Ukraine : après trois mois de guerre, l’armée russe dans l’impasse
La résistance ukrainienne contre l’armée russe a transformé la « guerre éclair » voulue par Vladimir Poutine en une guerre de positions et d’artillerie. Trois mois après le déclenchement de l’invasion russe, le conflit est entré dans une nouvelle phase.

Ukraine : après trois mois de guerre, l’armée russe dans l’impasse

La résistance ukrainienne contre l’armée russe a transformé la « guerre éclair » voulue par Vladimir Poutine en une guerre de positions et d’artillerie. Trois mois après le déclenchement de l’invasion russe, le conflit est entré dans une nouvelle phase.
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Par Louis Dubar

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Le 24 février, peu après l’allocution télévisée de Vladimir Poutine, l’armée Russe pénétrait en Ukraine, marquant ainsi le début de la plus grande offensive militaire en Europe depuis 1945. Contrecarrée par la résistance ukrainienne, « l’opération militaire spéciale » échoue à s’emparer de Kiev dans les premières semaines du conflit. A la suite de cet échec, Moscou a réduit ses objectifs en se concentrant dans la région du Donbass, contrôlée en partie par les séparatistes pro-russes. Lancée le 19 avril, cette nouvelle offensive ne se passe pas beaucoup mieux que la première.

Une armée russe en manque de moyens

L’attrition, l’usure, les kilomètres et les pertes infligées par les Ukrainiens ont mis à rude épreuve les capacités opérationnelles russes. Le ministère de la Défense Britannique estimait les pertes depuis le 24 février à un tiers des capacités de l’armée russe. « L’infanterie mécanisée aurait perdu près de 30 % de sa force » et un quart de ses chars serait hors d’usage selon le site spécialisé Oryx, soit 700 tanks, « correspondant à l’ensemble du parc des pays d’Europe de l’Ouest, c’est colossal », estime Léo Péria-Peigné, chercheur au Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Présentée comme le « pays aux 10 000 chars d’assaut, » la Russie possède de nombreux blindés pour compenser ses pertes mais « une grande partie de ce matériel est obsolète et hors d’usage. » « 5 000 blindés sont des modèles antérieurs au T72 et ont été développés entre les années 50 et la fin des années 60. »

« Ces chars prélevés dans des stocks à travers tout le pays arrivent souvent au front dans un état très variable, sans système de visée, voire dans quelques cas sans moteur », souligne le chercheur de l’IFRI. Les lourdes pertes russes et les faibles gains sur la ligne de front vont mener à une situation de blocage. Pour Léo Péria-Peigné, trois possibilités s’offrent à Vladimir Poutine pour débloquer la situation, « soit il boit le calice jusqu’à la lie et négocie, c’est peu probable ; soit il recourt à des armes disruptives (chimiques voire nucléaire) pour débloquer la situation tactique, soit il décrète la mobilisation générale. »

Les conclusions militaires de ces trois mois de guerre observées attentivement depuis l’Ouest

Ces trois mois de guerre ont livré aux Etats-majors étrangers de nombreux enseignements militaires sur les caractéristiques d’un conflit moderne de haute intensité. Certains missiles livrés par les Occidentaux comme le Javelin ou le Stinger se sont révélés extrêmement efficaces. Des armes technologiques difficiles à produire, « en une journée les militaires Ukrainiens ont utilisé 500 missiles Javelin en une journée, Lockheed Martin, le constructeur en produit 2 000 par an. » « La guerre en Ukraine interroge les Occidentaux sur le recours aux armes de haute technologie », souligne Léo Péria-Peigné. ​​​​

Souvent présentée comme une arme décisive en temps de guerre, le drone est une arme qui ne doit pas être surestimée selon le chercheur. Les statistiques tendent à démontrer que « 80 à 90% des pertes russes sont causés par des frappes d’artillerie éventuellement aidées par des drones d’observation. » La contribution de ces aéronefs est donc beaucoup plus modeste. 

De la guerre de mouvement à la guerre de siège ?

Alors que les premières semaines du conflit étaient marquées par d’importants mouvements de blindés et des assauts aéroportés spectaculaires, la guerre est désormais entrée dans une nouvelle phase beaucoup plus statique ; « une bataille d’artillerie, comparable à ce que nous avons connu en France entre 1914 et 1918 », souligne Dominique Trinquand.

Poutine patine dans le Donbass, une offensive au point mort ?

« Dans le Donbass, les occupants tentent de faire monter la pression. Il y a l’enfer, et ce n’est pas exagéré de le dire », a indiqué, le président Volodymyr Zelensky, dans son intervention du 20 mai. En dépit de moyens importants déployés sur la ligne de front par Moscou, les gains territoriaux russes sont maigres après un mois d’offensive. L’armée de Vladimir Poutine patine. « La première phase du plan prévue par les Russes prévoyait un encerclement à partir d’une double offensive des villes d’Izioum et de Donestk », explique Dominique Trinquand. Si l’offensive avait été menée à bien, les Russes auraient conquis la majorité du territoire et remporté un succès militaire décisif.

Grâce à son artillerie, la Russie conserve « une puissance de feu supérieure » qui permet à ses unités de « grignoter le terrain. » « Ils [les Russes, ndlr] progressent lentement mais ils progressent. » « L’armée se contente d’encerclements de moindre importance », comme à Severodonetsk, une localité désormais dans la ligne de mire de Moscou faisant l’objet d’intenses bombardements. « Le Donbass est la zone la plus fortifiée après la DMZ [Zone démilitarisée entre les deux Corées, ndlr]. Ils avancent mais à quel prix », explique Léo Péria-Peigné. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, et la sécession des Républiques séparatistes pro-russes du Donbass, l’armée ukrainienne a méthodiquement fortifié ses frontières à l’Est.

A la question, qu’est ce qui permettrait de rompre cet état statique du front ? Dominique Trinquand explique qu’une « percée décisive ne peut être obtenue qu’avec une masse critique en hommes et en matériels. » L’armée à l’origine de cette manœuvre doit également disposer de soldats aguerris, « ce qui n’est pas forcément le cas de l’armée russe », explique-t-il. Moscou manque de sous-officiers, un échelon de commandement indispensable au bon déroulement d’une opération militaire, ces militaires jouent un rôle de liaison essentiel entre les ordres des officiers et l’action des militaires du rang sur le terrain.

Marioupol, une victoire à la Pyrrhus pour Moscou

Ville martyre, constamment pilonnée par les artilleurs russes depuis les premiers jours du conflit, Marioupol s’est rendue à l’armée russe. Au 86ème jour de guerre, les derniers soldats ukrainiens retranchés dans le complexe industriel d’Azovstal, ont reçu l’ordre de Kiev d’arrêter toute résistance. 1 908 militaires auraient déposé les armes et se seraient constitués prisonniers selon le ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou. « C’est la deuxième grande ville ukrainienne après Kerson à être conquise par les Russes », explique Dominique Trinquand, ex-chef de la mission militaire française à l’ONU. Cette résistance acharnée a tout de même empêché toute progression sur la ville voisine de Zaporijia. « Pendant ce siège de plusieurs semaines, les Ukrainiens ont réussi à fixer une part importante du dispositif de guerre russe. »

Au-delà du symbole et du prestige, la conquête de la ville de Marioupol permet à Moscou de redéployer ses soldats là où elle en a crucialement besoin, plus au Nord dans le Donbass et de faciliter la jonction entre la péninsule de Crimée et les territoires de l’Est contrôlés par Moscou. Cette région est depuis le mardi 19 avril, au cœur de toutes les attentions. La bataille pour le Donbass constitue pour Moscou un enjeu essentiel.

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