Au Sénat, Tik Tok défend son modèle face aux critiques sur la désinformation

Auditionné mercredi 20 mai par la mission d’information sénatoriale sur les « zones grises de l’information », Gaultier Brand-Gazeau, directeur des affaires publiques et gouvernementales de TikTok France, a défendu un modèle fondé sur la recommandation algorithmique et une modération largement automatisée.
Emma Bador-Fritche

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TikTok s’impose aujourd’hui comme l’un des réseaux sociaux les plus utilisés par les jeunes, avec plus d’un milliard d’utilisateurs dans le monde. Très populaire, la plateforme fait néanmoins l’objet de critiques récurrentes et de nombreuses controverses, notamment concernant la diffusion de contenus trompeurs, l’addictivité de son algorithme ou encore la protection des données personnelles. Elle a ainsi été mise en cause à plusieurs reprises dans différents pays, en raison de la circulation rapide de contenus jugés problématiques et des inquiétudes persistantes autour de la protection des mineurs. Dans ce contexte, la mission d’information du Sénat français consacrée aux « zones grises de l’information » poursuit depuis plusieurs mois une série d’auditions visant à analyser la manière dont les plateformes numériques transforment l’accès à l’information. Après avoir entendu des créateurs de contenus comme Gaspard G et HugoDécrypte, le streameur Jean Massiet, ainsi que des médias tels que Mediapart, Off Investigation ou StreetPress, les sénateurs cherchent à mieux comprendre les nouveaux modes de circulation de l’information en ligne. En ouvrant l’audition de TikTok, le président de la commission de la culture, Laurent Lafon, replace immédiatement le débat dans un cadre plus large. Il évoque un « changement d’époque », marqué par la transformation profonde des conditions d’accès à l’information sous l’effet des plateformes numériques. Selon lui, cet environnement est devenu plus instable, avec une « confusion croissante entre information, opinion et divertissement », accentuée par la multiplication de contenus trompeurs, parfois générés par intelligence artificielle. Au-delà des fake news, il alerte sur « l’émergence d’une génération profondément désorientée », qui ne fait plus pleinement confiance ni aux médias, ni aux institutions traditionnelles. « C’est une menace sérieuse pour le fonctionnement de nos démocraties », souligne-t-il. L’audition est aussi l’occasion pour les sénateurs de pointer les difficultés du contrôle parlementaire face aux grandes plateformes numériques. Laurent Lafon regrette ainsi que « malgré les millions d’utilisateurs de TikTok en France, il ne nous est pas possible d’échanger avec un responsable opérationnel de l’entreprise ». Une remarque adressée directement aux représentants de la plateforme chinoise, accusés implicitement de maintenir une distance avec les institutions nationales tout en occupant une place centrale dans l’accès à l’information.

TikTok refuse le rôle d’« arbitre de la vérité »

Face à ces critiques, TikTok défend une lecture plus globale du phénomène de désinformation. Devant les sénateurs, Gaultier Brand-Gazeau directeur des affaires publiques et gouvernementales de TikTok France décrit un univers numérique « fragmenté, instantané, participatif et mondialisé », dans lequel les usages de l’information ont profondément changé. Le représentant de TikTok assure que la plateforme a « pleinement conscience de la responsabilité » liée à sa place dans cet écosystème, tout en refusant l’idée que les réseaux sociaux puissent devenir des « arbitres de la vérité ».

Au cœur de son argumentaire figure une précision importante, mais qui ne lui est pas propre : comme la plupart des grandes plateformes numériques (YouTube, Meta ou X notamment), TikTok insiste sur son statut d’hébergeur et non de média. Cette distinction juridique est utilisée par l’ensemble des acteurs du secteur pour souligner qu’ils n’ont pas de ligne éditoriale directe. TikTok rappelle ainsi qu’il ne hiérarchise pas les contenus comme un média traditionnel. « Nous ne sommes pas un média avec une ligne éditoriale ou une hiérarchisation des contenus », insiste Gaultier Brand-Gazeau. La plateforme revendique un statut d’hébergeur, soumis à des obligations de modération mais sans responsabilité éditoriale directe sur les contenus publiés par ses utilisateurs. Cette posture peine à convaincre les sénateurs, qui pointent du doigt le rôle crucial des algorithmes de recommandation. Selon eux, même si TikTok ne produit pas les contenus, la plateforme en organise la visibilité et la diffusion de masse. De son côté, l’entreprise se retranche derrière une logique purement technique, décrivant un algorithme « agnostique », dicté par les interactions des utilisateurs plutôt que par des choix éditoriaux.

« 20 % des contenus publiés » considérés comme de la désinformation

L’efficacité des garde-fous de la plateforme est sévèrement contestée. La rapporteure de la mission, la sénatrice LR Agnès Evren, a cité une étude de Science Feedback révélant que TikTok affiche le taux de mésinformation le plus élevé des six grandes plateformes analysées, avec près de 20 % de contenus jugés faux.

Face à cela, TikTok défend une approche graduée de la désinformation, fondée sur le niveau de risque associé aux contenus. Pour l’illustrer, Gaultier Brand-Gazeau prend un exemple volontairement trivial : « Une vidéo qui dit « pour soigner un rhume, mettez un oignon sous votre oreiller », c’est de la désinformation, mais sans caractère préjudiciable immédiat », explique-t-il. À l’inverse, les contenus appelant à interrompre un traitement médical contre une maladie grave relèveraient, eux, d’une désinformation « dangereuse », justifiant leur suppression. Cette distinction ne convainc pas totalement les sénateurs, qui évoquent encore la présence de vidéos promouvant des « remèdes naturels contre tous les cancers ». « On a vraiment le sentiment que la lutte contre la désinformation n’est pas à la hauteur », conclut Laurent Lafon.

Modération de masse

Pour prouver sa bonne foi, TikTok tente de mettre en avant l’ampleur de son dispositif de modération. La plateforme affirme que 99,3 % des contenus supprimés le sont de manière proactive grâce à des systèmes automatisés, appuyés par 3 679 modérateurs en Europe, dont 421 francophones. Mais Gaultier Brand-Gazeau rappelle aussi les limites fixées par le droit européen : l’article 8 du règlement sur les services numériques (DSA) interdit toute obligation générale de surveillance. « Nos modérateurs ne suivent pas l’ensemble des contenus publiés », reconnaît-il.

Les sénateurs ont interrogé la capacité réelle de ces dispositifs à traiter des contenus viraux en temps réel, notamment en période électorale ou sur des sujets sensibles. L’échange s’est tendu autour d’un cas évoqué par Agnès Evren : une vidéo montrant le vice-président du Sénat, Pierre Ouzoulias, dans une situation liée à sa maladie, toujours accessible selon elle. « Ça m’étonnerait que vous ne l’ayez pas vue », a-t-elle insisté. Le représentant de TikTok a répondu ne pas connaître ce contenu et a rappelé que les recommandations diffèrent selon les profils : « Mon TikTok, ça peut être des vidéos de surf ou de boxe. »

La frontière floue entre hébergement et influence

Au-delà des chiffres et des dispositifs techniques, l’audition a mis en lumière une contradiction centrale : TikTok revendique une neutralité d’hébergeur, tout en organisant la visibilité de contenus qui structurent désormais une partie du débat public. Pour les sénateurs, la question n’est plus seulement celle de la modération, mais celle du pouvoir de recommandation. Pour TikTok, la réponse reste inchangée : respect du droit européen, absence de ligne éditoriale et fonctionnement « agnostique » de l’algorithme.

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