Agences de l’Etat : Jean-Louis Borloo pointe « une machine à penser à la place des élus »

Auditionné par la commission d’enquête sénatoriale sur les missions des agences, opérateurs et organismes consultatifs de l’Etat, l’ancien ministre du Logement est revenu sur l’action publique et le rôle des agences de l’Etat. Il pointe la transformation « d’agences de production », en agences de « contrôle ».
Marius Texier

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« Derrière le mot agence, il y a la plus belle et la pire des choses », assène Jean-Louis Borloo devant la commission d’enquête. « Avec la technocratisation, c’est devenu, petit à petit, une machine à penser à la place des élus ». Devant le président de la commission d’enquête, le sénateur communiste Pierre Barros et la rapporteur, la sénatrice Les Républicains, Christine Lavarde, Jean-Louis Borloo livre son ressenti sur la transformation des agences étatiques. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y va fort.

« J’ai le sentiment que l’on est passé d’une action publique de producteurs de biens et de services à une action publique de contrôleurs des biens et des services produits par les autres », regrette l’ancien ministre de la Ville. « La culture de l’Inspection des finances, de la Cour des comptes etc, ce sont des gens absolument exceptionnels à titre individuel, mais concentrés sur le pouvoir. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’enrichissement extérieur, de pollinisation comme avec des professeurs de sciences naturelles, des ingénieurs, des agriculteurs… Ce regard sur notre société de cette élite est paralysant ».

« Définir le rôle de chacun »

Ce que Jean-Louis Borloo reproche : le passage d’agences opérationnelles à des agences de contrôle. Il prend comme exemple l’hôpital : « Il y a 17 ans, lorsque l’hôpital était dirigé par les médecins et l’élu local, nous étions à 5 % de frais de structure. Nous avons ensuite confié à des administrateurs civils un système de gestion de l’hôpital. Nous sommes alors passés à des frais de structure de 34 % ».

L’ancien ministre insiste sur la différenciation entre les agences : « Lorsque les agences ne servent qu’au contrôle, alors on est dans l’inefficacité. Je considère que ces contrôles sont de la responsabilité de l’Etat. Mais je ne mets pas dans le même sac les agences opérationnelles et les agences de contrôle ».

Cette multiplication d’agences, d’opérateurs, de comités consultatifs conduit, selon les rapporteurs de la commission, à brouiller la chaîne décisionnelle. Jean-Louis Borloo abonde dans le même sens : « Entre la région, le département, les agences dédiées etc, il y a parfois 5 équipes qui vont s’occuper d’un enfant dans une crèche. A-t-on vraiment besoin de cela, s’interroge-t-il. Il faut faire table rase, ce qui ne veut pas dire tout mettre à la poubelle, mais plutôt définir précisément le rôle de chacun ».

« A l’origine, l’ANRU c’était un bureau de bienveillance »

Car si l’ancien ministre pointe aujourd’hui le rôle des agences, c’est parce qu’il garde en mémoire un fonctionnement « extraordinaire ». Lorsqu’il est ministre de la ville, en 2003, il lance la création de l’Agence nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU) afin de piloter sa loi d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine, dite « loi Borloo ». L’Agence existe toujours et permet de financer et accompagner les collectivités et bailleurs sociaux pour mettre en œuvre de vastes projets de rénovation des quartiers les plus vulnérables.

« Pendant 2-3 ans, les réunions de l’ANRU c’était le maire qui venait avec l’adjoint d’à côté. Ils discutaient de leurs projets et nous au bureau nous demandions seulement « est-ce que cela va changer les choses ? ». C’était un bureau de bienveillance, ça n’avait pas comme objectif de concevoir l’urbanisme mais de s’assurer que tous les trains qui devaient converger à la gare centrale allaient converger à l’heure ».

Pour Jean-Louis Borloo, le sens du bien commun permettait une telle efficacité : « On était tous d’accord pour dire que nous appartenions à une même République et qu’il nous fallait un grand programme de soutien aux populations. Il fallait que ces grands ensembles fassent ressembler le quartier le plus possible au reste de la ville. Tous les acteurs faisaient en même temps le même effort. Mais pour que cela fonctionne, il faut que tout le monde fasse en même temps ce qui a été décidé collectivement ».

« Il y a eu des tensions, des inquiétudes mais aussi de l’espoir. Quand les grues revenaient, c’est la République qui revenait », se remémore nostalgique Jean-Louis Borloo.

« Je crains le déclin inexorable de la France »

Il désespère cependant sur la conduite de l’action publique : « La machine s’est déréglée, probablement en essayant de mieux faire, car le pouvoir « administrativo-bercien », a décidé d’avoir son mot à dire », regrette-t-il.

« Je crains le déclin inexorable de la France si on ne modifie pas en profondeur le mode d’organisation de nos actions publiques… »

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