Projet Hercule : devant les sénateurs, le PDG d’EDF admet ne pas avoir toutes les réponses

Projet Hercule : devant les sénateurs, le PDG d’EDF admet ne pas avoir toutes les réponses

Jean-Bernard Lévy a été longuement auditionné ce 10 février par les sénateurs sur les tenants et aboutissements du projet de réorganisation d’EDF, en cours de négociation entre l’Etat et la Commission européenne. La réforme, qu’il juge indispensable pour investir, peut être menée en conservant un groupe « intégré », selon lui.
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« Vous m’avez bombardé », sourit Jean-Bernard Lévy, après une salve de questions de deux sénateurs, rapporteurs d’un groupe de travail chargé de suivre les réformes engagées sur le marché de l’électricité. Derrière eux, 21 autres sénateurs vont se succéder pour tenter d’arracher des éclaircissements ou des explications de la part du PDG du groupe EDF. Un nom est quasiment sur toutes les lèvres ce 10 février 2021 à la commission des affaires économiques du Sénat. C’est Hercule, le projet de restructuration du groupe énergétique, qui fait l’objet d’une négociation difficile entre le gouvernement et la Commission européenne. Face aux craintes et aux critiques, le dirigeant estime que la réforme en chantier est indispensable pour le maintien de la filière nucléaire et le développement des énergies renouvelables, au risque de devenir « un opérateur de deuxième zone ».

Voici des mois que les sénateurs manquent de visibilité sur le futur d’EDF, et surtout de réponses. Le dernier en date à s’être confronté à la commission sénatoriale est le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, le 2 février dernier (relire notre article). « Ces échanges n’ont pas permis aux parlementaires de connaître avec précision les tenants et les aboutissants de ce projet de réforme », déplore la sénatrice LR Sophie Primas, présidente de la commission des affaires économiques.

EDF ne veut plus « subventionner » ses concurrents

Pour Jean-Bernard Lévy, il ne fait aucun doute que la réforme Hercule est « nécessaire » pour le groupe, lesté de 42 milliards d’euros de dettes. Le premier enjeu de la réforme est, selon lui, de mettre fin au « poison » de l’Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique), qui a creusé la dette d’EDF depuis dix ans. Ce dispositif permet aux fournisseurs alternatifs de s’approvisionner en électricité auprès d’EDF à un prix fixe. A prix cassés, juge le fournisseur historique. « L’Arenh est fondée sur une injustice évidente : elle revient à subventionner nos concurrents […] Elle nous impose, en cas de prix de marché élevé, de vendre notre production nucléaire à un prix plafonné qui ne couvre pas les coûts de production du parc », s’insurge Jean-Bernard Lévy. Cette demande de réforme est « de la plus haute importance » pour le dirigeant, qui appelle à sortir de « l’impasse actuelle ». « Un accord qui ne répondrait pas à ces objectifs, ne serait pas acceptable. »

Deux autres avantages ont été présentés par le PDG. D’abord, permettre au groupe d’accélérer ses investissements dans la transition énergétique et le réseau de distribution, et de rattraper le retard accumulé face aux autres grands énergéticiens européens. Cela pourrait permettre de doubler « selon ses calculs », la puissance en énergies renouvelables d’ici 2030. Deuxièmement : « sécuriser » la production d’hydroélectricité française, en évitant la mise en concurrence des barrages au moment de l’expiration des concessions. Les barrages pourraient rester sous le contrôle de la puissance publique grâce au scénario d’une « quasi-régie », qui permettrait de « faire exception » au droit européen.

« Les inquiétudes relèvent d’un manque de dialogue », explique Jean-Bernard Lévy

Voici pour les objectifs. Les modalités de réorganisation, elles, sèment le trouble, chez les salariés et les syndicats (ils manifestaient ce mardi devant l’Assemblée nationale), mais aussi chez les élus locaux et parlementaires, notamment à gauche. Ils redoutent un démantèlement de l’entreprise détenue à 83 % par l’Etat. EDF serait réorganisée en trois parties : EDF Bleu, entreprise publique, centralisée, ayant en charge le nucléaire et les énergies thermiques. En cette période de grand froid, où la production d’électricité colle encore à la demande, Jean-Bernard Lévy expose d’ailleurs ses inquiétudes sur l’approvisionnement à moyen terme, d’autant que 14 réacteurs sont appelés à la fermeture d’ici 2035. La stratégie doit se décider rapidement, selon lui. « Il nous faut, le plus vite possible, être autorisé à construire six nouveaux EPR, parce que sinon nous prendrons des risques. »

EDF Bleu détiendrait EDF Azur, chargée « à 100 % » de la branche hydroélectrique. Et pour finir : EDF Vert, qui regrouperait tout le reste. C’est-à-dire la distribution, les activités commerciales, les activités à l’international, la construction et l’exploitation des énergies renouvelables. Cet ensemble plus décentralisé s’ouvrira aux capitaux privés, avec cotation en bourse. Concernant EDF Vert, le patron d’EDF précise simplement que le chiffre de 30 % ouvert au privé n’est « pas gravé » dans le marbre. « Pourquoi ouvrir le capital ? J’en vois plutôt des risques », intervient la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann (apparentée au groupe communiste). « Il y a déjà une participation d’actionnaires minoritaires », rappelle Jean-Bernard Lévy.

De façon globale, « le groupe EDF doit rester un groupe public intégré », insiste le PDG, qui y voit « la clé » du succès du modèle française. Les différentes entités seraient « complémentaires » « et jamais concurrentes ». Jean-Bernard Lévy assure que le statut des industries électriques et gazières n’est « pas remis en cause ». En « désaccord complet » avec le projet, le sénateur communiste Fabien Gay rappelle le sort qu’ont connu à leur époque France Télécom ou Gaz de France. « A chaque fois qu’il y a un démantèlement, ça se passe comme ça ! »

Les pertes au public, les bénéfices au privé ?

Le centriste Patrick Chauvet se demande, quant à lui, s’il y aura des cessions d’actifs, et si EDF connaîtra le même sort qu’Engie, autre dossier chaud. Le nucléaire, à l’aube du grand carénage et donc de lourdes dépenses, reste dans le giron public, lorsque les énergies renouvelables s'ouvrent au privé. « Il y a quelques inquiétudes sur le fait de séparer les bénéfices et les pertes », épingle le sénateur LR Patrick Chaize, qui demande la répartition financière entre les trois entités d’EDF, en recettes comme en dépenses. « C’est prématuré », botte en touche le dirigeant. La négociation sur la valorisation des prix est toujours en cours.

D’ailleurs, EDF est réduite au rôle de spectateur, même si les échanges sont réguliers avec le gouvernement, avec qui l’entreprise partage un « excellent alignement ». « EDF n’est pas présente dans les négociations, nous sommes informés par l’Etat », précise Jean-Bernard Lévy. « Hercule, les gens vont vous raconter que c’est menaçant. C’est menaçant car on ne sait pas répondre à tout. » Après avoir pudiquement déclaré en début d’audition que les négociations étaient « toujours en cours » à Bruxelles, le PDG a ensuite admis que le dossier était « difficile ». Il y a une semaine, la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili avait expliqué devant les députés qu’il faudrait « trouver un plan B », si la France n’obtenait pas d’accord avec la commission européenne.

Le socialiste Franck Montaugé redoute l’entrée des géants du numérique dans le capital

Interrogé par des sénateurs inquiets de l’avenir de la « pépite » Enedis (anciennement ERDF, ou Électricité Réseau Distribution France), le patron d’EDF a assuré que cette entreprise resterait une filiale à 100 % d’EDF Vert, et que la péréquation tarifaire serait « maintenue ». « Les inquiétudes relèvent d’un manque de dialogue », se défend Jean-Bernard Lévy. Or, « difficile d’ouvrir le dialogue » sur un projet en cours de discussion, d’après lui. « Certaines des grandes lignes du projet sont loin d’être actées ». « Le manque d’information et de concertation avec les autorités organisatrices de la distribution d’électricité passe très mal », relève le sénateur LR Daniel Laurent. « Enedis est beaucoup plus menacé dans la situation actuelle qu’il ne le serait dans la situation d’Hercule », oppose le patron d’EDF.

Soulignant que GDF devait rester dans le secteur public, e sénateur socialiste Franck Montaugé redoute que l’entreprise passe « sous la coupe des GAFAM ». « Oui, les grandes entreprises internationales s’intéressent beaucoup au réseau électrique. On en reparlera. » Si l’audition semble avoir dissipé quelques inquiétudes sur le sort des barrages hydroélectriques, beaucoup de réponses restent en suspens.

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