Pacte européen sur la migration et l’asile : sans transposition dans le droit français, « il y aurait une admission quasi-systématique des personnes se présentant à la frontière », alerte Laurent Nunez

Auditionné au Sénat mercredi soir sur la transposition prochaine du Pacte sur la migration et l’asile dans le droit français, le ministre de l’Intérieur a assumé le choix d’avoir recours à des ordonnances, faute de disposer d’une majorité à l’Assemblée. Une déception pour les élus, mais le gouvernement n’a pas vraiment le choix.
Simon Barbarit

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Mis à jour le

Ce n’est pas une course contre la montre mais on s’en approche. Le pacte européen sur la migration et l’asile adopté le 14 mai 2024 par le Parlement européen et le Conseil va devenir applicable dans les prochains jours pour l’ensemble des Etats-membres. Composé de 9 règlements et d’une directive, il réforme en profondeur la politique migratoire et d’asile mise en place dans l’Union européenne en renforçant les contrôles aux frontières, notamment par la « nouvelle procédure dite « d’asile à la frontière ». Le pacte réduit aussi les délais d’examen des demandes d’entrée et renforce les garanties des demandeurs d’asile. Le pacte met en place une liste européenne des pays d’origine sûrs afin d’accélérer le traitement des demandes d’asile des ressortissants des pays figurant sur cette liste. Chaque demandeur devra prouver que la procédure ne s’applique pas à son cas en raison d’une crainte fondée de persécution ou du risque de préjudice grave s’il était renvoyé dans son pays.

Le 12 juin prochain, la plupart des dispositions du pacte seront applicables directement à l’ensemble des Etats membres. Les dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) qui serait contraire aux règles européennes seront alors frappées d’inconventionalité. C’est pourquoi, une transposition du pacte est plus que nécessaire.

« Nous vous avions alertés lors de la préparation du budget 2026. Vous nous aviez alors annoncé le dépôt d’un projet de loi au début de l’année 2026 », a rappelé la présidente de la commission des lois (LR) Muriel Jourda en introduction de l’audition du ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez. Une audition menée avec les élus de la commission aux affaires européennes.

Dans une Assemblée nationale aussi morcelée, le gouvernement a finalement opté pour un choix plus prudent celui du dépôt d’un projet de loi d’habilitation à légiférer par ordonnances. « Le Sénat a peu de goût pour les ordonnances », a rappelé Muriel Jourda qui souligne que le gouvernement avait deux ans pour travailler à un projet de loi.

« Je ne pense pas qu’on sera prêt le 12 juin »

Malgré l’urgence, à partir du 12 juin, la France devrait quand même connaître une période de coexistence entre le droit européen et le droit français. « Je ne pense pas qu’on sera prêt le 12 juin. On va essayer », a-t-il concédé avant de promettre que le projet de loi serait inscrit à l’ordre du jour prochainement.

Laurent Nunez a reconnu que le calendrier était très contraint et que des Etats comme l’Allemagne et l’Italie venaient d’adopter des textes d’adaptation. « Un projet de loi d’habilitation à légiférer par ordonnances va nous permettre de garantir une adaptation complète et cohérente du droit national pour des mesures très techniques », a-t-il justifié soulignant que l’Italie avait opté pour une procédure similaire. L’article unique du projet de loi permettra au gouvernement de prendre trois ordonnances, pour transposer la directive, appliquer le pacte aux territoires d’Outre-mer et prendre des mesures de coordination avec le droit français. Cette dernière sera prise dans 9 mois le temps d’avoir un retour d’expérience. Si le ministre reconnaît qu’un projet de loi classique aurait été préférable, il ajoute : « Nous ne pouvons pas prendre le risque que les dispositions du pacte ne soient pas pleinement applicables au moment de son entrée en vigueur. Il en résulterait une grande insécurité juridique. Surtout, la France ne pourrait plus mettre en œuvre les mesures essentielles pour contrôler les flux migratoires […] 40 % du Ceseda est impacté par les nouveaux textes européens. L’absence d’adaptation donnerait lieu à un vide juridique et une multiplication des contentieux […] Sans le projet de loi, la procédure d’asile à la frontière ne pourrait être mise en œuvre […] Il en résulterait une admission quasi-systématique sur le territoire des personnes se présentant à la frontière », a-t-il alerté.

Nouvelle procédure d’asile à la frontière

Sur ce point, la nouvelle procédure d’asile à la frontière conduira à la retenue, le temps de l’instruction de leur dossier, des personnes provenant de pays où le taux de reconnaissance du statut de réfugié est inférieur ou égal à 20 %, ou présentant un risque pour la sécurité nationale, durant un délai maximum de 12 semaines. Concrètement, pendant cette période, le demandeur sera placé dans une zone d’attente. Le pacte prévoit 30 000 places d’hébergement sur l’ensemble de l’Union européenne dont 615 pour la France. « En décembre 2024, cette capacité était de 300 places dont 157 à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle », a rappelé Jean-François Rapin (LR), le président de la commission aux affaires européennes soulignant que ces nouvelles places conduiraient à la mobilisation de gardes-frontières supplémentaires. Le ministre a assuré que le nombre de places requis serait atteint d’ici la fin de l’année.

Un autre concept prévu dans le pacte, celui de pays tiers sûr, qui permet aux Etats membres de déclarer une demande irrecevable si le ressortissant a un lien avec un Etat où il peut bénéficier d’une protection, ne sera, lui, pas applicable en France pour des raisons constitutionnelles, a précisé Laurent Nunez. En vertu du préambule de 1946, le Conseil constitutionnel a rappelé dans une décision de 1993 que la France avait l’obligation de procéder à l’examen d’une demande sur le fond.

La sénatrice socialiste, Audrey Linkenheld a souhaité savoir si les dispositions du pacte concernant les demandes d’asile des mineurs non accompagnés, seraient appliquées. Le pacte prévoit que les Etats doivent désigner un représentant provisoire du mineur immédiatement avant de nommer un administrateur ad hoc. « On considère que le droit national est mieux disant dans la mesure où il prévoit un administrateur ad hoc », a répondu Laurent Nunez en indiquant que le Ceseda s’appliquerait pour les mineurs non accompagnés sauf s’ils représentent une menace à l‘ordre public. Dans ce cas, la procédure d’asile à la frontière s’appliquera.

Dans le cas, ou le projet de loi d’habilitation ne serait pas adopté, « il ne pourrait y avoir comme plan B « qu’une circulaire interprétative de la comptabilité du droit européen et le droit national », a-t-il prévenu.

 

 

Partager cet article

Dans la même thématique

6min

Parlementaire

Jeux vidéo : le Sénat veut conditionner les aides publiques à des avancées concrètes pour les femmes

Le Sénat propose de faire de l’égalité femmes-hommes un critère d’attribution des aides publiques au secteur du jeu vidéo. Dans un rapport publié mercredi 8 juillet, la délégation aux droits des femmes estime que les financements publics doivent devenir un levier pour lutter contre le sexisme et favoriser la mixité dans une industrie où les femmes, pourtant près de la moitié des joueurs, restent largement absentes des studios, des compétitions professionnelles et des postes de direction.

Le

Temal capture
9min

Parlementaire

Présidence du groupe PS du Sénat : après la candidature de Rachid Temal face à Patrick Kanner, Michaël Weber « n’exclut rien »

Le sénateur du Val-d’Oise annonce être candidat à la présidence du groupe PS du Sénat, dirigé depuis 8 ans par Patrick Kanner. « Cette présidence de groupe, je la veux collective, transparente et très politique », affirme Rachid Temal. Mais un troisième nom pourrait sortir du chapeau, avec Michaël Weber, un soutien de Boris Vallaud. La bataille est lancée pour la présidence du groupe PS du Sénat.

Le

Paris: Questions au gouvernement Senat
5min

Parlementaire

Fin de vie : le Sénat rejette pour la troisième et dernière fois le droit à l’aide à mourir, le dernier mot va désormais à l’Assemblée nationale

Le Sénat a rejeté mercredi 7 juillet, en troisième lecture, le texte sur l’ouverture d’un droit à l’aide à mourir pour les malades incurables. Avec ce vote la Chambre haute renonce définitivement à peser sur la réforme. C'est désormais l'Assemblée nationale, favorable à ce texte, qui aura le dernier mot lors d’un vote final programmé le 15 juillet prochain.

Le