« Le masculinisme constitue un danger non seulement pour les femmes, mais aussi pour notre pacte démocratique et la cohésion de notre société », a déclaré en ouverture Dominique Vérien, présidente de la délégation. La table ronde s’inscrivait dans la continuité de travaux menés depuis plusieurs mois afin de documenter un phénomène encore largement sous-estimé dans le débat public, mais dont les effets se font déjà sentir dans les institutions comme dans l’espace numérique : le masculinisme. Dans un contexte marqué par la montée du complotisme et la défiance envers les institutions : les discours antiféministes gagnent en visibilité et en radicalité.
Une idéologie fondée sur la violence et la déshumanisation
Pour Yseline Fourtic-Dutarde, cofondatrice du collectif Ensemble contre le sexisme, le masculinisme dépasse largement la critique du féminisme. « Il repose sur une mise à distance de l’humanité des femmes », affirme-t-elle, en soulignant que cette idéologie agit aussi sur les hommes eux-mêmes. En dissolvant la responsabilité individuelle dans des logiques de groupe, elle légitime les comportements violents au nom de l’appartenance collective : « Mieux vaut appartenir au groupe que reconnaître aux femmes la même humanité que la sienne. »
Cette vision s’appuie sur une représentation fantasmée d’une « guerre des sexes », régulièrement déconstruite par les féministes. « Les violences ne relèvent pas d’un affrontement symétrique », rappelle-t-elle, notant que les contenus misogynes sont aujourd’hui davantage mis en avant et monétisés par les plateformes numériques que les discours de prévention ou d’égalité. Une dynamique qui nourrit le sectarisme, l’identitarisme et les idéologies d’extrême droite.
« Nos dispositifs ne sont plus présentés comme dédiés aux femmes, mais comme anti-hommes. »
Les associations décrivent une transformation profonde des modes d’action masculinistes. « Ils ne montent plus sur les grues, ils analysent nos sites, lisent nos publications, organisent des rendez-vous avec des parlementaires et dans les ministères », résume Camille Lextrait, directrice de la communication de la Fédération nationale Solidarité Femmes (FNSF).
Depuis plus d’un an, les structures de la fédération font face à des attaques répétées : tentatives de saturation de la ligne d’écoute 3919, insultes visant les écoutantes, campagnes de dénigrement présentant les dispositifs de protection des femmes comme des outils « anti-hommes ». En 2025, plus de treize questions parlementaires ont ainsi réclamé l’ouverture du 3919 aux hommes, souvent à l’initiative de collectifs proches de l’idéologie masculiniste. « Il s’agit d’une stratégie de symétrisation des violences, qui nie leur caractère systémique et genré », dénonce Camille Lextrait. Un amendement au projet de loi de finances pour 2026 a même tenté de supprimer le budget dédié à la lutte contre les violences faites aux femmes (BOP 137), au nom d’une prétendue « égalité budgétaire ». Selon elle, cette rhétorique procède d’une réécriture du réel : « Nos dispositifs ne sont plus présentés comme dédiés aux femmes, mais comme anti-hommes. C’est une pensée victimaire qui refuse aux femmes une prise en charge spécifique pour se reconstruire après les violences. Et, une fois encore, elle remet les hommes au centre de tout. »
Une menace désormais identifiée
Plusieurs intervenantes ont appelé à reconnaître explicitement le masculinisme comme une menace pour l’ordre public. « Le Haut Conseil à l’égalité recommande d’intégrer le terrorisme misogyne dans les doctrines de sécurité », rappelle Yseline Fourtic-Dutarde, évoquant le coût humain, social et économique de la virilité violente. Un constat partagé par la Fondation des femmes. « Le masculinisme est devenu la mise en pratique concrète de l’antiféminisme », affirme Faustine Garcia, chargée de plaidoyer. Trois attaques se revendiquant de cette idéologie ont été recensées l’an dernier, dont l’une, à Saint-Étienne, est désormais traitée par la justice antiterroriste. « Cette menace est prise au sérieux par les services de renseignement, mais demeure largement méconnue des magistrats », alerte Camille Lextrait. Pour Yseline Fourtide-Dutarde, ne pas nommer le danger revient à affaiblir la réponse publique : « Si nous ne considérons pas le masculinisme pour ce qu’il est, une menace constante pour l’ordre public, nous manquons à notre devoir de protection. Les pouvoirs publics ont une responsabilité au titre du principe de précaution, afin de garantir la sécurité de toutes et tous. »
« Lutter contre le masculinisme, c’est d’abord lutter contre l’extrême droite »
Intervenant en visioconférence, la présidente du Planning familial, Sarah Durocher, a souligné que les droits sexuels et reproductifs constituent une cible privilégiée de ces mouvements. « Même les slogans féministes sont détournés », observe-t-elle, citant la reprise de « Ton corps, mon choix » par des mouvances masculinistes observées dans les « États-Unis de Trump ».
Pour Françoise Dumont, présidente honoraire de la Ligue des droits de l’homme, le phénomène s’inscrit dans une dynamique internationale. « Lutter contre le masculinisme, c’est d’abord lutter contre l’extrême droite », affirme-t-elle. Derrière l’idée selon laquelle « le féminisme serait allé trop loin », notamment depuis #MeToo, se joue une bataille idéologique contre les avancées en matière d’égalité. Une analyse partagée par la cofondatrice d’Ensemble contre le sexisme, qui souligne les liens entre masculinisme, discours du « grand remplacement » et virilisme politique : « Sur les réseaux sociaux, les féministes sont accusées de vouloir se venger des hommes et de détruire un ordre ancien présenté comme légitime. Ce sont là des conséquences politiques directes de l’affirmation viriliste, en convergence avec les réseaux d’extrême droite. »