Dans la salle du Sénat, le contraste est assumé. Après avoir entendu mardi 14 avril des médias engagés à gauche comme Blast, StreetPress ou Basta !, la commission d’enquête sur les « zones grises de l’information » poursuit ses travaux en accueillant un acteur d’une tout autre ligne éditoriale. Face aux sénateurs, Éric Tegnér, directeur du média d’extrême droite Frontières, déroule un récit personnel et entrepreneurial, tout en revendiquant une place singulière dans l’écosystème médiatique. D’emblée, le président de la commission, Laurent Lafon, plante le décor. L’objectif n’est pas de juger une ligne politique, insiste-t-il, mais d’interroger les pratiques : financement, déontologie, rôle des plateformes. Dans un paysage bouleversé par les réseaux sociaux et les formats numériques, la frontière entre information, opinion et divertissement s’estompe, au risque, selon lui, de fragiliser le débat démocratique. Dans ce cadre, le média Frontières, héritier de Livre Noir né dans l’orbite de la campagne d’Éric Zemmour, apparaît comme un cas d’école. « Un média qui revendique une ligne très à droite et dispose d’une audience significative », souligne le sénateur.
Le récit d’un entrepreneur médiatique
Face aux élus, Éric Tegnér choisit d’abord de raconter son parcours. Une enfance modeste, des débuts précaires, puis la création de son média « dans une chambre », financée par des petits boulots. Aujourd’hui, affirme-t-il, son entreprise emploie plusieurs dizaines de personnes, revendique 15 000 abonnés payants et des centaines de millions de vues. Surtout, il insiste sur un point : son indépendance financière. « Sans aucune subvention », martèle-t-il, en opposition implicite avec la presse traditionnelle. Un argument qu’il érige en garantie de liberté éditoriale : « Dans un monde où la presse traditionnelle périclite malgré des millions d’argent public ».
Mais derrière ce récit entrepreneurial, les sénateurs cherchent surtout à comprendre la structure réelle du média. Le président de la commission, Laurent Lafon, interroge précisément la composition du capital de la société éditrice Artefact, notamment la présence d’investisseurs via des structures étrangères. Réponse du dirigeant : oui, un investisseur existe, mais son identité reste confidentielle, alors que l’audition est enregistrée. Une opacité assumée, justifiée selon lui par les risques de pressions et de menaces. « Ce n’est pas un milliardaire, mais quelqu’un qui a réussi dans la tech », précise-t-il, sans convaincre totalement les sénateurs, attachés à la transparence des financements. Sur le modèle économique, le fondateur revendique un financement principalement par abonnements et ventes en kiosque, complété par des dons « majoritairement modestes ». Il dénonce au passage une forme de déséquilibre idéologique dans les levées de fonds, affirmant que les médias de gauche bénéficieraient d’un soutien plus massif : « Ce qui fait que les plus grandes levées de fonds […] sont à gauche. Ils ont des capacités de levée, des dons qui sont absolument phénoménaux parce qu’ils sont intimement convaincus qu’être de gauche, c’est être pauvre ».
« Est-ce cela, votre conception de la déontologie ? »
Le point de rupture de l’audition intervient avec l’intervention de la sénatrice socialiste et rapporteure de la commission, Sylvie Robert. Elle aborde frontalement les critiques visant les pratiques éditoriales de Frontières, rappelant que le média « fait l’objet de plusieurs plaintes au Conseil de déontologie journalistique et de médiation ». Puis elle évoque un cas précis : la diffusion par le média d’une vidéo montrant le vice-président du Sénat, Pierre Ouzoulias (communiste), lors d’une séance nocturne, victime de nausées. Un épisode ultérieurement mis en lien avec le syndrome de Gilbert, une maladie génétique pouvant provoquer des troubles digestifs en cas de fatigue ou de stress. Selon la sénatrice, la publication soulève plusieurs manquements déontologiques majeurs : atteinte à la vie privée, absence de contextualisation et non-respect du contradictoire. Elle interroge directement le dirigeant du média : « Est-ce cela, votre conception de la déontologie ? » Éric Tegnér reconnaît alors une « erreur », affirmant que la vidéo a été retirée des réseaux sociaux. Il explique s’être trompé sur l’appréciation de la portée de la diffusion et assure que des ajustements ont été engagés en interne. Mais les échanges se tendent davantage lorsque Sylvie Robert précise, après vérification : « La vidéo est retirée, mais l’information est toujours en ligne. Nous avons une capture d’écran avec une photo de notre collègue et une mention de ce qui s’est passé ». Le président de la commission, Laurent Lafon, renchérit sur un point précis, soulignant une forme de déséquilibre dans le traitement éditorial : certaines mentions associées à la publication relient l’épisode à des positions politiques du sénateur, sans lien direct avec les faits initiaux ni mention du contexte médical. Sylvie Robert insiste alors et demande un engagement clair : « Est-ce que vous pouvez vous engager à retirer cette photo et cette annonce ? » « Oui, bien entendu », répond-il. Mais la rapporteure poursuit, mettant en cause la cohérence entre les principes de déontologie revendiqués par le média et ses pratiques : « Est-ce que vous trouvez que déontologiquement vous êtes cohérent ? Vous avez fait un exposé sur le contradictoire et la vérification des sources… » Face à ces critiques, le fondateur de Frontières maintient avoir agi dans un cadre journalistique, tout en reconnaissant la nécessité de corrections. Il défend cependant son média en dénonçant une hostilité croissante à son égard dans le débat public : « Il y a un problème. Il y a un danger aujourd’hui dans ce pays, c’est qu’on va qualifier très facilement des journalistes de nazis », affirme-t-il, en conclusion d’un échange particulièrement tendu.
« On montre ce que les autres ne veulent pas qu’on montre »
Tout au long de l’audition, Éric Tegnér défend une ligne éditoriale qu’il décrit comme centrée sur « l’enquête et le reportage », avec une forte dimension de terrain. Il refuse catégoriquement l’étiquette de média militant, tout en estimant que son média évolue dans un environnement médiatique largement fermé. Selon lui, Frontières souffrirait d’un manque d’accès aux rédactions traditionnelles et aux grands médias. Il met en avant sa collaboration avec la chaîne du groupe Bolloré, CNews, qu’il présente comme l’une des rares opportunités d’exposition audiovisuelle. « On ne nous répond même pas », affirme-t-il, en évoquant les refus ou absences de réponse d’autres médias. Sur le terrain de la régulation, le fondateur du média adopte une posture critique face aux discussions sur un encadrement renforcé des acteurs de l’information en ligne. Il dit avoir été frappé par certaines positions entendues au fil des auditions de cette commission d’enquête : « On veut nous interdire », déplore-t-il, y voyant une remise en cause directe de la liberté d’expression. Et d’ajouter, dans une critique plus large du débat médiatique : « Je pense, parce qu’on montre ce que les autres ne veulent pas qu’on montre ». Il affirme également que son média est régulièrement accusé d’être illégitime dans le paysage journalistique, notamment parce qu’il aborderait des sujets délaissés par d’autres rédactions. Selon lui, cette mise à distance s’inscrit dans un climat de polarisation où certaines voix chercheraient à exclure des médias jugés trop radicaux. Enfin, Éric Tegnér insiste sur la nature du travail réalisé par ses équipes, qu’il présente comme rigoureux et structuré autour de l’enquête de longue durée. Il évoque des investigations menées sur plusieurs mois, fondées sur des recoupements et le contradictoire, et cite plusieurs publications récentes comme illustration du sérieux de sa rédaction.