Guerre en Iran : « La France n’est pas partie au conflit, elle ne participera pas à des opérations de guerre pour ouvrir ce détroit par la force », assure Sébastien Lecornu

Près d’un mois après le début de la guerre en Iran et la flambée des prix des hydrocarbures, le premier ministre a répondu, dans l’hémicycle du Sénat, aux préoccupations des sénateurs sur la position de la France dans le conflit. Le chef du gouvernement rappelle que la France ne participera pas au conflit et en a profité pour faire quelques annonces relatives à la loi de programmation militaire, gage de l’indépendance de la position française à l’international.
Henri Clavier

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Après un moment de recueillement en hommage au major Arnaud Frion, mort en Irak, les sénateurs et le gouvernement ont débattu de la situation au Proche et au Moyen-Orient. L’occasion pour le gouvernement de défendre ses choix en matière de défense et de diplomatie, mais également de livrer quelques orientations pour le futur. A la tribune, le premier ministre résume la position du gouvernement : « Adapter un État conçu pour le temps de paix à un monde qui ne l’est plus tout à fait ».

Pour cela, le premier ministre défend une vision résiliente et un État agile, que cela soit en matière économique, stratégique ou diplomatique. « La réalité des crises contemporaines est claire : elles sont rapides, hybrides, imprévisibles », martèle Sébastien Lecornu qui estime qu’il faut « savoir adapter ses réponses en permanence ».

Une actualisation de la LPM pour défendre l’indépendance de la France

Pour renforcer la capacité française de réaction, l’ancien ministre des Armées reprend à son compte la formule du président de la République selon laquelle : « Pour être libre, il faut être puissant ». Pour cela, le locataire de Matignon a promis une accélération de l’examen au Parlement de l’actualisation de la loi de programmation militaire avec une présentation en conseil des ministres le 8 avril avant d’être inscrite à l’Assemblée nationale le 4 mai puis le 1er juin au Sénat.

« L’urgence, ce sont évidemment les munitions. Nous prévoyons d’investir 8,5 milliards d’euros supplémentaires de commandes entre 2026 et 2030, qui s’ajoutent aux 16 milliards de la LPM votée 2023 », a promis Sébastien Lecornu afin de répondre aux difficultés de renouvellement des stocks. La LPM actualisée prévoit également un « nouveau régime d’état d’alerte de sécurité nationale », pour une application exceptionnelle du code de la défense. En cas de menace grave, il permettra de déroger aux normes ou de faciliter le déploiement des forces armées sur le territoire, a détaillé Matignon.

La France prête à garantir la liberté de naviguer dans le détroit d’Ormuz mais pas à s’impliquer avec les Etats-Unis et Israël

Dans une posture très gaullienne, le premier ministre défend donc un renforcement de la puissance française comme gage d’indépendance. « Mais je veux être clair : la France n’est pas partie au conflit. Elle ne participera pas à des opérations de guerre pour ouvrir ce détroit par la force. Elle ne se laissera pas entraîner dans une guerre qu’elle n’a pas choisie », rappelle Sébastien Lecornu. Ce dernier a néanmoins évoqué la possibilité de participer à une mission internationale visant à défendre la liberté de navigation dans une logique de protection. L’occasion pour le chef du gouvernement d’affirmer que, contrairement à la situation de 2022, « il n’y a pas, aujourd’hui, de risque de pénurie pour notre pays ». Le premier ministre a également écarté la mise en place d’une taxe flottante sur les produits énergétiques ou d’une réduction de la TVA sur l’énergie malgré les demandes du groupe communiste.

Une position accueillie favorablement à droite puisque le président de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat, Cédric Perrin (LR) estime que « la France doit mobiliser les instruments de sa puissance pour démontrer qu’elle est un allié fiable, apte à protéger des partenaires ». « A court terme, la position de la France est la bonne. Nous ne participons pas à une offensive sans but, sans stratégie et sans visibilité, mais nous tenons nos engagements internationaux en protégeant nos alliés dans le golfe et en Méditerranée et en étant prêts à concourir à la libre navigation », abonde le président du groupe Les Indépendants – République et Territoires, Claude Malhuret.

Par ailleurs, un vaste consensus s’est dégagé entre les différents groupes politiques pour dénoncer les frappes américaines et leurs objectifs difficilement atteignables. « Après avoir rassemblé la plus puissante armée du monde, échoué à gagner une guerre contre une puissance moyenne, explosé le prix du pétrole et du gaz et tenu des discours sans queue ni tête, le golfeur de Mar a Lago, avoue sans honte être stupéfait par la riposte iranienne pourtant parfaitement prévisible, et appelle à l’aide ses alliés qu’il insultait hier », ironise Claude Malhuret.

« Nous regrettons notre timidité diplomatique »

Malgré des éléments de convergence, les sénateurs de gauche ont déploré la faiblesse de la position française à l’égard des Etats-Unis et d’Israël. « Nous regrettons notre timidité diplomatique. Ni le gouvernement, ni le président de la République n’ont condamné cette offensive », dénonce le sénateur socialiste Mickaël Vallet. Des regrets dont les orateurs des groupes communiste et écologiste se sont fait l’écho, dénonçant l’incapacité de la France à se positionner en garant du respect du droit international. « C’est notre capacité collective à faire respecter le droit qui doit être démontrée », affirme Cécile Cukierman, présidente du groupe communiste au Sénat.

Le risque d’un embrasement au Liban

Les sénateurs des groupes de gauche ont également fait de la défense du droit international la condition d’une désescalade et d’une sortie de crise au Liban. Après l’assassinat du guide suprême Iranien et le déclenchement des frappes israélo-américaines sur l’Iran, le conflit s’est rapidement étendu au Liban par l’intermédiaire du Hezbollah, allié de Téhéran. Alors que l’armée israélienne semble se préparer à une invasion terrestre dans le sud du Liban, fief du Hezbollah, la communauté internationale s’inquiète des conséquences d’une telle incursion. Plusieurs sénateurs de gauche appellent donc le gouvernement à engager un « rapport de force » avec Israël afin d’empêcher l’Etat hébreu d’envahir le sud du pays. « La prudence diplomatique ne peut se confondre avec la naïveté », lance Mickaël Vallet qui appelle le gouvernement à ne pas céder face à « l’hubris du gouvernement israélien ».

« Nous avons exhorté les autorités israéliennes à s’abstenir de toute incursion terrestre », répond le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot qui veut croire à « une coexistence pacifique » entre les deux pays. Pour cela, le chef de la diplomatie française a rappelé le travail entamé par l’Etat libanais pour désarmer le Hezbollah et renforcer le dialogue entre Israël et le Liban. Malgré l’optimisme affiché par Jean-Noël Barrot à l’égard d’un succès des négociations entre les deux pays, Claude Malhuret adopte un ton plus résolu : « Le problème de l’Europe, c’est qu’on ne peut stopper un désastre avec de belles phrases en suppliant Israël et le Hezbollah de ranger leurs armes et en déclarant qu’Ormuz n’est pas notre guerre. »

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