Réforme de l’ENA : « Le pantouflage n’est absolument pas abordé »
Alors que Frédéric Thiriez a remis son rapport sur la haute fonction publique au premier ministre, le sénateur (app. PCF) Pierre-Yves Collombat, auteur d’une commission d’enquête sur le sujet, pointe de grosses lacunes dans le rapport : les allers/retours vers le privé des énarques et la formation dispensée.

Réforme de l’ENA : « Le pantouflage n’est absolument pas abordé »

Alors que Frédéric Thiriez a remis son rapport sur la haute fonction publique au premier ministre, le sénateur (app. PCF) Pierre-Yves Collombat, auteur d’une commission d’enquête sur le sujet, pointe de grosses lacunes dans le rapport : les allers/retours vers le privé des énarques et la formation dispensée.
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Il y a un an, elle était dans le collimateur des gilets jaunes : l’ENA. L’Ecole nationale d’administration, qui forme l’élite française depuis 1945, souvent accusée de tous les maux. En avril, au sortir du grand débat, Emmanuel Macron marque les esprits et annonce une réforme de la haute fonction publique avec la suppression de l’ENA à la clef.

Mission est ensuite confiée à Frédéric Thiriez, ex-président de la Ligue professionnelle de football, lui-même énarque, de plancher sur le sujet. Il vient de remettre son rapport au premier ministre, ce mardi 18 février. Il inspirera directement les mesures concoctées d’ici fin avril par les ministres Jean-Michel Blanquer, Frédérique Vidal et Olivier Dussopt.

L’ENA est une pépinière de Présidents. Quatre des six derniers chefs de l'État, dont Emmanuel Macron, en sont issus. Mais les énarques ne représentent que 10% des membres du gouvernement et 3% des députés, selon le rapport.

Préparation militaire de trois semaines et formation plus proche du terrain

L’idée de Frédéric Thiriez est de former des hauts fonctionnaires plus proches du terrain et plus divers socialement. Le rapport propose bien la fin de l’ENA, qui serait renommé « Ecole d’administration publique ». Cet EAP formerait tous les hauts fonctionnaires, avec un socle commun de six mois, liant sept écoles (administrateurs civils, magistrats, commissaires, santé publique…). Idée reprise par Edouard Philippe dans un communiqué.

Autre proposition du rapport qui devrait être commentée : la formation commencerait par une préparation militaire de trois semaines, avant d’enchaîner sur quatre mois sur le terrain dans un hôpital, une mairie ou un tribunal pour être confronté au réel. Matignon évoque pour sa part « un stage long en territoire et un engagement citoyen obligatoires et/ou une préparation militaire, à réaliser en cours de scolarité ».

Discrimination positive et classement de sortie supprimé

Le concours serait largement revu, avec la moitié des places réservées aux professionnels. Petite révolution : la dissertation de culture générale serait supprimée et remplacée par une note sur une problématique contemporaine.

Pour plus de diversité, l’idée d’une forme de discrimination positive fait son chemin. Edouard Philippe fait sienne la proposition d'une filière « Égalité des chances », avec des classes préparatoires spécifiques pour les élèves de milieux plus modestes, qui auraient selon le rapport une part (10 à 15%) des places réservées.

Autre gros changement, le classement de sortie serait supprimé. Selon la nouvelle formule, la titularisation dans le grand corps de l’Etat n’interviendrait qu’après quatre ou cinq ans, dont deux ans sur le terrain. Si le Conseil d’Etat et la Cour des comptes seraient maintenus, pour raison constitutionnelle, l’Inspection générale des finances perdrait son statut de grand corps spécifique.

Frédéric Thiriez n’a pas appelé le sénateur Pierre-Yves Collombat, rapporteur d’une commission d’enquête sur le sujet

Au Sénat, on a déjà travaillé la question. Une commission d’enquête s’est penchée en 2018 « sur les mutations de la Haute fonction publique et leurs conséquences sur le fonctionnement des institutions de la République ». Son rapporteur, le sénateur du Var Pierre-Yves Collombat (rattaché au groupe communiste), n’a pour le coup même pas reçu un appel de Frédéric Thiriez. A l’écouter, c’est peut-être mieux finalement. Car pour Pierre-Yves Collombat, le rapport Thiriez passe complètement à côté de son sujet puisqu’il ne pose pas les bonnes questions.

« C’est comme d’habitude, on pose les problèmes de telle façon qu’on ne peut pas apporter la bonne réponse » pointe le sénateur du Var. Selon l’élu, « vouloir supprimer l’ENA, pour supprimer l’ENA, c’est une stupidité (voir la première vidéo, images de Sandra Cerqueira).

« Ces allers/retours vers le privé ne sont pas acceptables » selon Pierre-Yves Collombat

Le gros problème vient, à ses yeux, de ce qu’on appelle « le pantouflage ». C’est-à-dire ces « allers/retour entre la haute fonction publique et les entreprises, les banques. Ce n’est absolument pas abordé ». Or « que veut-on faire de l’ENA ? » demande Pierre-Yves Collombat, « un endroit de formation pour des fonctionnaires de la République ou des gens doués pour tout faire ? C’est la question de fond qui n’est absolument pas posée ». Le sujet concerne « 20% des élèves de l’ENA, surtout issus des grands corps ».

La perméabilité avec le monde de la banque et de la finance peut ainsi directement influencer la décision publique. Dès lors, celle-ci est-elle prise au nom de l’intérêt général ou au travers du prisme d’acteurs liés à leur milieu professionnel ? Plusieurs cas de pantouflage sont connus, comme ceux de François Pérol et Xavier Musca, passés dans les cabinets de Nicolas Sarkozy (lire notre article pour plus de détails). Emmanuel Macron, lui-même, sort de l’ENA en 2004 et rejoint l’Inspection générale des finances, avant de devenir banquier d’affaire chez Rothschild en 2008, puis secrétaire général de l’Elysée sous François Hollande, ministre de l’Economie et Président de la République. Pour le sénateur du groupe communiste, « ces allers/retours ne sont pas acceptables ».

Autre grief souligné par le sénateur Pierre-Yves Collombat : le contenu de l’enseignement et sa « diversité ». C’est ce qu’explique l’élu, par ailleurs rattaché politiquement à La France insoumise :

Si on continue, en matière économique, d’enseigner la vulgate habituelle distillée par Sciences Po et les autres, je ne vois pas ce que ça changera.

Discrimination positive pour les étudiants : « On est dans le gadget » selon Philippe Dallier

Quant à l’idée de discrimination positive, elle ne semble pas non plus satisfaire les sénateurs. « On est dans le gadget » tacle Philippe Dallier, vice-président LR du Sénat, se disant « pour l’égalité républicaine » et « le mérite », plutôt que « ce dispositif à l’américaine ». Le sénateur de Seine-Saint-Denis défend l’ENA tel qu’on le connaît : « On a besoin en France d’une bonne école qui forme les hauts fonctionnaires, on en a une, elle s’appelle l’ENA ». Regardez Philippe Dallier :

Discrimination positive pour les étudiants qui rentrent à l'ENA : « On est dans le gadget » selon le sénateur LR Philippe Dallier
02:09

S’il faut lutter contre les inégalités, ce serait plutôt « à la base, à la maternelle et à la primaire » selon Philippe Dallier. Une fois n’est pas coutume, la sénatrice Générations.s, Sophie Taillé-Polian, sera d’accord avec le sénateur LR sur ce point. « Il faut faire très attention, un concours doit rester un concours. Le problème de l’égalité des chances, c’est plus tôt que ça se joue ». S’il « est sûr qu’il faut briser la reproduction sociale, c’est un chantier très vaste qui ne se résume pas à un concours » souligne la sénatrice du Val-de-Marne, ancienne socialiste. Sophie Taillé-Polian, qui était membre de la commission d'enquête, reconnaît cependant qu’« il y a des choses intéressantes dans le rapport, notamment sur la question d’avoir des hauts fonctionnaires qui aient un peu plus de relation avec le terrain, une bonne chose » pour éviter d’avoir de grand commis de l’Etat qui ont « peu de notions du réel ».

Le gouvernement devra semble-t-il convaincre jusqu’au sein même de sa majorité. Le député LREM Aurélin Taché, qui n’en est certes pas à ses premières critiques, exprime ainsi quelques remarques. S’il souligne que le rapport « va dans le sens d'une plus grande égalité des chances », « il faudra aller beaucoup plus loin pour qu'elle devienne une réalité : misons sur l'université, supprimons les grands corps, valorisons les parcours atypiques ». Mais les grands corps visés n’ont pas vraiment l’intention de disparaître.

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