« Les sociétés démocratiques ouvertes sont plus fragiles que les dictatures à l’ingérence étrangère », alerte Elsa Pilichowski

Elections européennes, Jeux olympiques et paralympiques de Paris, conflits géopolitiques… L’année 2024 constitue, pour la France, une année de tous les dangers, dans un contexte marqué par un durcissement des opérations d’influences étrangères. Auditionnée par la commission d’enquête du Sénat sur le sujet, la directrice de la gouvernance publique à l'OCDE, Elsa Pilichowski, a rappelé le « nombre croissant de pays membres pour lesquels cette lutte est une priorité », ceux-ci s’avérant être « plus fragiles », du fait de la plus grande liberté d’expression qui y circule.
Alexis Graillot

Temps de lecture :

7 min

Publié le

« Depuis le référendum britannique sur le Brexit et les élections américaines de 2016, il est avéré que des opérations de manipulation de l’information en provenance notamment de Russie, ont cherché à altérer les processus démocratiques. La France est devenue la cible de la guerre hybride que des puissances étrangères utilisent pour nuire très concrètement à ses intérêts sur le territoire national et à l’étranger ». Le constat tiré par les élus du palais du Luxembourg qui a conduit à la création de la commission d’enquête sur les influences étrangères, est limpide et d’autant plus saillant dans le contexte d’élections et de la vitrine que représenteront les JO cet été.

Auditionnée ce mardi 19 mars au Sénat, la directrice de la gouvernance publique de l’OCDE, Elsa Pilichowski, est revenue sur l’impact des ingérences étrangères sur les démocraties occidentales, dans un contexte marqué par une numérisation croissante des échanges et le développement massif de l’intelligence artificielle.

L’occasion de rappeler que les ingérences étrangères constituent un « facteur de déstabilisation très important » pour les pays de l’OCDE, qui impacte grandement « la confiance des citoyens dans leurs institutions ».

 Faite de façon transparente, l’influence étrangère peut avoir une contribution positive dans l’élaboration des politiques internationales 

Elsa Pilichowski, directrice de la gouvernance publique à l'OCDE

Différencier « ingérence » et « influence »

D’emblée, Elsa Pilichowski a souhaité différencier les termes d’ « ingérence » et d’ « influence », le premier ayant une connotation négative par rapport au second, qui peut être positif : « Faite de façon transparente, l’influence étrangère peut avoir une contribution positive dans l’élaboration des politiques internationales », avance-t-elle, soutenant que « « les entités étrangères peuvent éclairer les débats politiques, faire progresser les processus décisionnels par la prise en compte d’intérêts diversifiés et promouvoir la coopération internationale ».

Pour autant, la donne est totalement différente pour ce qui est de l’« ingérence », qu’elle définit comme « l’ensemble d’actions intentionnelles d’acteurs étatiques et non-étatiques conduites dans l’intérêt d’un gouvernement étranger ». « Ces actions sont secrètes, non-transparentes, de nature manipulatrice et visent à impacter les structures ou les processus du système politique, l’économie, la société ou l’espace informationnel », explique-t-elle, alertant sur le fait que l’ingérence étrangère a « des conséquences sur l’intégrité de l’élaboration des politiques publiques ainsi que sur le bien-être collectif dans les pays ciblés ». Si elle considère que « l’ingérence économique a toujours existé (…), mais ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est l’ingérence politique notamment à travers la désinformation, le lobbying et la porosité public-privé ».

Un « facteur de déstabilisation important »

A ce titre, elle estime que « les sociétés démocratiques ouvertes sont plus fragiles que les autocraties ou les dictatures à l’ingérence étrangère dans lesquelles la fermeture et le contrôle de la société civile et des médias les rendent plus solides ». Ces ingérences s’illustrant à travers « les campagnes de désinformation, l’ingérence électorale, le financement politique, la répression transnationale de la diaspora, la coercition économique et l’ingérence dans l’élaboration des politiques publiques par des pratiques de lobbying secret », la directrice de la gouvernance publique de l’OCDE y voit un « facteur de déstabilisation important », rappelant par-delà même le « nombre croissant de pays membres pour lesquels cette lutte est une priorité ».

Cette déstabilisation s’avère d’autant plus forte qu’elle se déploie dans un contexte de mondialisation croissante, qui favorise les échanges numériques et la « prolifération de la diffusion » … ce qui n’est pas sans conséquence sur la (non-)confiance des citoyens envers leurs institutions publiques. A cet égard, Elsa Pilichowski fait état de trois nouveaux risques. Premièrement, la « désinformation d’origine étrangère » doit amener les pouvoirs publics à mettre en place des « communications publiques dédiées » pour informer les citoyens qu’un contenu vient de l’étranger. En ce sens, le service Viginum, créé en 2021, est chargé spécifiquement de « la vigilance et la protection contre les ingérences numériques étrangères ». Deuxièmement, elle pointe la « désinformation en période d’élection », qui s’opère par l’ensemble des narratifs sur la fraude électorale « visant à nuire à la crédibilité de l’élection ». « L’objectif n’est pas forcément de favoriser un candidat, mais de faire peser un doute sur la validité du processus électoral », souligne la directrice. Troisièmement, « l’intelligence artificielle », du fait de la multiplication des « deep fakes » et des « faux profils », présente, elle aussi un risque inhérent à sa fonction.

 L’action gouvernementale est nécessaire, mais aucune action ne doit aboutir à un plus grand contrôle de l’information, ni à nuire aux droits fondamentaux 

Elsa Pilichowski, directrice de la gouvernance publique à l'OCDE

Une nécessaire montée en puissance des outils pour lutter contre les ingérences

Ces nouveaux risques ont conduit l’OCDE à présenter un rapport le 4 mars dernier, structuré en 3 actes : « Mettre en œuvre des politiques visant à renforcer la transparence, la responsabilité et la pluralité des sources de l’information », « favoriser l’information des citoyens » et « améliorer l’architecture institutionnelle ». Un rapport dont les conclusions sont partagées par l’ensemble des pays de l’OCDE, une « petite révolution ». En pratique, cela passe par « renforcer l’aspect cyber », « mieux coordonner les pouvoirs publics » et « mieux prendre en compte les attentes de la société ».

Pour la haute fonctionnaire, la transparence de l’information est une condition essentielle pour un meilleur exercice des libertés fondamentales : « Défendre l’intégrité de l’information en tant que bien public est essentiel pour renforcer la liberté d’opinion et d’expression ». Pour autant, pas question de mettre en danger ces libertés en y intégrant une intervention trop poussée de l’Etat : « L’action gouvernementale est nécessaire, mais aucune action ne doit aboutir à un plus grand contrôle de l’information, ni à nuire aux droits fondamentaux ». Plus précisément, Elsa Pilichowski explique qu’il est « nécessaire que les exécutifs soient tenus à distance des systèmes informationnels », en ne s’occupant « pas du contenu, mais de la transparence » de celui-ci.

Estimant que la France et les Etats-Unis ont un « leadership fort » sur le sujet, elle juge l’arsenal français en la matière comme « bien élaboré », avec un dispositif européen qui monte aussi en puissance via la proposition de directive « établissant des exigences harmonisées dans le marché intérieur en matière de transparence et de la représentation d’intérêts exercés pour le compte d’un pays tiers ». En France, une proposition de loi est actuellement en débat à l’Assemblée nationale.

Toutefois, Elsa Pilichowski estime qu’il reste « encore beaucoup à faire » sur plusieurs sujets, notamment au regard de l’intelligence artificielle générative : « Les pays du Sud vont se retrouver en grande difficulté par rapport aux pays du Nord, en l’absence du même nombre de données libres sur Internet ». Un enjeu très fort se pose aussi autour des grandes entreprises du numérique (GAFAM) : si l’OCDE « travaille beaucoup avec eux », il existe « un glissement depuis vingt ans », au regard des données personnelles.

Enjeux nombreux et frontières ténues entre influence et ingérence, preuve d’une complexité évidente à légiférer, « surtout dans le monde mondialisé d’aujourd’hui » : « Accepter l’influence, mais avoir un cadre qui ne permet pas l’ingérence », voici ce sur quoi les pays de l’OCDE devront s’entendre.

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris: Election President du Senat
8min

Parlementaire

Aide à mourir : au Sénat, le spectre d’un nouveau rejet du texte embarrasse une partie de la majorité de droite et du centre

La proposition de loi sur l’aide à mourir revient au Sénat, après y avoir été rejetée en première lecture fin janvier. Cette fois, Gérard Larcher espère que les élus seront en mesure de voter un texte, mais les réserves d’une large partie de la majorité de droite et du centre menacent toujours de conduire les débats vers une impasse. Au risque de voir la Chambre haute s'effacer totalement au profit de l'Assemblée nationale.

Le

Agriculture: Spring Planting Cycle
7min

Parlementaire

Acétamipride : une note parlementaire rejetée dans un climat extrêmement tendu

Rare scène de crise à l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst). Une note consacrée à l’acétamipride, insecticide controversé de la famille des néonicotinoïdes, a été rejetée jeudi 30 avril après un vote à égalité parfaite. En toile de fond, la bataille politique autour des pesticides. Dans la salle de conférence de presse du Sénat, la tension est montée d’un cran avec des échanges très vifs entre Stéphane Piednoir, président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques et Michaël Weber, rapporteur socialiste du texte.

Le

« Les sociétés démocratiques ouvertes sont plus fragiles que les dictatures à l’ingérence étrangère », alerte Elsa Pilichowski
6min

Parlementaire

Pacte asile et immigration  : sans transposition dans le droit français, « il y aurait une admission quasi-systématique des personnes se présentant à la frontière », alerte Laurent Nunez

Auditionné au Sénat mercredi soir sur la transposition prochaine du Pacte sur la migration et l’asile dans le droit français, le ministre de l’Intérieur a assumé le choix d’avoir recours à des ordonnances, faute de disposer d’une majorité à l’Assemblée. Une déception pour les élus, mais le gouvernement n’a pas vraiment le choix.

Le

Session of questions to the government at the Senate
4min

Parlementaire

Entrisme islamiste : le texte de Bruno Retailleau adopté en commission

Un an après la publication d’un rapport du gouvernement qui pointait le rôle joué par les Frères musulmans en France, une proposition de loi de Bruno Retailleau visant à lutter contre l’entrisme islamiste a été adoptée ce mercredi en commission des lois. Le texte prévoit notamment la création d’un délit d’atteinte aux principes de la République.

Le

La sélection de la rédaction

Le Senat, Paris.
2min

International

Ingérences étrangères : le Sénat lance une commission d’enquête 

Alors que les ingérences et la propagande, pro-russe notamment, se multiplient sur internet, la commission d’enquête du Sénat sur les politiques publiques face aux ingérences étrangères lance ses travaux après avoir désigné les membres de son bureau le 14 février.

Le

sénat extérieur 2
7min

Politique

« Naïveté », « déni » : un rapport parlementaire pointe du doigt la vulnérabilité de la France face aux ingérences étrangères

La délégation parlementaire au renseignement a rendu public son rapport annuel, consacré aux ingérences étrangères et aux moyens à déployer pour lutter contre. Pour les sénateurs et députés membres de la délégation, les puissances étrangères profitent « d’une forme de naïveté et de déni » de la France, contre laquelle il est urgent d’agir.

Le