C’est une nouvelle nomination à un poste sensible, qui devra passer sous les fourches caudines du Parlement. Proposé le 5 mai par le président de la République au poste de gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin va devoir être confirmé par les deux commissions des finances, à l’Assemblée nationale et au Sénat, pour pouvoir s’installer à la tête de l’influente institution monétaire. Il pourrait alors succéder à François Villeroy de Galhau, qui a fait le choix de mettre fin précocement à son mandat qui finissait théoriquement en novembre 2027. Selon l’article 13 de la Constitution, la nomination d’Emmanuel Moulin sera effective, sauf si les trois cinquièmes des suffrages exprimés par les deux commissions réunies s’y opposent. Un seuil difficile à atteindre mais théoriquement pas impossible.
Le choix de ce haut fonctionnaire, qui était il y a peu encore secrétaire général de l’Élysée (du 15 avril 2025 au 4 mai 2026), ou encore directeur de cabinet de Gabriel Attal en 2024 à Matignon, ne fait pas l’unanimité dans les groupes d’opposition. Pour le président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, l’insoumis Éric Coquerel, c’est non. Le député de Seine-Saint-Denis épingle des « risques évidents en termes de neutralité ». Dans les rangs du Rassemblement national, Jean-Philippe Tanguy affirme qu’Emmanuel Moulin est « incompétent », faisant le lien avec l’aggravation de la dette du pays au fil de son expérience professionnelle dans les différents cabinets. Si leurs groupes respectifs les suivaient, ce serait déjà un cinquième des parlementaires concernés qui pourraient mettre leur veto au candidat du président de la République.
Un ancien directeur général du Trésor, passé par plusieurs cabinets ministériels
Au Sénat, où l’audition d’Emmanuel Moulin devrait vraisemblablement se tenir dans la matinée du 20 mai, comme à l’Assemblée nationale, difficile de savoir à ce jour combien de voix pourraient manquer à cet homme. Cet ancien directeur général du Trésor (2020-2024), passé auparavant par les cabinets de Jean-Louis Borloo au ministère de l’Emploi, de Christine Lagarde ou de Bruno Le Maire à Bercy, ou encore à la tête du pôle économie à la présidence de la République sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, s’assure déjà certains soutiens au sein de la majorité sénatoriale LR-centristes de la commission des finances.
« Je n’ai pas le sentiment que ce soit un problème pour nous au groupe Union centriste. Il a un profil qui me paraît bien adapté », observe le sénateur Union centriste Vincent Delahaye. « C’est plutôt au groupe LR qu’il y a des interrogations. »
« Immense expérience professionnelle »
La droite sénatoriale, qui représente 18 des 49 membres de la commission des finances, pèsera lourd dans les équilibres finaux. Pour plusieurs d’entre eux, Emmanuel Moulin est bien apte à prendre la succession de François Villeroy de Galhau. « Son immense expérience professionnelle comme sa personnalité font qu’il coche absolument toutes les cases pour devenir gouverneur de la Banque de France », salue la sénatrice LR Marie-Claire Carrère-Gée. « Il me semble parfaitement dimensionné pour cette lourde responsabilité », appuie également Jean-Raymond Hugonet (LR). « J’ai l’impression que, pour le moment, il ne soulève pas d’antagoniste majeur », ajoute le sénateur de l’Essonne.
Est-ce à dire que l’audition au palais du Luxembourg, et le vote qui s’ensuivra, ne sera qu’une formalité ? Rien n’est moins sûr, comme nous l’explique un autre membre de la commission des finances. « Si on résonne purement sur les compétences, il n’y a pas de sujet. Mais il peut y avoir un peu de politique qui s’en mêle. Chez les centristes, cela devrait passer. Chez nous, les LR, c’est plus compliqué. J’ai le sentiment que c’est moitié-moitié », confie ce parlementaire.
« Il a cherché à rencontrer tout le monde »
La campagne active d’Emmanuel Moulin de ces derniers jours a par exemple pu agacer ici ou là. « Il a cherché à rencontrer tout le monde, cela a énervé certains de nos collègues », poursuit notre source. Sa trajectoire, commencée auprès de noms de l’UMP, pour se poursuivre auprès de trois personnalités majeures du camp présidentiel actuel, pourrait aussi être un handicap auprès de sénateurs de droite. « Il fait partie des Lemairistes qui sont partis à la soupe », observe ce cadre LR.
Mais c’est surtout l’accumulation de nominations controversées de la part d’Emmanuel Macron en cette fin de quinquennat qui pourrait provoquer un mouvement d’humeur de la part de certains parlementaires de droite. L’ancienne ministre Amélie de Montchalin à la Cour des comptes, l’ancien secrétaire général du gouvernement Marc Guillaume nommé à la tête du Conseil d’État, ou encore Richard Ferrand comme président du Conseil constitutionnel – dont la nomination a été confirmée à une voix près l’an dernier : après ces récents choix de l’Élysée, le poste de gouverneur de la Banque de France pourrait-il être la goutte qui fera déborder le vase ? « Il y a un enchaînement qui commence à être agaçant », relève un membre du groupe LR.
Les mêmes tiraillements pourraient se poser à gauche. « Nous regarderons d’abord cette candidature pour ce qu’elle est. C’est quelqu’un qui connaît les dossiers, il a un parcours professionnel qui correspond. Mais il a eu des engagements politiques. Directeur de cabinet dans des ministères et secrétaire général de l’Élysée, ce n’est pas neutre et cela le positionne sur un échiquier politique beaucoup plus que le gouverneur sortant », commente Patrick Kanner.
« Le recasage systématique, cela peut agacer »
Le patron des sénateurs socialistes – qui sont 9 dans la commission des finances – a lui aussi été approché par Emmanuel Moulin, signe, là encore, que l’intéressé ne veut pas voir s’échapper une opportunité professionnelle unique dans une carrière. Les socialistes aborderont la question en réunion hebdomadaire le 19 mai. « Le recasage systématique des proches d’Emmanuel Macron aux plus hauts postes de la République, cela peut agacer », constate également Patrick Kanner. L’ancien ministre estime qu’un mouvement d’humeur de ses troupes « n’est pas impossible ».
Reste une autre catégorie de sénateurs, après les convaincus ou les élus en proie aux doutes : ceux qui ne diront pas un mot dans les deux semaines à venir. « Moins on parle, mieux c’est. On pourrait dire plein de choses, il faut être d’une grande sobriété par rapport à cette proposition », balaye le rapporteur général de la commission Jean-François Husson.
Le sénateur LR de Meurthe-et-Moselle, en première ligne dans les sujets budgétaires et monétaires au palais du Luxembourg, a néanmoins conscience que la décision de ses collègues aura une incidence notable sur le scrutin final. Ce qui revient à dire que le Sénat dispose d’une responsabilité particulière. « On voit bien qu’il y a une forme de tectonique des plaques. On trouve des qualités au Sénat sur certains sujets, pour mieux le tancer à d’autres moments. Dans les jeux de pouvoir, la banque centrale c’est autre chose », mesure le sénateur, face à l’importance des enjeux.
Tensions récentes entre exécutif et commission des finances
Une autre donnée est à prendre en considération avant l’audition et le vote du 20 mai. La commission des finances a la mémoire longue et un certain passif existe entre ses membres et l’exécutif au sens large. La majorité sénatoriale, en particulier le rapporteur général, n’a vraiment jamais digéré les critiques formulées par le gouvernement à l’automne 2023, contre ses 7 milliards d’économies supplémentaires. « Vous nous avez accusés de brutalité, d’installer une trajectoire intenable, irresponsable […] Il faut arrêter de mépriser notre assemblée », avait sermonné le rapporteur général face au ministre de l’Économie Bruno Le Maire le 6 mars 2024, au moment d’une première alerte sérieuse sur le dérapage des comptes publics.
En fin d’année 2025, le gouvernement Lecornu et la droite sénatoriale s’étaient aussi écharpés sur la responsabilité de la dégradation du déficit au cours de l’examen. Le fameux « Houston, we have a problem », prononcé par Roland Lescure au moment de l’article d’équilibre, était particulièrement mal passé. Fait rare, le ministre avait même essuyé quelques huées dans l’hémicycle quelques jours après.
Autre déclaration qui a fait tousser au palais du Luxembourg : les propos de Sébastien Lecornu tenus à Marseille le 23 avril. Dans le contexte des difficultés financières de la métropole Aix-Marseille-Provence, le Premier ministre avait mis en cause la responsabilité du Sénat dans le sort des collectivités territoriales dans le budget 2026, soulignant que cette copie était « dure pour les intercommunalités […] mais que c’est le Sénat qui l’a voulue ». Ce mercredi encore, la droite sénatoriale a interpellé le gouvernement, rappelant avoir desserré l’étau sur les collectivités dans un budget qui a été, in fine, adopté par 49.3. Reste à voir si l’ancien plus proche collaborateur d’Emmanuel Macron, de Gabriel Attal ou de Bruno Le Maire, sera une victime collatérale de cette série de griefs.