Marseille Another Night of Tension Following Consecutive Riots
Marseille’s fifth night of riots. A 17-year-old youth was killed by the police in Nanterre, triggering widespread riots throughout the country. In Marseille, the city woke up in apprehension after the fifth consecutive night of riots. Marseille, FRANCE-02/07/2023//MUNSCHFREDERIC_Sipa.12427/Credit:Frederic MUNSCH/SIPA/2307031257

« Dans les villes moyennes et petites, la carte des émeutes se superpose en partie avec celle des gilets jaunes », observe un sociologue

Les villes qui ont connu des émeutes en juin 2023 sont celles qui comptent au moins un quartier très défavorisé, selon le sociologue Marco Oberti, auditionné par le Sénat, qui pointe "une ségrégation sociale et scolaire".
Marine Cardot

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Ce sont deux mouvements sociaux bien différents. Et pourtant, le sociologue Marco Oberti, auditionné au Sénat mercredi 8 novembre, trouve une correspondance géographique entre les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel en juin 2023 et le mouvement des Gilets Jaunes. « Evidemment, ce ne sont pas les mêmes populations », précise tout de suite le professeur à Sciences Po. Il a néanmoins observé que les villes petites moyennes qui ont connu des émeutes en juin 2023 ont également été, pour la plupart d’entre elles, des lieux de rassemblement de Gilets Jaunes en 2018.

Pour comprendre cette correspondance, qui ne semble pas évidente au premier abord, il faut revenir sur l’analyse socio-territoriale réalisée par Marco Oberti sur les émeutes de juin 2023. Devant les sénateurs, le sociologue a distingué deux temps.

Deux périodes

Le premier est un temps « émotionnel, qui intervient directement après la scène filmée de la mort de Nahel ». Pendant cette période, définie par Marco Oberti, les émeutes se concentrent dans l’Ile-de-France, dans la banlieue parisienne puis lyonnaise.  « C’est un temps très court, très émotionnel pendant lequel différentes catégories de personnes, y compris des élus, ont été choquées par la mort du jeune homme », explique le chercheur.

Marco Oberti définit un second temps durant lequel « les petites et moyennes villes vont prendre le relais » et se joindre au mouvement. Il note un changement de registre dans les violences commises. « A ce moment-là, il y a moins de dégradations de biens publics, de commissariats, de mairies… et plus de pillages de commerces, de saccages de biens privés. »

La concentration de la pauvreté

A partir d’une analyse statistique, le chercheur explique que le facteur déterminant des villes qui ont connu des émeutes est la présence d’un quartier prioritaire de la politique de la ville, très défavorisé. « Ces communes avaient sept fois plus de chances de connaître des émeutes », chiffre le sociologue.

« Ce qui est caractéristique, ce n’est pas la présence de locataires HLM, de logements suroccupés, de pauvreté ou de population immigrée… mais leur concentration dans certains quartiers », explique-t-il. Selon le spécialiste, c’est cette concentration qui explique de façon très nette la probabilité de connaître une émeute.

Auditionné par le Sénat dans le cadre de la mission d’information sur les émeutes de juin 2023, Marco Oberti note également un lien entre les émeutes de 2023, et celles de 2005. Il pointe « une mémoire collective » : « En banlieue parisienne, le fait, pour une ville, d’avoir connu des émeutes en 2005 multiplie le risque d’en connaître en 2023. » Evidemment, de nombreuses différences existent entre ces deux épisodes, à commencer par l’effet des réseaux sociaux, qui ont, selon lui, joué un rôle crucial et accélérateur en juin dernier.

La carte des rassemblements Gilets Jaunes se superpose en partie

Mais contrairement aux émeutes de 2005, les violences qui ont suivi la mort de Nahel ne sont pas restées concentrées dans les grandes villes. Elles se sont répandues au-delà et concernent de nombreuses communes petites et moyennes.

« Dans ces territoires, quand on superpose ces villes aux rassemblements des Gilets Jaunes, ça se superpose assez bien », explique Marco Oberti. Si ce ne sont pas les mêmes populations qui sont concernées, « on retrouve les mêmes territoires assez paupérisés, en situation périphérique ».

Milieu urbain ou rural, pour le sociologue, ce qui caractérise les villes qui ont connu des émeutes, c’est la « ségrégation sociale et scolaire ». Il a pointé les écoles, qui concentrent le plus de populations pauvres. « On me demande souvent pourquoi les jeunes crament les écoles. (…) La plupart des jeunes, l’expérience qu’ils ont de l’école, c’est une expérience d’échec voire d’humiliation et de rejet. »

Le rôle du trafic de drogue

Pour tenter de trouver des facteurs explicatifs à ces émeutes qui ont secoué plusieurs villes de France, les sénateurs ont également auditionné le sociologue, spécialiste des bandes de jeunes, Thomas Sauvadet. 

S’il n’a pas directement étudié les émeutes de 2023, le chercheur a réalisé des études de ce qu’il appelle les « bandes de jeunes » des quartiers prioritaires de la politique de la ville, qui représentent, selon lui, environ 10% de la jeunesse locale. Ce groupe rassemble « des enfants, des adolescents, des jeunes adultes, qui ont souvent des difficultés sociales, scolaires, la plupart de sexe masculin, qui se socialisent dans des bandes et à partir des années 1990 dans des réseaux de trafic de stupéfiants ». 

Thomas Sauvadet pointe le rôle des trafics de drogue dans l’écosystème des quartiers prioritaires et insiste sur une forme d’intimidation. « Ça devient compliqué pour beaucoup d’adultes, y compris les travailleurs sociaux, d’avoir des mots qui jugent ces gens, d’aborder ces sujets, par peur de conséquences », assure-t-il. 

« Un rôle de pompiers ou de pyromanes »

Il dénonce un pouvoir croissant des « caïd du trafic », avec des pratiques de « contrôle du territoire », qui peuvent avoir « un rôle de pompiers ou de pyromanes ». « Lors des émeutes de juin, dans beaucoup de villes et quartiers, il y a eu des formes de rapprochement avec certaines familles influentes qui ont des capacités pour assurer la sécurité. »

Le sociologue pointe le risque de développement dans les prochaines années d’un « chantage à l’émeute ». Il nuance cependant son propos en expliquant que parfois ces « caïds du trafic sont dépassés par les événements et la fougue juvénile ». 

Pour trouver des solutions, le sociologue enjoint à libérer la parole, à protéger les victimes et les voisins. Enfin, il conclut en évoquant la question de la légalisation du cannabis, une drogue « consommée par toutes les catégories sociales, et qui gangrène un certain nombre de villes ». 

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