Agriculture : après des débats houleux, le Sénat érige la souveraineté alimentaire au rang « d’intérêt fondamental de la Nation »

La Chambre haute examine depuis mardi le projet de loi d’orientation agricole. S’inspirant du code de l’environnement, les élus ont notamment introduit dans la loi un « principe de non-régression » de la souveraineté alimentaire, malgré l’opposition du gouvernement et de la gauche.
Romain David

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Les sénateurs ont élevé la souveraineté alimentaire au rang « d’intérêt fondamental de la Nation ». Après 24 heures de débats, parfois houleux et confus, les élus sont venus à bout dans la nuit de mercredi à jeudi du volumineux article 1er du projet de loi d’orientation agricole, un article programmatique qui définit dans ses grandes lignes le cap de la politique agricole française.

Le projet de loi indique notamment que l’agriculture, la pêche et l’aquaculture sont « d’intérêt général majeur » en ce qu’elles assurent la souveraineté alimentaire du pays, souveraineté qualifiée « d’intérêt fondamental de la Nation », à l’initiative de la majorité sénatoriale de droite et du centre. Par ailleurs, les élus ont également introduit un « principe de non-régression » de cette souveraineté alimentaire, qu’ils veulent voir figurer dans le livre préliminaire du code rural.

Précisons que ces différentes notions, initialement introduites dans l’article premier du projet de loi, ont finalement été renvoyées à un article additionnel – adopté dans la foulée – à la demande du rapporteur LR Laurent Duplomb. En effet, la densité de l’article introductif, mêlant à la fois des dispositions programmatiques et normatives, a fait craindre à la droite sénatoriale une censure par le Conseil constitutionnel au nom du principe d’intelligibilité de la loi. L’enjeu pour la commission était donc de sécuriser ses apports et de se prémunir de l’éventuel coup de ciseau des Sages de la rue Montpensier.

Mais cette astuce légistique – selon le terme consacré –, consistant à supprimer plusieurs alinéas pour, in fine, les réintroduire un peu plus loin dans le projet de loi, a soulevé l’agacement des élus de gauche, déjà très critiques face aux modifications proposées.

« On est dans un flou… C’est assez compliqué de comprendre »

« Nous n’avons pas tout compris, supprimer des alinéas dans un article pour les remettre plus loin dans un autre article, cela semble plus que particulier et fait tomber un bon paquet d’amendements, ce qui nuit à notre travail de parlementaires. Ma vie de sénateur n’est pas très longue, mais je n’avais encore jamais vu ça… », a épinglé l’écologiste Daniel Salmon en ouverture des débats. « On s’accorde tous pour dire que la discussion est difficile à suivre », a déploré Henri Cabanel (RDSE).

Pendant plusieurs minutes, les rappels au règlement ont fusé du côté des oppositions. « On est dans un flou… C’est assez compliqué de comprendre depuis hier soir. Mais cela est assez révélateur, c’est le flou juridique de cet article premier et des dispositions qu’il contient », a notamment dénoncé Guillaume Gontard, le chef de file des écolos du Sénat.

» LIRE AUSSI – Loi d’orientation agricole : le Sénat efface du code rural les objectifs chiffrés sur le bio

Vers une « égalité de traitement » entre l’écologie et l’agriculture

Alors que la veille les débats s’étaient cristallisés sur la définition de la souveraineté alimentaire, la gauche reprochant à la droite de chercher à en faire le levier d’une politique productiviste à rebours des enjeux environnementaux, cette fois c’est le principe de « non-régression » qui a occupé les échanges.

Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture, a estimé que sans véritable assise juridique, la notion risquait de fragiliser le texte de loi. « Une mesure intégrant une réduction de la souveraineté doit-elle s’entendre comme une réduction de la surface utile ? Du nombre d’agriculteurs ? Des rendements ? », a-t-elle interrogé. « Si la notion est séduisante sur le papier, je ne suis pas convaincue à ce stade qu’elle soit suffisamment travaillée et précise d’un point de vue juridique. Ne prenons pas le risque de tenter notre chance sans en avoir mesuré les effets de bord », a-t-elle plaidé.

« Cette rédaction est exactement la même que celle qui est dans le code de l’environnement. Qui peut dire aujourd’hui qu’elle n’a pas d’assise alors qu’en réalité nous avons repris mot pour mot ce qui était écrit ? », a défendu le rapporteur. En effet, les détracteurs de la mesure reprochent à la droite de s’être inspirée du principe de « non-régression » qui figure déjà dans le code de l’environnement pour renvoyer dos à dos la souveraineté agricole et la protection de l’environnement. « Je me demande si, demain, il ne faudrait pas avoir une réflexion objective sur l’égalité de traitement entre ces deux sujets », a d’ailleurs reconnu Laurent Duplomb.

Avec l’article 1er, les sénateurs ont également adopté les « conférences de la souveraineté alimentaire » proposées par la ministre. À partir de 2026, chaque filière aura la possibilité de se fixer de manière autonome des objectifs de production sur dix ans. À mi-parcours, le gouvernement pourra apporter des mesures correctrices selon les résultats obtenus.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Ceremony of the National Day of Remembrance of the Slave Trade, Slavery and their Abolitions
4min

Parlementaire

Projet de loi d’urgence agricole : comment les mesures sur les pesticides introduites par le Sénat menacent l’avenir du texte

Les mesures du Sénat sur le stockage de l’eau, et plus encore celles sur la réintroduction, à titre dérogatoire, de deux pesticides, menacent d’emporter l’ensemble du projet de loi d’urgence agricole. Alors que l’Assemblée doit s’exprimer une dernière fois sur ce texte en fin de journée, l’opposition de la gauche et les incertitudes du bloc central laissent planer l’ombre d’un rejet. Selon nos informations, l'exécutif, bien qu'en mesure d’amender le texte avant le vote, aurait choisi de laisser les députés trancher.

Le

Paris: Questions au gouvernement Senat
8min

Parlementaire

 « Ingérences intérieures » : au Sénat, un rapport sur la désinformation crée la polémique

Présenté comme un rapport transpartisan pour mieux lutter contre les manipulations de l’information avant la présidentielle de 2027, le travail du Sénat sur les « zones grises de l’information » a déclenché une vive polémique. En cause : la notion d’« ingérences intérieures », employée par le centriste Laurent Lafon, et la proposition de créer un observatoire de la désinformation. Une controverse qui fracture jusqu’aux auteurs du rapport.

Le

Hearing of Pierre-Edouard Sterin
8min

Parlementaire

« Galaxie Stérin » : le Sénat formule 32 préconisations pour renforcer la transparence des financements privés de l’intérêt général

Après six mois d’enquête et 66 auditions, une commission d’enquête du Sénat appelle à renforcer le contrôle des fondations, des fonds de dotation et des associations qui participent à l’élaboration ou à la mise en œuvre des politiques publiques. Si ses travaux se sont largement concentrés sur l’écosystème de Pierre-Édouard Stérin, ses rapporteures assurent qu’ils visent plus largement à répondre à l’essor d’une philanthropie privée, dont les modes de financement et les mécanismes d’influence demeurent parfois insuffisamment transparents.

Le