Nucléaire : la question des déchets cristallise le débat public

Nucléaire : la question des déchets cristallise le débat public

Organisée par la Commission nationale du débat public (CNDP), la deuxième réunion d’échanges sur la construction de 6 nouveaux réacteurs nucléaires EPR2 a donné lieu à des discussions animées ce mardi 8 novembre à Paris, notamment autour de la question sensible des déchets.
Public Sénat

Par Jérémy Heintzmann

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Ils étaient quelques dizaines réunis devant la Maison des associations de solidarité (MAS), dans le 13e arrondissement de Paris. Certains vêtus de combinaisons antiradiations, d’autres distribuant des tracts et brandissant des pancartes « Stop aux EPR », « La Hague coule » et « Le nucléaire, c’est tellement le monde d’avant ». Des militants antinucléaires, venus de la Manche, de Seine-Maritime, de Bure ou de la Loire, pour manifester leur opposition au débat public.

Comme Catherine Fumé, membre du collectif « Comité centrales ». « On va lancer 6, peut-être 14 EPR, et on n’a rien sur la question des déchets. On appelle à un vrai débat public, pas quelque chose de tronqué », dénonce-t-elle. Pour Alain Correa, « c’est trop tard pour tenir ce débat, il aurait fallu l’avoir il y a une trentaine d’années. On est beaucoup à ne plus y croire » assure le porte-parole du collectif « Stop aux EPR à Penly et ailleurs ».

 

« J’aurai envie de mourir si ce paysage que j’aime tant est défiguré »

 

Tous n’ont pas pu rentrer dans la salle, limitée à 240 personnes. À l’intérieur, les échanges sont animés sur les tables de travail, autour de la question du soir : « Avons-nous besoin d’un nouveau programme nucléaire ? »

Fabrice, 46 ans, travaille chez Stellantis : « Le parc de centrales arrive à échéance et il faut le renouveler. C’est un enjeu de lutte contre le réchauffement climatique mais aussi de souveraineté énergétique. Si on perd notre production nucléaire, on sera dépendant de la Chine et de la Russie pour l’électricité. »
En face de lui, Valérie, mère de 4 enfants, possède une maison à quelques kilomètres de La Hague (Manche), où un projet de bassin d’entreposage de combustibles nucléaires usés par EDF est en cours. « Nous serons à moins de 2 kilomètres des piscines de stockage des déchets et j’aurai envie de mourir si ce paysage que j’aime tant est défiguré. Je trouve que c’est un risque de parier que pendant plus d’un siècle, on n’aura aucun souci pour assurer le refroidissement. »


 

Un débat public en 10 sessions

 

Des réflexions partagées puis restituées publiquement, en présentiel mais aussi en ligne, avec plus de 1000 personnes inscrites. Lancé fin octobre, le débat public comportera 10 sessions jusqu’à fin février, axées autour du projet de construction de 6 nouveaux réacteurs nucléaires EPR2 en France, dont les 2 premiers seraient situés à Penly (Seine-Maritime).
Il est organisé par la Commission nationale du débat public (CNDP), une autorité administrative indépendante. « Que des opposants s’expriment, que des partisans s’expriment, c’est important, affirme Michel Badré, son président. Il faut sortir du conflit binaire entre pro-nucléaires et anti-nucléaires, il y a des questions plus complexes. On va aborder par exemple, dans deux réunions, le retour d’expérience de Flamanville : que s’est-il passé et comment peut-on s’assurer que les difficultés rencontrées par EDF ne vont pas se reproduire ? »




EDF défend un mix énergétique entre nucléaire et énergies renouvelables

 

Après plusieurs minutes d’échange, les représentants d’EDF prennent la parole. « Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, nous devons basculer des usages fossiles vers des solutions décarbonées, déclare Catherine Bauby, directrice Stratégie Groupe chez EDF. Notre combat, c’est de lutter contre le changement climatique, et donc produire plus d’électricité qui n’émet pas de CO2, grâce au nucléaire et aux énergies renouvelables. »
Un mix énergétique qui nécessite selon le groupe la construction d’une paire de réacteurs EPR2 à Penly à partir de 2035. « On doit à la fois accélérer sur les énergies renouvelables, maintenir notre parc nucléaire actuel et construire ces nouveaux réacteurs pour asseoir le socle de nucléaire et faire face à ce besoin d’électricité décarbonée », argumente Antoine Ménager, responsable du débat public pour EDF.



Un débat « à disposition des parlementaires » pour le vote de la LPEC


 

Pour l’instant, rien n’est acté. Car la construction des EPR2 exige une modification de la loi de programmation sur l’énergie et le climat (LPEC), qui devrait être votée par les parlementaires à l’été 2023. « On mettra à leur disposition tout ce qui se sera dit dans le débat public pour qu’ils puissent l’utiliser », garantit Michel Badré.
Un débat indépendant de la concertation nationale sur la politique énergétique, menée par le gouvernement jusqu’en janvier. « On s’est engagés à présenter les comptes rendus aux parlementaires, qu’on associera à la présentation du projet de loi, explique Sophie Mourlon, directrice de l’énergie au ministère de la Transition écologique, présente au débat. On est à l’écoute et on souhaite construire notre avenir énergétique en concertation. »

Une concertation pour l’instant mitigée. À la sortie des 4 heures de débat, plusieurs participants pointent le manque de temps de parole accordé au public, d’autres soulèvent des questions peu abordées : la gestion des déchets encore, mais aussi l’avenir des emplois d’une filière nucléaire qui compte aujourd’hui 220 000 salariés.
Des thèmes au programme des futures réunions du débat public, selon ses organisateurs. La prochaine aura lieu à Saclay (Essonne) le 22 novembre.

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C’était une des victimes de la grogne des agriculteurs, en janvier et février dernier. Le plan Ecophyto, troisième du nom, qui avait pour objectif de réduire de moitié le recours aux pesticides d’ici à 2030 par rapport à la période 2011-2013, avait été « mis sur pause » le 1er février. Il était décrié par les agriculteurs, qui manifestaient leur colère contre l’excès de normes et le manque de rentabilité de leurs activités. Une nouvelle version du plan devait voir le jour pour le Salon de l’agriculture, fin février. C’est finalement le 6 mai qu’il sera présenté. Marc Fesneau, le ministre de l’Agriculture, en a présenté les grandes lignes dans un entretien au Parisien, ce vendredi 3 mai. Plan Ecophyto quatrième version : un nouvel indicateur Sur le papier, le nouveau plan Ecophyto ne change pas son objectif : réduire de moitié le recours aux pesticides d’ici à 2030, par rapport à la période 2011-2013. Ce qui change, c’est l’indicateur utilisé. Alors que depuis 2008 et le premier plan Ecophyto, c’était un indicateur français, le NoDU (Nombre de doses unités), qui était utilisé pour comptabiliser la quantité de pesticides utilisés chaque année, ce sera dorénavant le HRI-1 (Harmonized Risk Indicator, indicateur de risque harmonisé), un indicateur européen, qui sera utilisé. Gabriel Attal avait annoncé ce changement le 21 février dernier. Du NoDU au HRI-1 : qu’est-ce que cela change ? Ce changement d’indicateur est l’un des principaux enjeux de ce plan. En effet, le mode de calcul est différent d’un indicateur à l’autre. Le NoDU se base, pour chaque substance, sur les doses maximales autorisées par hectare pour chaque produit phytosanitaire. C’est une addition des surfaces (en hectares) qui seraient traitées avec les doses de référence. C’est une statistique au calcul complexe, décrié par certains syndicats agricoles. Pour Laurent Duplomb, sénateur LR de la Haute-Loire, il est « catastrophique ». Il ne mâche pas ses mots : « Il a été imposé par des écolos dogmatiques avec un objectif de sortie totale des phytosanitaires ». Le HRI-1, lui, prend la masse des produits phytosanitaires vendus en France et les pondère par un coefficient prenant en compte la dangerosité de chaque produit. Il en existe quatre : 1, 8, 16 et 64, ce dernier correspondant au plus haut niveau de dangerosité. Marc Fesneau se félicite de ce changement : « Si l’on n’utilisait pas le même indicateur que nos voisins, à quoi cela servirait-il ? C’est comme si, pour notre objectif climatique de réduction d’émissions de CO2, nous avions notre propre calculateur et le reste de l’Europe un autre », expliquait-il au Parisien ce matin. Si le HRI-1 permet de donner un poids plus important aux produits les plus nocifs, il présente des défauts. Ses coefficients, qui ne reposent pas sur un calcul scientifique, peuvent être jugés comme artificiels. C’est l’avis d’un ensemble de scientifiques, membres du Comité Scientifique et Technique du plan Ecophyto qui, dans un article au média The Conversation du 21 février dernier, alertait sur « la nécessité de conserver un indicateur prenant en compte les doses d’usage, tel que le NoDU ». C’est aussi l’avis de Daniel Salmon, sénateur écologiste de l’Ille-et-Vilaine. « Aucun indicateur n’est parfait, mais il fallait combiner le NoDU et le HRI-1. C’est possible dans les directives européennes. Si on change d’indicateur en cours de route, on fausse toutes les références, on  va constater une baisse significative qui ne correspond pas à la réalité » explique-t-il à publicsenat.fr. Le nouveau plan Ecophyto : réduire les pesticides nocifs Même si, sur le papier, l’objectif du plan Ecophyto dernière version ne change pas, avec ce nouvel indicateur, son interprétation se déplace. Il passe d’une réduction des pesticides en général, à une réduction des pesticides dangereux. Avec cette nouvelle version, le gouvernement cible les produits qui peuvent se voir interdits par l’Union européenne d’ici trois à cinq ans. Une stratégie que revendique Marc Fesneau dans Le Parisien : « Affirmer que les pesticides sont dangereux, c’est une généralité approximative. Et c’est justement pour ça qu’on en réglemente les usages. Si on les a classés par niveau de dangerosité, c’est bien que certains sont dangereux et d’autres ne le sont pas ou plus faiblement. L’objectif de la stratégie est de mieux connaître le risque de leur usage pour la santé et de le réduire ». Une affirmation avec laquelle Daniel Salmon est en profond désaccord. « On entend la petite musique selon laquelle il y a des bons et des mauvais pesticides. Il y a certes des pesticides plus dangereux que les autres, mais ils sont tous toxiques car ils tuent tous du vivant. Il n’y a pas de pesticide qui soit anodin » confie-t-il. Les autres mesures Autre nouveauté du plan Ecophyto, quatrième version, c’est la concrétisation de la doctrine « pas d’interdiction sans alternative », revendiquée entre autres par la FNSEA. Le ministre de l’Agriculture a en effet annoncé la provision de 250 millions d’euros par an, dont 150 pour financer la recherche de solutions alternatives aux produits phytosanitaires les plus dangereux, qui auront vocation à être interdits. Si Daniel Salmon n’est pas complètement opposé à cette mesure, pour lui, les alternatives doivent être « bien étudiées ». Pas question que cela ne permette de développer de nouvelles molécules. « La recherche doit aussi se faire sur les causes. Les nouveaux ravageurs se développent parce que leur environnement change, et on doit comprendre pourquoi ils pullulent : il y a le réchauffement climatique mais aussi la chute de la biodiversité », ajoute-t-il. Du côté des LR, la somme convient : « 250 millions, c’est ce que je proposais », explique Laurent Duplomb, « mais il faut se poser les bonnes questions ». Pour le sénateur qui est aussi agriculteur, cet argent doit aller aussi à des initiatives incluant les agriculteurs, comme les fermes Dephy, qui cherchent à réduire l’usage de pesticides en développant des alternatives. Enfin, le nouveau plan Ecophyto contient une partie indemnisation, pour les riverains et les victimes de pesticides. « [Ce plan] prend les gens pour des imbéciles » La nouvelle mouture du plan est loin de satisfaire les écologistes et l’association de défense de l’environnement Générations Futures. Pour elle, l’abandon du NoDU, c’est « casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre ». « Le HRI1 est un indicateur trompeur puisqu’il affiche une baisse de 32 % entre 2011 et 2021 alors que le NoDU a, lui, augmenté de 3 % de l’usage des pesticides pendant la même période », explique-t-elle dans un communiqué du 3 mai. « [Ce plan] prend les gens pour des imbéciles en prétendant ne rien avoir changé à la politique de réduction des pesticides en France ! », peut-on y lire. Son porte-parole François Veillerette, regrette : « La France a longtemps été considérée à l’avant-garde des pays portant une ambition de réduction des pesticides. Avec cette nouvelle stratégie elle rejoint les pays qui mettent tout en œuvre pour que rien ne change, faisant régresser notre pays de 15 ans ! ». Daniel Salmon partage la même colère. « C’est un très mauvais plan », juge-t-il, « c’est un grand recul malgré l’enfumage du ministre. Les producteurs de phytosanitaires ont gagné la bataille contre l’opinion publique et les agriculteurs ». « Quand j’entends le ministre, j’ai l’impression que ce sont mes mots » Du côté droit de l’hémicycle, le plan est bien accueilli. « Enfin ! », se réjouit le sénateur Les Indépendants de la Haute-Garonne Pierre Médevielle, « il était temps d’harmoniser les politiques et de parler d’une seule voix en Europe, pour que nous soyons crédibles ». Sur les pesticides, l’élu se veut mesuré dans sa position : « On ne peut pas vider la trousse à pharmacie, mais il faut arriver à restaurer la confiance ». Il plaide pour une approche « prudente mais réaliste », à l’encontre d’une « écologie punitive ou d’une écologie idéaliste ». « Quand j’entends le ministre, j’ai l’impression que ce sont mes mots », se réjouit Laurent Duplomb. Pour autant, l’élu dit ne pas se faire d’illusions : « Je n’ai rien à enlever à ce qu’il a dit. Mais on assiste à une multitude d’annonces séduisantes, mais qui ne verront jamais le jour. Depuis les mesures annoncées après la crise agricole, lesquelles ont été réellement mises en place ? ». Le sénateur travaille sur le projet de loi d’orientation agricole, qui passera au Sénat dans l’hémicycle à la mi-juin. Il regrette de ne pas y trouver les mesures annoncées par le ministre.

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