Politicae est-il un relai politique de Pierre-Edouard Sterin ? Ce jeudi 21 mai, Raphaël Cognet, cofondateur de Politicae, était auditionné par la commission d’enquête du Sénat sur le financement privé de la vie démocratique. Au cœur des échanges : les liens entre son organisme de formation politique et le projet « Périclès », porté par le milliardaire français Pierre-Édouard Stérin, fondateur de Smartbox. Créée à l’initiative du groupe Socialiste au Sénat, la commission d’enquête cherche à faire la lumière sur « les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes privés » et sur les risques « d’influence, d’absence de transparence financière et d’entrave au fonctionnement de la démocratie ».
Dans le viseur des sénateurs, l’essor de structures privées qui financent des initiatives associatives, éducatives ou politiques, parfois avec une orientation idéologique assumée. Politicae cristallise une partie de ces interrogations. Fondée par Raphaël Cognet et Antoine Valentin, la structure propose des contenus en ligne, des formations et des séminaires destinés à accompagner des candidats aux élections locales. Mais son nom apparaît également dans les révélations publiées en 2024 par L’Humanité autour du projet « Périclès », acronyme de « Patriotes Enracinés Résistants Identitaires Chrétiens Libéraux Européens Souverainistes ». Selon ces révélations, Pierre-Édouard Stérin aurait élaboré un plan structuré visant à promouvoir ses convictions politiques et religieuses conservatrices, notamment à travers le financement de médias, de personnalités politiques de droite et d’extrême droite, mais aussi d’associations opposées à l’immigration ou à l’avortement, ou encore engagées contre ce qu’elles qualifient de « racisme anti-blanc ».
En ouvrant l’audition, la présidente de la commission, Sonia de La Provôté a souligné que cette audition devait permettre d’examiner « la formation des élus ou des candidats potentiels », afin de « mieux comprendre l’ampleur des stratégies en cours ». « Le maître mot de nos travaux est la transparence », a-t-elle insisté. Même préoccupation chez la rapporteure socialiste Colombe Brossel. Celle-ci a expliqué vouloir « tirer un fil rouge sur la transparence des financements » et mieux comprendre « le projet porté au travers de Politicae, son statut juridique et la manière dont cette structure intervient dans la stratégie politique locale et nationale ».
Politicae, « une boîte librement accessible à tous »
Face aux sénateurs, Raphaël Cognet, maire sortant de Mantes-la-Jolie et cofondateur de Politicae, a défendu une vision très incarnée de l’engagement municipal. Ancien membre de l’UMP puis des Républicains, aujourd’hui chez Horizons, il décrit un mandat de maire devenu de plus en plus difficile à exercer, entre pression quotidienne et montée des violences politiques. « Être maire, c’est être au carrefour de tout », résume-t-il, avant d’évoquer sa récente défaite municipale : « Le 22 mars dernier, j’ai perdu les élections municipales à Mantes-la-Jolie et j’ai dû être exfiltré par la police municipale de l’hôtel de ville », dans « une ambiance incompatible avec une vie démocratique normale ». Pour l’élu, cette violence nourrit une crise des vocations locales : « La démocratie locale se vide non pas par indifférence civique, mais par découragement devant une complexité que personne ne prend le temps d’expliquer. »
C’est dans cette logique qu’aurait été créée Politicae en 2024, présentée comme « une boîte librement accessible à tous » pour accompagner les citoyens souhaitant s’engager localement. « Nos contenus ne sont pas partisans, ils sont civiques », affirme Raphaël Cognet. Articles, podcasts et séminaires viseraient à vulgariser le fonctionnement des institutions locales et les règles des campagnes électorales. Le cofondateur insiste aussi sur la diversité politique des intervenants invités : « Nous donnons la parole à des maires de toutes sensibilités politiques, y compris des élus de gauche. » Selon lui, la gestion municipale dépasse souvent les clivages partisans : « Dans une commune de 3 000 habitants, ce qui compte, c’est de savoir réparer la toiture de l’école ou boucler un budget à l’équilibre. »
Les financements de Périclès au centre des interrogations
Mais rapidement, l’audition bascule sur le sujet central, les liens financiers avec Périclès et Pierre-Édouard Stérin. La rapporteure de la commission d’enquête, Colombe Brossel interroge directement Raphaël Cognet : « Pouvez-vous nous confirmer que Politicae a été financé par Périclès ? » « Tout à fait », répond-il sans détour. Le cofondateur précise qu’il s’agit d’« un financement progressif » versé « au fur et à mesure des besoins et des échéanciers ». Il évoque également « plusieurs dizaines de mécènes » ayant soutenu la structure.
Mais lorsque la rapporteure insiste sur les montants, évoquant « plusieurs centaines de milliers d’euros » mentionnés à l’Assemblée nationale par les responsables de Périclès, les réponses deviennent plus floues. « Je ne peux pas vous confirmer le chiffre », reconnaît Raphaël Cognet, expliquant ne pas être « spécialiste » des montages financiers entre l’association et la société commerciale. « Il faudra nous communiquer les chiffres et les éléments financiers ultérieurement qui vont nous permettre de savoir de quoi on parle. », insiste la sénatrice socialiste.
« Une totale liberté éditoriale »
Les sénateurs cherchent également à comprendre la nature exacte de la relation entre Politicae et le projet idéologique de Pierre-Édouard Stérin. « Qu’attend Périclès en contrepartie de ce don ? », interroge le sénateur RDSE Raphaël Daubet. « Périclès a été créé après la création de Politicae », commence-t-il. Ensuite Raphaël Cognet défend une indépendance totale : « Nous avons une totale liberté éditoriale. » Il ajoute : « Aucun parti politique ne peut nous envoyer des candidats. » Quant aux contreparties, elles seraient uniquement liées à la qualité des contenus produits : « Il faut que le contenu soit de qualité et corresponde à un vrai besoin. » Le responsable insiste également sur l’absence de financement public : « Politicae ne coûte pas un euro d’argent public. Pas de subventions publiques, pas d’appels à projets, pas de financements européens. »
L’audition a aussi mis en lumière une structuration juridique encore instable. Raphaël Cognet reconnaît lui-même avoir construit l’organisation « en marchant ». « Politicae, c’est d’abord une marque et un site internet », explique-t-il. Les activités auraient d’abord été portées juridiquement par l’Institut de formation et de promotion de l’engagement local (IFPEL), avant la création d’une association Politicae « qui ne nous a jamais servi ». Cette association qui serait sans activité réelle, interroge plusieurs sénateurs. « Elle est inactive mais activable, c’est bien ça ? », demande Sonia de La Provôté. « Le plus probable est que nous la dissolvions », répond Raphaël Cognet, soucieux, dit-il, afin « de ne pas créer d’ambiguïté ».
Former des candidats sans faire de politique ?
En filigrane de toute l’audition demeure une interrogation : peut-on former des candidats à l’élection sans exercer soi-même une influence politique ? Raphaël Cognet tente de distinguer accompagnement technique et orientation idéologique. Il explique que « 99,9 % » des contenus proposés sont gratuits et accessibles en ligne, afin notamment d’éviter toute valorisation dans les comptes de campagne. Il reconnaît toutefois que certains séminaires ont été facturés à des candidats, notamment dans les communes de plus de 9 000 habitants, où ces dépenses devaient apparaître dans les comptes de campagne. Interrogé sur les résultats électoraux des personnes formées avant les municipales de mars 2026, il admet ne pas disposer de données précises : « Nous ne sommes pas en mesure de vous dire parmi ceux qui se sont rendus sur notre site combien ont été élus. » La rapporteure rappelle néanmoins qu’environ 500 candidats auraient bénéficié d’un accompagnement payant. « Jamais nos mécènes ne nous ont demandé X maires ou X personnes élues », se défend-il encore. Avant d’insister : « Politicae n’est pas un parti politique ni une association d’élus. »