Présidentielle : à Sens, une campagne qui intéresse peu… et des électeurs désabusés

Présidentielle : à Sens, une campagne qui intéresse peu… et des électeurs désabusés

A Sens, dans l’Yonne, la campagne présidentielle ne passionne pas vraiment. Certains habitants ne sont pas encore sûrs de participer ou hésitent pour qui voter. Ils sont nombreux à afficher leur préférence pour Marine Le Pen ou Eric Zemmour, sur fond de hausse des prix. Mais beaucoup pensent qu’Emmanuel Macron sera reconduit. Reportage.
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Devant la gare, un homme boit son café sur la terrasse de l’Hôtel-restaurent du chemin de fer. L’air frais du matin se réchauffe doucement. L’élection présidentielle arrive bientôt. A peine plus de deux semaines. A Sens, en Bourgogne-Franche-Comté, le scrutin intéresse… un peu. Dans la sous-préfecture de l’Yonne, commune de près de 27.000 habitants, située à 100 km de Paris, l’agitation politico-médiatique de la capitale semble loin.

« Peut-être que l’extrême droite peut passer »

Jacques et Violette passent devant la gare SNCF. Le commerçant de 61 ans avoue ne pas savoir pour qui voter. « Plutôt de gauche », Jacques pense « qu’il n’y a pas une personne qui le représente bien ». « Il n’y a pas de campagne », constate le retraité, qui a remarqué le refus du chef de l’Etat de se confronter sur un plateau TV aux autres candidats : « Emmanuel Macron est élu d’office. Donc il ne va pas aller se battre avec les autres ».

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Dans le centre-ville de Sens.


« Peut-être que l’extrême droite peut passer au deuxième tour, malheureusement », ajoute Jacques. « Pas malheureusement », le corrige Violette. « C’est la merde, on ne sait pas pour qui voter. C’est que des magouilleurs ! Ils sont tous mouillés dans des affaires », s’énerve la retraitée de 65 ans. Elle continue : « C’est fait exprès de toute façon. Après le virus, on a la guerre », lâche-t-elle. Et d’assumer : « Moi, je suis une complotiste de toute façon ».

« Macron va passer les doigts dans le nez »

Philippe, 62 ans, se dirige vers le parcmètre. Bonnet vissé sur la tête, on remarque le triskèle breton sur son couvre-chef. « On m’appelle le Breton sénonais », s’amuse l’homme à la moustache. Il est pourtant du coin. « Avec le bordel qu’il y a en ce moment, la guerre, le covid, il n’y a pas grand-chose à attendre », dit-il. Lui non plus « ne sait pas pour qui voter. Les blablas, à 63 ans, on ne me la fait pas… » Il reconnaît cependant au chef de l’Etat son action face à la crise ukrainienne : « Dans cette histoire de guerre, il a des couilles ». Il pense que « Macron va passer les doigts dans le nez. Mais il faut lui faire voir qu’il n’est pas tout seul ». Philippe admet au bout de quelques minutes qu’il va « voter Le Pen à cause de l’immigration. Ce n’est pas raciste. Mais il faut l’arrêter ». Il n’apprécie pas en revanche la candidate LR. C’est le printemps, mais il la rhabille pour l’hiver : « Pécresse, elle ne sait pas parler de toute façon, je ne sais pas ce qu’elle fait là. Ce n’est pas Merkel ». Quant à Eric Zemmour, « lui, c’est n’importe quoi dans l’extrême. Il est arrivé là, on se demande même qui l’a mis ».

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Philippe, 62 ans.

Rachid, « d’origine algérienne », et Philippe, « Portugais », attendent les clients. Ils sont chauffeurs de taxi. Rachid se dit « centriste. Macron lui, est moitié de gauche, moitié de droite ». « Il est plus de droite, non ? » s’étonne Philippe. « On sent que c’est Macron qui va passer », prédit le même. Le téléphone de Rachid sonne. Bientôt une course. Un peu plus loin, un jeune de 21 ans compte bien aller voter. Ce sera la première fois. « Je n’y connais rien, mais c’est notre avenir qui se joue », dit-il, « c’est un droit et un devoir ». Il constate que « beaucoup de jeunes ne s’y intéressent pas », comme son amie, à ses côtés. « Je ne sais pas si je vais y aller. Je ne sais même pas quand c’est… », avoue la jeune fille.

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Rachid et Philippe, chauffeurs de taxi.


« Zemmour dit clairement les choses »

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Usine Prysmian Câbles et Systèmes France, à Paron.

On s’écarte de la gare. Passé les voies ferrées de la ligne qui mène à Auxerre, un rond-point. Direction la grande usine de Prysmian Câbles et Systèmes France, ex-Câbles Pirelli, sur la commune de Paron, qui colle Sens. « C’est le premier fabricant de câbles au monde », explique fièrement Thierry, 55 ans, avec son habit bleu. Il est technicien depuis 27 ans ici. Le site emploie près de 260 personnes, ce qui en fait l’un des principaux employeurs du secteur. Il annonce direct la couleur : « Je vais voter Macron. Il a entrepris des réformes et il faut les faire, comme les retraites. Mais de manière équitable. Quand on travaille aux 3/8 comme ici, il y a la pénibilité à prendre en compte ». Thierry, masque FFP2 au visage, pense que « la guerre influence la présidentielle. Il est le seul à avoir la stature. Je ne vois pas Zemmour prendre de décisions, faut être censé », dit-il, pendant qu’un chariot élévateur passe.

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Retour vers le centre. En chemin, on croise Etienne devant sa maison, qui prend son courrier. « Je vais voter Zemmour. Le Pen, je n’y ai jamais crue », lâche cet enseignant d’économie/gestion dans le supérieur. Il revendique « un vote d’adhésion pour Zemmour. Lui dit clairement les choses ». Etienne peste contre « TF1, France 2, c’est la propagande macroniste ». Pour lui, « il y a trop de partis pris. On est plutôt gentil avec les autres candidats et quand c’est Zemmour, il va passer une demi-heure à dire qu’il n’est pas néofasciste ». Il voudrait la proportionnelle à l’Assemblée. « Ce serait peut-être le bordel, mais les gens pourraient s’exprimer ».

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En périphérie de Sens.

« Avec l’électricité, l’essence qui augmente, les gens n’y arrivent pas »

Marie, 37 ans, sait qu’elle n’ira pas aux urnes. « J’ai voté une année, ça n’a pas donné grand-chose ». Elle préfère l’abstention. Sa crainte aujourd’hui, c’est le prix de l’énergie, qui grimpe depuis la guerre en Ukraine. « Avec l’électricité, l’essence qui augmente, les gens n’y arrivent pas. Mon compagnon a une fille qui habite loin. A 2 euros le litre de gasoil, ça ne va pas », dit-elle.

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Les quais de l'Yonne.

On traverse les deux bras de l’Yonne, on passe l’église Saint-Maurice de Sens, avant d’arriver aux portes du centre-ville. Un jeune en scooter fait le plein à la petite station-garage, qui fait face aux quais de la rivière. « Mon plein est passé de 4 à 8 euros. Etant étudiant, c’est compliqué de suivre financièrement », raconte-t-il, le fil de son casque blanc sortant de sa doudoune. Tout juste 18 ans, « il commence à s’intéresser à la campagne. Mais je ne suis pas à fond dedans ». « Je vais voter. Mais j’hésite entre Macron et Le Pen. Je sais que ce n’est pas pareil », reconnaît ce jeune né à Sens.

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Station-service dans le centre de Sens.

Arthur arrive avec sa voiture noire de marque allemande. « C’est cher, c’est très cher. A 2 euros, on le sent ! Mais on n’a pas le choix », grogne-t-il en faisant le plein. Il ressent « un besoin de changement » et va « voter Zemmour ». A 22 ans, il travaille dans un « moulin à farine. Et le prix du blé augmente aussi ».

« Pécresse est méritante. Malheureusement, elle se fait écraser »

Dans le Grande Rue de Sens, un petit air de printemps flotte dans l’air. Un accordéoniste joue « E viva Espana ». Comme dans de nombreuses villes moyennes, plusieurs petits commerces du centre de la cité médiévale sont fermés. Les magasins sont encore nombreux cependant. Face à la halle du marché couvert, les terrasses font le plein. La cathédrale de Sens, première cathédrale gothique de France, domine la place.

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Au pied de la cathédrale Saint-Etienne.
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La cathédrale de Sens date du XIIe siècle.

Lucie, 24 ans, qui sort de la boulangerie, ne sait pas encore pour qui voter. Elle compte s’aider d’« une appli qui dit de quel candidat je suis la plus proche ». Marie, 43 ans, habits chics, votera, elle, pour « Pécresse. C’est une femme, ça ne ferait pas de mal à notre pays… Elle est méritante. Malheureusement, elle se fait écraser. Elle a une mauvaise com’. Tout a bousculé à cause de son meeting au Zénith. Elle manque de talent oratoire », pointe la femme qui travaille dans le domaine de la justice.

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Grand Rue, à Sens. Dans le centre-ville, certains commerces sont fermés.

« Mon avis peut encore changer du tout au tout »

Vincent, short bleu et t-shirt rouge (voir photo ci-dessous, au milieu), pourrait voter « Mélenchon », comme en 2017. Mais il « regarde de loin » la campagne. En 2018, il était gilet jaune. « Il y avait de la solidarité entre nous », se souvient ce salarié dans la logistique. « Et après, on s’est fait massacrer. Puis Macron a divisé les gens avec le covid », dénonce une amie à côté (voir photo ci-dessous, à gauche). Cette ouvrière de chez Renault, employée du site de Villeroy, qui fabrique des pièces détachées, à 15 minutes de Sens, votera Marine Le Pen. « Avec Macrotte, il y en a eu que pour les riches ! Il n’a rien fait, à part enfoncer les gens qui travaillent ou enlever les APL car on dépasse de deux euros. Et les salaires ne montent pas alors que tout augmente. La guerre en Ukraine, c’est une excuse. C’était déjà là ».

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Vincent (au centre sur la photo) pourrait de nouveau voter Mélenchon.

Sabrina, 38 ans, n’a pas arrêté son choix. « Mon avis peut encore changer du tout au tout », prévient cette infirmière. Elle ajoute :

Entre la crise du covid, la guerre en Ukraine, les gens vont voter sûrement par rapport à leurs peurs et leurs incertitudes.

Devant la mairie, Annabelle, 19 ans (photo ci-dessous), « aimerait bien voter. Mais quand on voit les candidats, on dirait des enfants d’une école élémentaire qui se chamaillent… »

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Annabelle, 19 ans.

Dans une petite rue calme, deux mamies taillent le bout de gras. « Je revote Macron. C’est un homme très intelligent » apprécie Nicolle, « avec deux l », 88 ans. « Et il présente bien » ajoute Josette, 72 printemps au compteur et qui votera « pour le candidat communiste ». « Oui, il est très correct », confirme Nicolle. « C’est un enjôleur… » conclut Josette.

« Ça devrait être les citoyens qui décident plus mais ils n’écoutent pas le peuple qui souffre »

On rejoint le boulevard serti de grands arbres qui ceinture la vieille ville. Christelle, 67 ans est « un peu révolté », votera Jean-Luc Mélenchon car « il apportera plus pour "les petits" ». La retraitée aimerait que « les députés ne fassent que deux mandats max et qu’on mette des gens comme moi ». Elle attend « un grand changement » et peste contre sa « facture de gaz ». Elle ajoute : « Je fais tout à pied pour pas user d’essence ».

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Boulevard du 14 juillet, à Sens.

Céline et Grégory, accompagnés de la petite dernière, partent chercher leur deuxième à l’école (voir photo ci-dessous). « Je ne vais pas voter. Mes parents n’ont jamais voté », raconte cette mère au foyer de 30 ans. Elle pense que de toute façon, le résultat « est déjà décidé depuis longtemps ». Son compagnon ira lui voter pour « la première fois ». « Tant que ce n’est pas Macron… » dit-il. Il penche plutôt pour Marine Le Pen.

« Ça devrait être les citoyens qui décident davantage, qui participent plus aux grandes décisions. Mais ils n’écoutent pas le peuple qui souffre. Les gilets jaunes en sont la preuve », soutient Grégory. Il aimerait « que les ministres et les parlementaires se mettent un peu plus au niveau du peuple, d’un citoyen lambda ». Le jeune couple doit filer à l’école, « la sortie est dans trois minutes ».

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Grégory et Céline.

 

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