Violences dans les stades : « Il manque en France une politique globale de gestion des supporters »

Violences dans les stades : « Il manque en France une politique globale de gestion des supporters »

Après l’envahissement du terrain lors du match de barrage opposant l’AS Saint-Etienne à l’AJ Auxerre, le gouvernement a annoncé la « réactivation » l’instance nationale du supporterisme (INS) et la mise en place d’un groupe de travail pour la prévention de la violence dans les stades. Un problème récurrent qui pose la question plus large de la gestion des supporters pour le sociologue, Nicolas Hourcade.
Simon Barbarit

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Dans le football, un débordement peut en a cacher un autre. Samedi, le monde entier a pu constater les défaillances dans l’organisation de la finale de la ligue des champions au Stade de France. Dimanche, le match de barrage qui a vu Saint Etienne défendre en lige 2 et l’AJ Auxerre faire le chemin inverse a, lui, été marqué par un envahissement de terrain des supporters stéphanois et des jets de fumigènes. Presque un classique au vu de la saison de ligue 1 écoulée et qui écorne un peu plus l’image du football français.

Qu’est-ce que l’instance nationale du supporterisme ?

Un évènement qui ne semble pas avoir échappé aux pouvoirs publics. A l’issue d’une réunion de crise lundi, la ministre des Sports et des Jeux Olympiques et Paralympiques, Amélie Oudéa-Castéra et le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin ont annoncé la constitution « d’un groupe de travail spécifique sur la prévention et la lutte contre la violence dans les stades, avec toutes les parties prenantes et des personnalités qualifiées », mais aussi la « réactivation » de l’instance nationale du supporterisme (INS).

Cette instance a été créée par la loi de 2016 « renforçant le dialogue avec les supporters et la lutte contre le hooliganisme » et mise en place en 2017. Placée sous l’égide du ministère des Sports. « Sa mission première est d’impulser, au niveau national, une dynamique destinée à créer les conditions favorables pour l’établissement d’un véritable dialogue entre l’ensemble des parties prenantes dont les supporters sur toute réflexion, proposition ou évolution liée au supportérisme », peut-on lire sur le site du ministère.

L’INS est composé d’une trentaine de membres, des représentants des associations de supporters (football, rugby, basket, handball), de représentants des clubs, de parlementaires, et de personnalités qualifiées.

« Le ministère est en train de travailler pour élargir sa composition. C’est une instance qui peut se réunir en session plénière ou en groupe de travail. Depuis 2017, elle a fait un gros travail sur la formation des référents supporters dans les clubs, sur les déplacements, des expérimentations ont été menées sur l’utilisation contrôlée des fumigènes dans les enceintes, des expérimentations sur les tribunes-debout. L’instance s’est penchée également sur la lutte contre les discriminations », liste Nicolas Hourcade sociologue et membre de l’INS.

« Ce gouvernement n’a pas compris le fonctionnement de cette instance »

La double annonce du gouvernement, mise en place d’un groupe de travail et réactivation de l’INS, interroge ce spécialiste du supportérisme. « Le gouvernement veut mettre en place un groupe de travail mais il existe déjà. Il pourrait utiliser cet espace d’échange qu’est l’INS où toutes les parties sont représentées. Ou alors le gouvernement veut mettre en place un groupe de travail sur le football en particulier, mais là encore, il peut être créé au sein de l’INS ».

Par ailleurs, Nicolas Hourcade tire un bilan mitigé des 5 ans d’existence de cette instance. « Elle a été très active jusqu’à la crise sanitaire. Après la dynamique s’est cassée. Alors que cette saison a été marquée par la violence dans les stades de football, l’INS ne s’est réunie qu’une fois en plénière, en décembre, et les groupes de travail n’ont été mis en place que tardivement, au mois de mai. A la différence de Thierry Braillard (ancien Secrétaire d’État chargé des Sports) qui s’intéressait à ces enjeux du sport professionnel, Roxana Maracineanu s’est plus concentrée sur le sport olympique et la lutte contre les discriminations. Ce gouvernement n’a pas compris le fonctionnement de cette instance et l’a réduit à un endroit où les supporters expriment leurs doléances », souligne-t-il.

Michel Savin, sénateur LR, président du groupe d’études « Pratiques sportives et grands événements sportifs » qui réclame une commission d’enquête sur les débordements du Stade de France, rappelle que lors de l’examen de la proposition de loi visant à démocratiser le sport en France, « c’est le Sénat qui avait introduit un chapitre sur la sécurité dans les stades. Mais le gouvernement était contre ».

La Haute assemblée avait, en effet, souhaité permettre aux personnels de sécurité de pouvoir vérifier l’identité d’un porteur de billet, de procéder à des fouilles et pas seulement aux palpations de sécurité. En première lecture, le Sénat avait également adopté un article prévoyant d’intégrer une photographie aux fichiers des interdits de stade créé en 2007. Des apports qui n’avaient pas survécu à la navette parlementaire.

> > Lire notre article. Violences dans les stades : retour sur une (très) longue évolution législative

Le gouvernement n’était pas non plus resté inactif face à la multiplication des incidents. Et avait présenté à la fin 2021 une liste de pistes sur la sécurisation des matchs, tels que l’installation de caméras de vidéosurveillance - déjà présentes dans une majorité de stades -, ou encore de filets le long du terrain. Gérald Darmanin avait également évoqué l’accélération du processus de décision d‘arrêt d’un match en cas d’incident. « Une question d’ordre public se pose quand on évacue un stade de 30, 40 ou 60 000 spectateurs », avait-il souligné. Selon le Règlement des Championnats de France, un arbitre doit consulter les autorités publiques avant l’arrêt d’un match.

Auditionné en fin d’année 2021 par la commission de la culture, le président de la Ligue professionnelle de football, Vincent Labrune rappelait que face « aux problèmes de violences individuelles », la ligue ne dispose que d’un arsenal de sanctions sportives à l’égard des clubs. « Le football français n’est pas responsable de la folie des gens […] La commission de discipline (de la LFP) ne peut pas régler toute seule les problèmes de sécurité dans les stades », arguait-il alors que la saison était déjà entachée par des problèmes de violences.

« Il y a un problème global de gouvernance du football »

« Il y a un problème global de gouvernance du football. Dimanche soir, au vu du contexte à risque du match Saint Etienne Auxerre, la descente en ligue 2 et les rumeurs de vente de l’ASSE (association sportive de Saint-Etienne) c’est quand même fou qu’un dispositif de sécurité exceptionnel n’ait pas été prévu. On a quand même vu des pseudo-supporters tirer au fumigène sur la tribune présidentielle », rappelle le sénateur socialiste, Rachid Temal. Présent au Stade de France, où il indique avoir été gazé par les forces de l’ordre, l’élu du Val d’Oise fait la comparaison entre les deux matchs. « A quelques minutes du coup de sifflet final, quand on a compris que Liverpool allait perdre, les CRS sont venus se placer devant la tribune des supporters anglais et il n’y a pas eu de débordements ».

« La France n’a pas de culture foot comme en Allemagne ou en Angleterre »

« Il manque en France une politique globale de gestion des supporters. La France n’a pas de culture foot comme en Allemagne ou en Angleterre où il est très compliqué d’interdire les déplacements de supporters. En France, on préfère fermer des tribunes ou interdire les déplacements plutôt que de centrer la répression sur les cas individuels », note Nicolas Hourcade.

« Le déplacement des supporters nécessite une grande préparation. Et ces dernières années, nos forces de l’ordre ont été mobilisées pour d’autres motifs, la lutte contre le terrorisme ou les manifestations comme les gilets Jaunes », rappelle de son côté Michel Savin.

 

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