Le Conseil constitutionnel appelé à supprimer le « délit de solidarité »
"Les libertés fondamentales ne sont pas au service des gardes-barrières": c'est ce que soutiennent les militants portant secours...

Le Conseil constitutionnel appelé à supprimer le « délit de solidarité »

"Les libertés fondamentales ne sont pas au service des gardes-barrières": c'est ce que soutiennent les militants portant secours...
Public Sénat

Par Sofia BOUDERBALA

Temps de lecture :

4 min

Publié le

Mis à jour le

"Les libertés fondamentales ne sont pas au service des gardes-barrières": c'est ce que soutiennent les militants portant secours aux migrants à la frontière franco-italienne, qui ont demandé mardi au Conseil constitutionnel d'abolir le "délit de solidarité" au nom du principe de fraternité.

"Que devient un pays, que devient une culture, une langue quand on peut y parler de +délit d'hospitalité+?", a attaqué Patrice Spinosi, l'avocat de Cédric Herrou, agriculteur devenu le symbole de la défense des migrants de la vallée de la Roya, et de Pierre-Alain Mannoni, un autre militant, citant le philosophe Jacques Derrida.

Le débat reste brûlant, au lendemain d'un mini-sommet destiné à aplanir les tensions entre Européens sur la question migratoire, après la crise de l'Aquarius, un navire humanitaire qui a erré des jours en mer avec 630 migrants à bord face au refus de l'Italie et Malte d'ouvrir leurs ports, avant d'accoster finalement en Espagne.

En France, des voix se sont élevées jusque dans la majorité pour déplorer que le gouvernement n'ait pas proposé d'accueillir le bateau, passé près des côtes corses.

Face aux "sages" du Conseil constitutionnel, les défenseurs des militants jonglent entre principes et jurisprudence, à quelque distance du terrain politique.

"Ce délit de solidarité n'est pas digne de notre droit. Aider de manière totalement désintéressée des hommes démunis ne devrait pas être passible de poursuites" dans un pays où le principe de fraternité est intégré à la devise de la République, a plaidé Me Spinosi.

Ses clients ont été condamnés en 2017 par la cour d'appel d'Aix-en-Provence pour aide au séjour irrégulier: Cédric Herrou à quatre mois de prison avec sursis pour avoir fait passer la frontière à environ 200 migrants, et Pierre-Alain Mannoni à deux mois avec sursis, pour avoir accompagné à une gare trois Erythréennes.

Ils attaquent deux articles du Code de l'entrée et du séjour des étrangers: l'article 622-1 punit l'aide au séjour irrégulier, tandis que l'article 622-4 précise que cette aide ne peut donner lieu à des poursuites lorsqu'elle est le fait de la famille ou "de toute personne physique ou morale, lorsque l'acte reproché n'a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte".

- Ligne de démarcation -

Le texte précise que cette aide autorisée consiste "à fournir des conseils juridiques ou des prestations de restauration, d'hébergement ou de soins médicaux destinés à assurer des conditions de vie dignes et décentes à l'étranger, ou bien toute autre aide visant à préserver la dignité ou l'intégrité physique de celui-ci".

Sans surprise, le représentant du Premier ministre a appelé à juger ces articles "conformes à la Constitution".

Dans le projet de loi "asile et immigration" adopté en avril à l'Assemblée nationale, "le délit de solidarité" a été assoupli, avec l'exemption de sanctions pour les militants qui apporteraient des soins, un hébergement et de la nourriture aux migrants sans qu'il y ait de contrepartie lucrative. Encore "très insuffisant" pour les défenseurs des droits de l'Homme.

"La volonté a été de supprimer le délit de solidarité. Mais le législateur, constate Me Spinosi, n'a pas réussi à poser cette ligne de démarcation pourtant simple entre l'action de passeurs qu'il faut évidement réprimer et celle d'humanistes désintéressés".

"Liberté, Egalité, Fraternité: ce sont des mots que nous avons appris à ânonner en les lisant sur le fronton des écoles", a rappelé Me Henri Leclerc, qui défend des militants qui encourent "dix ans de prison" pour avoir aidé des migrants et dont le procès à Gap a été suspendu dans l'attente de la décision des "sages".

Le pénaliste mène la charge, enrôlant le penseur de la démocratie moderne, Alexis de Tocqueville: "Quand je refuse d'obéir à une loi injuste, je ne dénie point à la majorité le droit de commander, j'en appelle à la souveraineté du genre humain."

"Vous avez la possibilité, dit-il aux "sages", de faire en sorte que ceux qui tendent la main puissent continuer à le faire. Rassurez-vous, ils ne seront pas très nombreux".

Décision le 6 juillet.

Partager cet article

Dans la même thématique

Le Conseil constitutionnel appelé à supprimer le « délit de solidarité »
3min

Politique

Crise pétrolière : « Avec le transport maritime à la voile on est à 1g de CO2 par tonne de matériel transporté au km » se réjouit cet entrepreneur

Alors que le détroit d’Ormuz est toujours bloqué, et que les prix des hydrocarbures sont toujours au plus haut, certaines solutions de transports maritimes, hier décriées, montrent tout leur intérêt. Avec un taux d’émission de gaz à effet de serre faible et une ressource inépuisable, le transport maritime à la voile développé par une jeune entreprise bretonne a tous les avantages, comme l’explique ce chef d’entreprise dans l’émission « dialogue citoyen » présentée par Quentin Calmet.

Le

4min

Politique

Esclavage : « L’identité française est faite de grands récits et de grands crimes », reconnaît Emmanuel Macron

A l’occasion des 25 ans de la loi Taubira, reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, l’Elysée organisait une cérémonie de commémoration ce jeudi 21 mai. Le Président de la République est revenu sur le devoir de reconnaissance de ces crimes. Il a, pour la première fois, abordé le sujet de la réparation, quelques mois après l’abstention de la France sur le vote de la reconnaissance de l’esclavage et de la traite comme « pire crime contre l’humanité » à l’ONU.

Le

Gabriel Attal walks in Bordeaux
4min

Politique

Présidentielle 2027 : en Aveyron, Gabriel Attal officialise sa candidature

C’est fait, Gabriel Attal a mis fin au faux suspense sur sa candidature à la présidentielle. Le patron de Renaissance a officialisé sa candidature, ce vendredi et devrait être sur la ligne de départ en 2027. Dans l’Aveyron, l’ancien Premier ministre a fait part de son ambition de succéder à Emmanuel Macron. Il faudra d’abord tuer le match avec Edouard Philippe pour être le candidat légitime du bloc central.

Le

French ruling Renaissance party holds political meeting in Arras
6min

Politique

Gabriel Attal, à l’heure du grand saut présidentiel ?

Dans l’Aveyron, loin des ors parisiens, l’ancien premier ministre doit officialiser vendredi sa candidature à l’Élysée. Une entrée en campagne pensée comme un antidote au procès en déconnexion qui colle au macronisme et comme un adversaire à Édouard Philippe pour le leadership du bloc central.

Le