On saura dans quelques heures si le grand oral d’Emmanuel Moulin devant les deux commissions des finances du Parlement sera un succès ou non. Proposé par le président de la République au poste de gouverneur de la Banque de la France, ce haut fonctionnaire devra recueillir suffisamment de votes positifs à l’issue de sa double audition ce mercredi 20 mai, pour pouvoir succéder à François Villeroy de Galhau, qui a choisi de quitter ses fonctions en juin.
La règle pour l’ancien secrétaire général de l’Élysée est assez simple. Comme toute nomination opérée au sens de l’article 13 de la Constitution, un droit de veto parlementaire s’applique si le total des voix « contre » représente trois cinquièmes des suffrages exprimés (hors abstention donc). À l’approche du terme du mandat d’Emmanuel Macron, les attributions de postes clés se sont intensifiées. Elles sont régulièrement mal vécues par les oppositions, qui reprochent au chef de l’État de favoriser ses proches. En février 2025, Richard Ferrand a été confirmé à une voix près au Parlement comme président du Conseil constitutionnel. Un an plus tard, l’arrivée de l’ancienne ministre des Comptes publics Amélie de Montchalin à la Cour des comptes – une institution qui devra contrôler un budget sur lequel elle a eu la main – a elle aussi fait tousser au Parlement. Même si, dans ce cas précis, aucun filtre des assemblées n’a été possible.
Au vu du contexte particulier actuel, le processus de validation d’Emmanuel Moulin mercredi matin est donc à surveiller. À l’Assemblée nationale, où le camp présidentiel est en minorité, cet ancien directeur de cabinet de Bruno Le Maire à Bercy, ou encore de Gabriel Attal à Matignon, également passé par la tête du Trésor de 2020 à 2024, rencontre un nombre non négligeable de forces hostiles. Le Rassemblement national et la France insoumise n’ont pas caché leur opposition. Leurs membres représentent déjà un tiers de la commission des finances du palais Bourbon. Les réunions hebdomadaires de groupe ce mardi ont permis d’affiner un peu plus l’état du rapport de forces.
Hostilité d’une très grande partie de la gauche au Sénat
Les députés socialistes ont annoncé à la mi-journée qu’ils voteraient contre à l’issue de l’audition. Le jugeant « principal responsable de la politique économique du gouvernement depuis dix ans », le député PS Philippe Brun estime que le candidat promu par Emmanuel Macron ne « présente pas les garanties d’indépendance politique indispensables ». Le député de l’Eure n’approuve pas, par ailleurs, ses positions qui seraient favorables à une « dérégulation » du secteur bancaire.
Le parti représente au total 17 des 121 parlementaires appelés à se prononcer ce mercredi. Au même moment, une grande majorité de leurs homologues sénateurs appelaient également à voter contre le candidat de l’Élysée. « Une tendance assez large s’est dégagée », relève-t-on au sein du groupe. Il n’y a toutefois pas eu de vote et donc de position officiellement exprimée. « Emmanuel Moulin n’est pas la personne idoine pour le poste et c’est inacceptable de voir en permanence le président de la République reclasser des collaborateurs à son service », confie un sénateur. Selon nos informations, le président de la commission des finances, Claude Raynal, ne devrait pas se joindre à la tendance majoritairement négative exprimée par ses collègues. « Cela a suscité des commentaires », relaye l’un de ses collègues.
Les deux sénateurs communistes prévoient aussi de voter contre Emmanuel Moulin. D’ordinaire, le PCF ne prend jamais part à ce type de scrutin, sur les nominations à des postes institutionnels. Exception faite demain. « La méthode, le périmètre et le calendrier de cette nomination ne peuvent apparaître que comme un pantouflage déguisé, certes sans prise illégale d’intérêts », nous répond Pascal Savoldelli.
Chez les écologistes, les trois sénateurs devraient osciller entre le vote contre ou l’abstention. « Vu le contexte des nominations du président de la République on va peut-être voter contre », témoigne l’un de leurs collègues. Ce parlementaire croit que la droite sénatoriale – qui représente 18 voix – devrait favoriser Emmanuel Moulin en raison d’un « arrangement », qui consisterait à favoriser le sénateur et ancien ministre François-Noël Buffet (LR) au poste de Défenseur des droits, comme l’affirmaient fin avril Les Échos. « Ça, ça ne nous plaît pas trop », s’exclame ce sénateur écologiste. Cette rumeur a été démentie par certains cadres LR.
Un groupe LR divisé sur la question
Si Emmanuel Moulin fera sans surprise le plein de voix dans les familles les plus proches du gouvernement, comme le Rassemblement des démocrates progressistes et indépendants (RDPI) de François Patriat (Renaissance), des Indépendants de Claude Malhuret (Horizons) ou encore de l’Union centriste, le nombre de ses appuis dans le groupe LR reste incertain.
Or, la position de la droite sénatoriale pèsera lourd. Ce sont 18 voix au total. Avec leurs collègues députés de la Droite républicaine, leur poids représente un cinquième du collègue parlementaire qui se prononcera ce mercredi. « Le groupe est divisé, je n’ai aucune idée de ce qu’il va se passer », nous confiait un proche d’un sénateur de premier plan.
« C’est compliqué. J’ai le sentiment que c’est moitié-moitié », relevait il y a deux semaines un membre LR de la commission des finances du Sénat. Le profil du haut fonctionnaire, passé par les cabinets de Jean-Louis Borloo et Christine Lagarde dans les années 2000, ou encore par la tête du pôle économie à la présidence de la République sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, pourrait rassurer un certain nombre de sénateurs LR. Son CV – passage par le Trésor ou la Banque mondiale – est aussi perçu comme un gage de sérieux.
« Il serait injuste de lui faire payer sa proximité avec la Macronie »
« Il a quand même les compétences dans le domaine concerné qui sont incontestables », salue un sénateur « sans a priori », presque tenté de voter en sa faveur. Ce parlementaire, actif sur les thématiques budgétaires, se dit aussi conscient que certains collègues pourraient se montrer intraitables. « Certains ont refusé de le recevoir. Au Sénat, on a eu l’impression de souvent tendre la main et d’être méprisés. Et il y a un contexte de nominations qui ne joue pas en saveur. Mais il serait injuste de lui faire payer sa proximité avec la Macronie, il ne mérite pas l’opprobre que mériterait Amélie de Montchalin. C’est à lui de montrer sa capacité d’indépendance. Son audition n’est ni automatiquement gagnée, ni perdue », pressent notre interlocuteur.
« Il n’y a pas de quoi être irrité par cette proposition du président de la République », balaye un autre sénateur historique du groupe LR, qui assure Emmanuel Moulin de son soutien. « Cela devrait bien se passer. Mais c’est quand même au Sénat que les choses se joueront », mesure-t-il.
D’autres collègues, non-membres de la commission des finances, estiment « qu’il n’y a pas de débat sur sa compétence ». Au moins 4 voix sur 18 seraient déjà acquises au haut-fonctionnaire. Le seuil minimal des trois cinquièmes, équivalant à un veto, pourrait être difficilement atteignable. Les deux auditions matinales, 9 heures au Sénat, puis à 11 heures à l’Assemblée nationale, pourraient convaincre les hésitants, dans un sens ou dans l’autre.