Nouveaux médias : « Les néomédias ont des modèles sains, indépendants de subventions, ne sont pas la propriété de milliardaires », martèle Gaspard G

Auditionnés dans le cadre d’une commission d’enquête sénatoriale sur les « zones grises » de l’information en ligne, Gaspard Guermonprez, Jean Massiet et Hugo Travers ont décrit un paysage médiatique profondément transformé. Entre nouvelles pratiques de consommation, dépendance à la publicité et enjeux démocratiques, ils appellent à une meilleure reconnaissance de leur rôle.
Emma Bador-Fritche

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Ils rassemblent des millions de vues, parfois davantage que certains médias traditionnels. Trois figures majeures de l’information en ligne ont été entendues au Sénat dans le cadre de la commission d’enquête sur les « zones grises » de l’information numérique. Gaspard Guermonprez (Gaspard G), Jean Massiet et Hugo Travers (Hugo Décrypte) incarnent, chacun à leur manière, une transformation profonde, celle d’un espace informationnel désormais fragmenté, où producteurs et consommateurs ne sont plus clairement distincts. Dès l’ouverture, le président de la commission de la culture, Laurent Lafon, a posé le cadre : « Votre présence illustre la transformation du paysage public », marqué par « une multiplicité d’auteurs et de canaux » et un lien direct avec des publics jeunes. Cette mission d’information s’inscrit dans un contexte de bouleversements rapides : montée en puissance des plateformes, essor des créateurs indépendants, développement de l’intelligence artificielle. Autant d’évolutions qui brouillent les frontières entre information, divertissement et communication, et qui font peser de nouveaux risques sur la lisibilité du débat public. À un an de l’élection présidentielle, ces nouveaux acteurs occupent une place croissante dans l’information des citoyens, sans bénéficier d’un cadre clair.

« Je ne me considère pas comme un journaliste »

« Je suis un gamin d’Internet », lance Gaspard Guermonprez, retraçant un parcours commencé à dix ans sur YouTube. À la tête d’une chaîne suivie par 1,5 million d’abonnés, il revendique une « contre-culture médiatique » devenue aujourd’hui incontournable. Son modèle repose sur une séparation stricte entre production éditoriale et revenus publicitaires : « Cette coupure nette garantit mon indépendance éditoriale, sans ambiguïté pour notre audience. » Il défend un « journalisme lent, pédagogique, exigeant », aux formats longs et sourcés, appuyés par des experts rémunérés. Au-delà de son cas personnel, il insiste sur la place croissante des créateurs dans l’économie de l’information : « Les néomédias ont des modèles sains, indépendants de subventions et de milliardaires. Ils intéressent les moins de 35 ans à l’actualité. » À l’inverse, Jean Massiet refuse toute étiquette : « Je ne me considère pas comme un journaliste ». Streamer politique sur Twitch depuis plus de dix ans, il se définit comme « vulgarisateur d’actualité politique ». Depuis onze ans, il décrypte en direct les débats parlementaires pour un public souvent éloigné du jargon politique. Pour lui, l’enjeu dépasse les statuts : « Pas de label, pas de privilèges. Il faut des garanties et des protections pour tous. » Il met en garde contre une régulation trop calquée sur l’audiovisuel traditionnel : « L’Arcom ne doit pas devenir le gendarme d’Internet. Le régulateur des contenus, c’est le juge judiciaire ». Dans un espace qu’il décrit comme « le bistrot du peuple », reprenant une formule de Balzac, Internet est devenu un lieu central du débat démocratique, où se forment opinions et mobilisations. De son côté, Hugo Travers incarne une forme d’institutionnalisation de ces nouveaux médias. Lancée en 2015, sa chaîne Hugo Décrypte est devenue une rédaction de 42 personnes, dont 16 journalistes, détenteurs d’une carte de presse. « Les gens viennent pour une information fiable, pas pour mon opinion », insiste-t-il. Il assume l’usage de formats courts, perçus comme « une porte d’entrée » vers des contenus plus approfondis. Tous trois revendiquent ainsi une même ambition : rendre l’information accessible, dans un langage compréhensible et adapté aux usages numériques.

Des modèles économiques encore fragiles

Malgré leur audience, les trois intervenants insistent sur la précarité de leurs modèles économiques. Tous reposent largement sur la publicité, sous différentes formes. Gaspard Guermonprez indique que 80 % de ses revenus proviennent de partenariats publicitaires, intégrés directement dans ses contenus, le reste venant des plateformes comme YouTube ou Spotify. Jean Massiet, lui, dépend d’un financement participatif sur Twitch : « C’est un modèle de chapeau », explique-t-il, complété par des partenariats et quelques productions sponsorisées. Hugo Travers décrit une structure plus développée, mais tout aussi dépendante des annonceurs : « Il serait impossible de financer une équipe de 40 personnes uniquement avec la monétisation des vidéos ». Les partenariats commerciaux sont donc indispensables, même si leur transparence est systématiquement affichée. Tous dénoncent également un manque de soutien public. Jean Massiet juge « anormal » que les créateurs d’information soient exclus de certaines aides du CNC, tandis que Gaspard Guermonprez critique la faible part des ressources issues des plateformes qui leur est redistribuée.

« Ce serait bien que davantage de médias investissent les réseaux sociaux »

Au-delà des enjeux économiques, les trois créateurs décrivent une transformation profonde et durable des usages. « La rupture d’usage est consommée, on ne reviendra pas en arrière », affirme Gaspard Guermonprez. Il évoque même une inversion du rapport de force : « Des patrons de chaînes qui me refusaient en stage m’appellent aujourd’hui ». Pour Hugo Travers, l’enjeu est désormais collectif : « Ce serait bien que davantage de médias investissent les réseaux sociaux ». Une évolution déjà en cours, mais encore incomplète. Au cœur de cette transformation, un mot revient : pédagogie. « L’accessibilité est centrale », insiste Gaspard Guermonprez. Une exigence qui, selon les trois intervenants, explique en grande partie le succès de ces nouveaux formats : rendre l’information compréhensible, accessible et adaptée aux usages contemporains.

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