel Etat afghan. Il n’est donc pas étonnant de constater qu’au moment où l’Occident décide de se retirer, tout s’effondre comme un château de cartes. Cet Etat Potempkine ne survivait que grâce au soutien financier et logistique des forces occidentales.

Les talibans sont aujourd’hui les nouveaux maîtres de l’Afghanistan. L’Occident discute avec eux, et une reconnaissance du régime est même évoquée. Les talibans ne sont plus les mêmes qu’avant 2001 ?

Le projet politique n’a pas changé. Il s’agit toujours d’établir un état bâti sur la charia, même s’il y aura sans doute quelques modulations. En matière d’éducation des filles, de châtiments corporels et de violations du patrimoine, les choses devraient un peu bouger. Les talibans ont retenu les leçons du 11 septembre. Ils savent désormais par exemple qu’héberger un terroriste international comme Ben Laden a un prix. En vingt ans, ils ont payé le prix du sang, beaucoup de leurs combattants ont été tués. On ne devrait pas revoir de sitôt ces images de camps d’entraînement terroriste à ciel ouvert, même s’il existe aujourd’hui plusieurs courants chez les talibans et que tout dépendra de l’issue du bras de fer politique qui se joue actuellement à l’intérieur du mouvement.

 

L’Afghanistan ne devrait donc pas redevenir un gigantesque hub pour le djihadisme international…

Les talibans sont aujourd’hui moins dépendants de la mouvance djihadiste internationale que par le passé. Dans les années 90, Al-Qaeda avait sa propre brigade chez les talibans, et finançait en partie le mouvement. Désormais, Al-Qaeda fonctionne de manière décentralisée. L’organisation ne vit plus essentiellement que par ses filiales, par exemple dans la péninsule arabique. En 20 ans, la mouvance djihadiste transnationale s’est affaiblie, et cet affaiblissement est à mettre au crédit de la guerre menée par l’Otan. Aujourd’hui, les talibans sont plus sûrs d’eux. Ils ont moins besoin des djihadistes que par le passé. Ils font actuellement beaucoup des promesses, mais on devra juger sur pièces.

 

On a l’impression que l’Occident a lâché les Afghans en se retirant dans ces conditions. Est-ce qu’une autre issue était possible ?

Le retrait annoncé par Joe Biden le 14 avril dernier n’a fait qu’entériner un processus. Est-ce qu’il est possible de maintenir une armée, en l’occurrence l’armée américaine, ad vitam æternam dans un pays étranger ? On était plus proche de la fin que du début. En revanche, le retrait américain aurait dû être mieux organisé.

Plus généralement, l’échec de l’intervention occidentale en Afghanistan a ses responsables. Il y en a du côté américain, ainsi que du côté européen. Les bailleurs de fonds, comme la Banque mondiale, ont également joué un rôle indéniable dans la gabegie constatée dans le fonctionnement de l’Etat afghan. Enfin, la responsabilité de l’élite politique et intellectuelle afghane ne doit pas être éludée. Il y a eu beaucoup d’occasions ratées. Après 2001, la population aspirait à quelque chose de nouveau. Beaucoup d’espoirs ont été déçus. L’élite afghane n’a clairement pas été à la hauteur de la mission historique qui lui a été confiée après l’intervention occidentale.

 

Élie Tenenbaum est l’auteur avec Marc Hecker, du livre : « La guerre de vingt ans : djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle », paru chez Robert Laffont.

Partager cet article

Dans la même thématique

FRA – BOOK – CONSENTEMENT
2min

Politique

Crise chez Grasset : la sénatrice Sylvie Robert (PS) propose de créer une clause de conscience pour les auteurs

Alors que plus de 150 écrivains annoncent quitter la maison d’édition Grasset pour protester contre le renvoi du PDG Olivier Nora, la sénatrice socialiste Sylvie Robert propose une « loi d’urgence » pour « protéger les auteurs ». Le but : permettre aux auteurs d’activer une clause de conscience en cas de changement radical de la ligne éditoriale de leur éditeur.

Le

FRA – ELECTIONS MUNICIPALES – LR RETAILLEAU
10min

Politique

« Il faut qu’il abatte son jeu et rentre sur le terrain » : Bruno Retailleau pourrait être candidat officiel des LR pour 2027 dès dimanche

Les militants LR sont appelés à choisir le mode de désignation de leur candidat ce week-end. Mais entre primaire fermée, primaire semi-ouverte et président du parti propulsé candidat, c’est la troisième option qui tient la corde. De quoi permettre au président des LR de lancer le second étage de la fusée et dévoiler son programme « de rupture ». Un meeting est en préparation avant l’été. Il pourrait se faire au Parc floral de Paris, le 20 juin.

Le

« La responsabilité de l’élite afghane ne doit pas être éludée », selon Élie Tenenbaum
4min

Politique

Loi-cadre sur les transports : « Nous allons donner des moyens supplémentaires pour investir dans les transports », promet le ministre Philippe Tabarot

Alors que le projet de loi-cadre sur les transports est examiné en séance au Sénat, Philippe Tabarot a égrené les grandes lignes de « son » texte, jeudi 16 avril, au micro de Public Sénat. Le ministre des transports veut assurer la pérennité des financements du secteur, notamment via les recettes des péages autoroutiers et un nouveau contrat avec SNCF Réseau.

Le

Marine Le Pen and Jordan Bardella Hold Campaign Rally in Chalons-en-Champagne
6min

Politique

Présidentielle : « Une inclinaison libérale plus prononcée au RN, incarnée par Jordan Bardella, ne sera pas forcément de nature à rebuter son électorat »

Jeudi et vendredi, les cadres du RN se retrouvent dans un lieu secret pour « un séminaire présidentiel ». Le parti, qui est toujours suspendu à la décision de la Cour d’appel sur l’inéligibilité de Marine Le Pen, n’est pas encore tout à fait en ordre de marche. Au fil des mois, Jordan Bardella semble s’éloigner de la ligne souverainiste et étatiste prônée lors des précédentes campagnes présidentielles. Faut-il y voir un antagonisme ou une manière d'accéder à un dernier territoire de conquête électorale ?

Le