Un brouillage inédit du paysage informationnel. Auditionnés mardi 14 avril, chercheurs et journalistes ont multiplié les mises en garde face à la montée des fausses informations. Entre « fatigue informationnelle », « emprisonnement algorithmique » et manque de régulation, ils appellent à une réponse politique et éducative à la hauteur des enjeux démocratiques. En ouvrant l’audition, le président de la commission, Laurent Lafon, a souligné l’objectif des travaux de la commission d’enquête, il a insisté sur la nécessité de « mieux comprendre le phénomène des fake news ». Selon lui, les transformations récentes de l’écosystème médiatique ont « brouillé des frontières autrefois bien établies », créant « des conditions favorables à la diffusion des fausses informations » et une « fatigue informationnelle » croissante.
« Désinformation », « mésinformation », « malinformation »
Pour structurer le débat, Gérald Bronner, professeur de sociologie à Sorbonne‑Université et président de la commission sur « Les Lumières à l’ère numérique » distingue trois catégories. La « désinformation » correspond à une diffusion « volontaire et intentionnelle de fausses informations pour manipuler ». La « mésinformation » relève d’une diffusion « en toute sincérité, en croyant qu’elle est vraie ». Quant à la « malinformation », elle consiste à mobiliser des éléments exacts « dans le but de manipuler », en ne montrant « qu’une facette » d’une réalité complexe. Mais au-delà des définitions, le constat est sans appel : « le vrai ne peut pas se défendre tout seul ». L’espoir hérité des Lumières d’un marché des idées autorégulé se heurte à une réalité contemporaine où « trop de concurrence n’est pas favorable au vrai ». Les recherches montrent que l’espace numérique est dominé par une minorité très active. « Nous ne parlons pas tous avec la même force et avec la même fréquence », souligne le sociologue, évoquant l’existence de « supers diffuseurs » capables de produire une part disproportionnée des contenus. Souvent plus « radicaux », ces acteurs « parlent au-delà de leur représentativité ». Résultat ? Ils influencent le « calibrage social », c’est-à-dire la perception que chacun se fait de l’opinion dominante. « Nous accédons à des échantillons de réel qui ne sont pas représentatifs », ce qui déforme la perception collective.
« Un choc » et un engagement pour l’éducation aux médias
La journaliste et présidente de l’association Fake Off, Aude Favre a, de son côté, retracé son engagement après les attentats de 2015, qui ont constitué « un choc énorme ». Confrontée à l’essor des théories complotistes, elle a découvert « leur force, surtout sur les réseaux ». Elle défend depuis l’idée que les journalistes disposent d’un savoir-faire essentiel : « savoir à qui se fier », « recouper les sources », « trier le vrai du faux ». Un savoir qu’il faut transmettre au grand public. Mais elle alerte : « les associations comme la mienne sont en train de mourir ». Faute de moyens, elles ne peuvent plus répondre à une demande pourtant massive de parents et d’enseignants « démunis ».
Au-delà de l’aspect éducatif, la journaliste pointe une réalité économique : la désinformation constitue « un business très lucratif ». Elle évoque « des marques de grande distribution » ou de « téléphonie mobile » finançant indirectement des sites trompeurs via la publicité en ligne. « Chaque mois, il y a des milliers d’euros qui vont dans des sites complotistes », déplore-t-elle, dénonçant l’absence d’incitations pour les entreprises à contrôler l’usage de leurs budgets publicitaires.
« Ce ne sont pas des tuyaux, ce sont des médias »
Pour Thomas Huchon, journaliste, enseignant à Sciences po, auteur de « Résister aux fake news », la responsabilité des plateformes est centrale. « Ce ne sont pas des tuyaux, ce sont des médias », insiste-t-il. Elles « éditorialisent le contenu », « diffusent de l’information » et « gagnent de l’argent » grâce à ces activités. Il dénonce une « forme dévoyée de liberté d’expression » et un système qui « nous a privés de notre libre arbitre ». Le cœur du problème réside dans les algorithmes, « ce que vous ne verrez jamais », mais qui déterminent ce que chacun voit. Face à ces acteurs, le journaliste appelle à une régulation plus ferme. « Elles ne comprennent que le rapport de force », affirme-t-il, plaidant pour « changer le statut des plateformes ». Il évoque une « urgence démocratique » et compare ces entreprises à « l’industrie du tabac », conscientes de la nocivité de leurs produits mais refusant de les modifier.
« Former les esprits » pour préserver la démocratie
Les sénatrices et rapporteures de la commission d’enquête, Sylvie Robert et Agnès Evren ont interrogé les intervenants sur les solutions possibles. « Apprendre à lire, apprendre à douter, apprendre à décrypter », résume la première, qui plaide pour une généralisation de l’éducation aux médias. La seconde évoque un « emprisonnement algorithmique » et s’inquiète d’un « effet silo » enfermant les plus jeunes dans des contenus parfois dangereux. En réponse, Gérald Bronner reconnaît la nécessité de réguler, tout en soulignant les difficultés d’application des dispositifs européens. Mais il insiste surtout sur un levier à portée nationale : Le développement de l’esprit critique doit devenir « une priorité nationale », passant par l’éducation mais aussi la formation continue. « Il y a de l’espoir », assure-t-il, évoquant des initiatives dont les effets sont « positifs et durables ».
En conclusion, les intervenants convergent sur un point, sans accord minimal sur les faits, la démocratie est menacée. « Aucune politique publique rationnelle ne peut être menée si nous ne sommes pas d’accord sur l’existence du réel », avertit Gérald Bronner. À l’heure où chacun peut « vivre dans la même société mais plus tout à fait dans le même monde », la lutte contre la désinformation apparaît plus que jamais comme un impératif démocratique.