L’occasion insurrectionnelle a fait les larrons : parfois côte à côte dans les manifestations de "gilets jaunes" à Paris, les groupes rivaux d...
Les ultras de droite et de gauche, « gilets jaunes » de circonstance
L’occasion insurrectionnelle a fait les larrons : parfois côte à côte dans les manifestations de "gilets jaunes" à Paris, les groupes rivaux d...
Par Guillaume DECAMME, Simon VALMARY et Emmanuel DUPARCQ
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L’occasion insurrectionnelle a fait les larrons : parfois côte à côte dans les manifestations de "gilets jaunes" à Paris, les groupes rivaux d’ultra droite et d’ultra gauche y ont été actifs sans être en pointe, satisfaits du désordre semé mais toujours méfiants face à cette fronde hétérogène.
"Franchement, j'ai halluciné" : lorsqu'il arrive sur les Champs-Élysées le samedi 24 novembre, Victor (nom d'emprunt), un militant anticapitaliste pourtant rompu aux violences de rues, n'en croît pas ses yeux.
Les manifestants "gilets jaunes", souvent de jeunes provinciaux sans complexe, débordent et font reculer les CRS, visés par une pluie de pavés et débris divers. Les Champs-Élysées sont en état de siège.
"Un tel bordel, ça fait des années qu’on en rêve", dit le jeune quadragénaire. "On était venus à quelques dizaines pour voir, et on était sidérés, on se disait : +Mais c’est qui, ces mecs ?"
Ses vieux ennemis de l’ultra droite ont mis eux moins de temps à rejoindre la révolte lancée mi octobre. Un rapprochement plus naturel, tant "la carte des blocages des gilets jaunes se superpose souvent de manière assez frappante avec celle du vote Front national", aujourd'hui Rassemblement national, souligne l'historien Sylvain Boulouque.
Les manifestations parisiennes ont permis à des groupuscules identitaires de battre à nouveau le pavé, eux qui ne faisaient plus guère parler d'eux depuis 2013 et la mort du militant antifasciste Clément Méric, tué lors d’une bagarre avec des skinheads. Plusieurs avaient été dissous par le gouvernement, dont L’Oeuvre française (pétainiste) alors dirigée par Yvan Benedetti.
Ce dernier a défilé avec les "gilets jaunes", qu'il salue car ils veulent "renverser le système". "On est des gilets jaunes comme les autres", renchérit le porte-parole de l’Action française (royaliste), Antoine Berth. Une extrême droite ciblée par le gouvernement, qui dénoncera fin novembre des violences semées par "la peste brune".
L'ultragauche, elle, s'interroge : pour arriver enfin au "grand soir", faut-il fermer les yeux et défiler avec les "fachos" ennemis ? Ou s’abstenir de nourrir un mouvement qui risque au final de ne profiter qu'à Marine Le Pen ? Séduite par la progression des revendications sociales dans la mobilisation, elle est aussi effrayée par certains de ses débordements (injures racistes ou homophobes notamment).
- "Gouverner en flippant" -
"Le fait que l'extrême droite soit présente (...) ne me gêne pas", déclare à Médiapart Eric Hazan, figure tutélaire du milieu libertaire. Dans son propre camp, des antifascistes s'étranglent, l'accusant de renoncer aux "valeurs essentielles de la gauche que sont l'antifascisme et l'antiracisme".
Des "gilets jaunes" sur les Champs-Elysées à Paris, le 24 novembre 2018
AFP/Archives
Réputé proche de la mouvance de Tarnac de Julien Coupat, Eric Hazan est également l'éditeur de "L’insurrection qui vient", un essai politique anonyme paru en 2007 qui appelle de ses vœux une révolte populaire pour renverser un État décrit comme policier, asservissant et captant les richesses au profit d'une minorité.
Signe de ce brouillage des repères traditionnels, l'Action française Île-de-France postera sur les réseaux sociaux une photo de ses militants manifestant en gilets jaunes, titrée "L'insurrection qui vient" et accompagnée de certaines citations du Comité invisible.
Le 1er décembre, lors d'une nouvelle occupation autour des Champs-Élysées, des gilets jaunes frappent d'autres gilets jaunes. Reconnu par des antifascistes, Yvan Benedetti est mis KO par l’un d’eux. L’ultradroite aura sa revanche un peu plus tard dans la journée, en corrigeant plusieurs "antifas".
Le samedi suivant, les deux camps manifesteront dans des quartiers différents. Puis la mobilisation faiblit : le 15 décembre, on dénombre deux fois moins de manifestants que le samedi précédent.
Au final, seuls quelques centaines de militant des "ultras" ont défilé à Paris, alors que chaque camp compte plusieurs milliers de membres actifs, selon des sources concordantes.
Pour Jean-Yves Camus, spécialiste de l'extrême droite, l'ultradroite reste méfiante vis-à-vis du fonctionnement collégial et sans leader des "gilets jaunes" à l'opposé de sa tradition de "culte du chef". Elle aurait aimé qu'ils portent plus de revendications identitaires, contre l'immigration "massive" notamment.
L'ultragauche, restée divisée, a redoublé de méfiance en entendant le discours parfois complotiste de certains "gilets jaunes" et la mise en avant du référendum d’initiative citoyen (RIC), vu comme droitier.
Mais dans chaque camp, certains y voient un motif d'espoir et prennent date pour l'avenir.
"On est entré dans une première phase de période révolutionnaire" qui va accélérer "la décomposition du système", prédit Yvan Benedetti.
"On verra après les fêtes. Peut être que d'autres facteurs, comme le prélèvement à la source en janvier, vont relancer le mouvement", espère Victor. Une chose est sûre, sourit-il : "Maintenant, le gouvernement va gouverner en flippant".
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