Rudy Reichstadt : « Le complotisme est un révisionnisme en temps réel »
Rudy Reichstadt, fondateur de l'Observatoire du conspirationnisme, explique que les théories du complot, qui se multiplient avec le Covid-19, permettent de se rassurer, de fuir le réel ou de répondre à des objectifs « politiques et même géopolitiques ». Aujourd’hui, « on en est au point où le conspirationnisme est un risque systémique ».

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Rudy Reichstadt, fondateur de l'Observatoire du conspirationnisme, explique que les théories du complot, qui se multiplient avec le Covid-19, permettent de se rassurer, de fuir le réel ou de répondre à des objectifs « politiques et même géopolitiques ». Aujourd’hui, « on en est au point où le conspirationnisme est un risque systémique ».
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Le virus du Covid-19 est une invention des militaires américains pour affaiblir la Chine. A moins que ce soit une création issue des laboratoires chinois pour sciemment affaiblir les Occidentaux. Un grand labo pharmaceutique a développé ce coronavirus, l’a lâché dans la nature, pour ensuite vendre des vaccins et se faire des millions de profits. Et en réalité, ce sont les Illuminati qui sont derrière cette pandémie. Ils ont tout fomenté car cette société secrète dirige le monde depuis des décennies.

Tout ceci est parfaitement faux et inventé. Ce sont pourtant quelques exemples des explications les plus farfelues qui fleurissent depuis le début de la crise et circulent sur la toile, au sujet de la crise du coronavirus. Les théories du complot – puisque c’est de cela qu’il s’agit – en tout genre ont la cote en ces temps troublés. « Pas étonnant qu’une épidémie mondiale engendre des théories du complot » affirme Rudy Reichstadt, politologue, fondateur du site Conspiracy watch (l'Observatoire du conspirationnisme) et spécialiste du sujet. Il était auditionné par visioconférence ce mercredi 23 avril par la délégation à la prospective du Sénat, présidée par le sénateur LR Roger Karoutchi.

« 26% des Français disent que le virus a été fabriqué en laboratoire »

Très vite, les complotistes de tous poils se sont emparés du virus. « On a commencé à observer des commentaires complotistes dès le 20 janvier, quand les autorités chinoises ont reconnu que le virus se transmettait entre êtres humains » raconte Rudy Reichstadt.

Le problème, c’est que ces théories imprègnent au sein de la population. Selon un sondage réalisé par l’Ifop pour l’observatoire, « 26% des Français disent que le virus a été fabriqué en laboratoire ». Opinion « très surreprésentée chez les sympathisants de Marine Le Pen ». « Une plateforme comme Egalité et réconciliation d’Alain Soral, c’est 5 millions de visites par mois. C’est considérable. C’est le navire amiral de la complosphère » souligne encore le politologue.

Il ne s’agit donc plus des idées de quelques hurluberlus, mais de visions du monde qui s’installent et se partagent. « On est au point où le conspirationnisme est un risque systémique » selon Rudy Reichstadt, qui ajoute : « Le complotisme est un révisionnisme en temps réel ».

« Rhétorique et méthode du négationnisme »

« On est dans une rhétorique et une méthode qui est celle du négationnisme. Car le négationnisme est en soi une théorie du complot » ajoute le responsable du site. L’antisémitisme se retrouve en effet souvent mêlé au complotisme. Agnès Buzyn, « et son époux, Yves Levy, ainsi que le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon » ont ainsi été mis en cause.

Pour compliquer les choses, les théories du complot ne sont pas toutes aussi grossières que les illuminati. Beaucoup mêlent le vrai et le faux, les rendant plus crédibles et en parallèle plus compliquées à démonter. On y trouve ainsi des « éléments tout à fait authentiques mais lus de travers ». L’hypothèse d’un virus sorti par accident d’un laboratoire fait en effet partie du champ des possible et a bien été évoqué. Mais une origine synthétique du virus, c’est-à-dire une création de l’homme, est clairement écartée par les scientifiques.

« S’improviser virologue en ayant passé une heure sur Net »

La question de la défiance envers les élus et les médias est l’une des explications de ces phénomènes. « Mais nous ferions une erreur d’analyse de dire que ce n’est que le symptôme d’une défiance. Elle creuse le lit du complotisme, mais c’est aussi un phénomène de crédulité » selon Rudy Reichstadt. Un complot est aussi très « rassurant », car il « permet d’identifier les menaces », « au moins le monde n’est pas un chaos, notre planète une boule qui fonce dans l’espace sans aucun sens ».

Le manque de connaissance peut aussi nourrir ces idées, au point d’engendrer un biais cognitif. « Sur le Net, des gens ont un excès de confiance en eux. C’est l’effet Dunning-Kruger : plus on est incompétent sur un sujet, plus on estime qu’on est compétent, car on n’a pas les compétences pour comprendre qu’on est incompétent… » décrit le responsable de Conspiray watch. Ainsi certains « s’improvisent virologue en ayant passé une heure sur net ».

« La vérité est ailleurs »

Le complot peut aussi naître d’un changement de paradigme trop violent pour l’accepter. Une manière de se protéger. « La vérité est ailleurs, selon la formule consacrée » dit Rudy Reichstadt… Exemple : « Si votre parti politique est mis le dos au mur, il peut être tentant de croire qu’il y a un complot contre les gens que vous défendez. C’est humain. Il y a cette dimension de fuite du réel ». Ça vous rappelle quelque chose ? Au moment où l’affaire Fillon éclate, lors de la présidentielle, une partie de la droite y a vu la main d’un complot.

Le complot peut avoir « des intérêts financiers, politiques et même géopolitiques », souligne le politologue, comme on le voit avec la Russie et ses relais d’influence que sont les médias RT et Sputnik, directement en lien « avec le Kremlin ». Rudy Reichstadt note cependant qu’en France, RT fait plus attention que ses déclinaisons dans d’autres pays.

Les idées complotistes se retrouvent beaucoup sur le web. Les algorithmes des réseaux sociaux peuvent les entretenir. Mais on les retrouve aussi, parfois, jusque sur le « service public »… Rudy Reichstadt pense à des documentaires « expliquant que Pierre Bérégovoy ne s’est pas suicidé ou que Lady Di n’est pas morte d’un accident de voiture ». Il « rappelle que ce qui a lancé la carrière de Thierry Meyssan (adepte de la théorie du complot sur les attentats du 11 septembre 2001), c’est un talkshow de Thierry Ardisson » sur France 2.

Pour compliquer les choses, on pourrait ajouter que l’histoire est marquée par des révélations – réelles celles-là – qui montrent que les pouvoirs successifs ont pu, par moments, agir dans l’ombre pour nourrir différents objectifs. Pour différencier alors le vrai du faux, c’est l’éducation, « notamment l’éducation aux médias d’information », qui prend une importance « essentielle ».

Poursuites et publication judiciaire sous forme de pop-up

Pour tenter de sortir de cette spirale infernale du complot, Rudy Reichstadt a quelques préconisations. « Il faudrait avoir la possibilité de se constituer partie civile et de porter en justice des infractions à l’article 27 de la loi sur la liberté de la presse de 1880, c’est-à-dire de poursuivre des gens qui sciemment relaient, notamment sur le Net, des informations fausses » propose le président de Conspiracy Watch. De quoi freiner les auteurs de certains blogs.

Autre idée : « On pourrait imaginer d’utiliser la publication judiciaire, comme on le voit en Une de la presse people, sous forme de pop-up bloquantes sur les sites, avec la publication judiciaire ».

Des pistes qui intéressent le sénateur PS Yannick Vaugrenard. « La délégation à la prospective pourrait s’approprier vos propositions et les transformer en proposition législative » pense le sénateur de Loire-Atlantique. Reste que lutter contre les théories du complot restera toujours difficile. Comme le dit la sénatrice LR Marie Mercier, « le mensonge aura fait le tour du monde, avant que la vérité ne mette ses chaussures ».

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