Prix minimum de l’alcool : le Sénat rejette la mesure, ses défenseurs veulent « ouvrir le débat »

Le Sénat, à majorité de droite et du centre, a rejeté plusieurs amendements visant à appliquer un prix minimum sur l’alcool, principe déjà en vigueur en Ecosse. L’idée est qu’une bouteille de vin ne puisse pas coûter moins de 3,50 euros. La consommation excessive « est un fléau de santé publique. C’est 42.000 morts par an », a rappelé la sénatrice Véronique Guillotin. Le ministre Thomas Cazenave pointe que la mesure ne viserait que « ceux qui ont les revenus les plus faibles ».
François Vignal

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Mis à jour le

C’est un sujet qui revient régulièrement en débat au Sénat, en général lors du budget de la Sécu. Cette fois, c’est dans le cadre de l’examen du projet de loi de finances 2024 que la question de la lutte contre la consommation excessive d’alcool s’est invitée. Non pas par une taxe, mais pas un prix minimum.

Le sénateur du groupe socialiste, Bernard Jomier, a en effet défendu, en vain, un amendement visant à « instaurer un prix minimum de l’alcool dans notre pays » avec « l’objectif de réduire l’impact sur la santé ». « Notre système actuel cible trop mal les 8 % des Français qui consomment 50 % de l’alcool, qui ont une consommation excessive », pointe ce médecin généraliste de profession.

« Baisse des décès liés à l’alcool en Ecosse », où la mesure est appliquée

L’idée est déjà testée et pratiquée en Ecosse, et maintenant en « Irlande ». « L’Ecosse a mis en place ce prix minimum de l’alcool en 2018. Il ne génère pas de taxe supplémentaire », note le sénateur de Paris, qui souligne surtout que « les effets de cette adoption ont été mesurés pour la première fois en 2023, et montrent les effets sur les consommations les plus excessives, la baisse des décès liés à l’alcool, la baisse des hospitalisations, et aussi dans les zones du pays les plus défavorisées sur le plan social et économique ».

Concrètement, ce serait surtout le vin qui serait visé. Alors qu’on peut trouver des bouteilles de vin à moins de 2 euros, jusqu’à 1,70 euros, le prix minimum d’une bouteille passerait à 3,50 euros avec le prix minimum, comme nous l’expliquions dans notre article. L’idée serait d’appliquer un prix de 50 centimes par unité d’alcool, une bouteille contenant sept ou huit unités d’alcool.

« Il n’est pas question ici de s’attaquer à la filière »

Le sujet est transpartisan. Il a même fait l’objet d’une conférence de presse commune, la semaine dernière. Deux autres amendements identiques ont ainsi été déposés, l’un par le sénateur Renaissance des Hauts-de-Seine, Xavier Iacovelli (qui n’a cependant pas défendu son amendement), l’autre par la sénatrice du groupe RDSE, Véronique Guillotin. Cette dernière a rappelé que la consommation excessive d’alcool « est un fléau de santé publique. C’est 42.000 morts par an, de décès directs, 3 milliards d’euros pour le coût pour les finances publiques, et si on ajoute le coût social, c’est 102 milliards d’euros par an ».

La sénatrice de Meurthe-et-Moselle souligne au passage que le prix minimum vise « les très gros consommateurs d’alcool » et « qu’il n’est pas question ici de s’attaquer à la filière », « cela permet de préserver les secteurs, en comparaison d’une augmentation des taxes ».

« Le plus difficile, c’est de regarder à partir de combien de degrés est-ce qu’une boisson est alcoolisée. Au-dessus de 0 degré ou un certain nombre de degrés ? »

Mais le rapporteur, le ministre, comme une partie des sénateurs, n’ont pas bu de ce breuvage. « Vous n’emportez pas ma conviction sur des prix administrés sur les alcools. Le plus difficile, c’est de regarder à partir de combien de degrés est-ce qu’une boisson est alcoolisée. Au-dessus de 0 degré ou un certain nombre de degrés ? » a interrogé le rapporteur général de la commission des finances, le sénateur LR Jean-François Husson. Il a plutôt appelé à « un plan » plus large du gouvernement « avec des études d’impact ». Bref, « le sujet mérite d’être travaillé ».

Le ministre des Comptes publics, Thomas Cazenave, s’est opposé aussi à l’amendement. « On ferait rentrer le vin, les spiritueux, la bière dans le monde des prix réglementés, où on arrêterait les prix. C’est un dispositif, tenté dans d’autres domaines, qui fonctionne très mal », pointe celui qui était par ailleurs, avant d’être ministre, député de Gironde, l’une des principales régions viticoles française. Et de demander : « Au profit de qui se fera un prix minimum ? Du vendeur, du producteur ou du distributeur. On est dans une situation paradoxale où on va réduire les recettes de la Sécu (par la baisse de 0,1 % du droit d’accise prévu par l’amendement, ndlr), et augmenter les recettes des producteurs et distributeurs. Je pense que ce n’est pas l’objectif, mais c’est automatique », par la hausse des prix, relève Thomas Cazenave. Le ministre des Comptes publics pointe une autre limite :

 Comment avec cette solution vous traitez les consommateurs excessifs qui ont les moyens ? Vous ne traitez qu’une seule catégorie, ceux qui ont les revenus les plus faibles. 

Thomas Cazenave, ministre des Comptes publics.

« Depuis le début, je considère que la fiscalité n’est pas le bon levier » sur le sujet, ajoute encore le ministre, qui préfère « la réglementation, la prévention ». Et de conclure : « On touche du doigt les limites de la fiscalité comportementale ».

« Le surcroit de valeur ne va pas forcément être au bénéfice du vigneron »

Franck Montaugé, sénateur PS du Gers, a également pris la parole pour dénoncer l’idée du prix minimum. Regrettant que « les filières viticoles n’ont pas du tout été associées, de près ou de loin », il craint que le « surcroit de valeur ne va pas forcément être au bénéfice du vigneron, du viticulteur » mais plutôt « de la grande distribution ».

Denis Bouad, sénateur PS du Gard, est venu prêter main forte à son collègue. « Cet amendement consiste à faire payer plus cher un litre de vin à ceux qui sont les plus démunis », s’est étonné le socialiste, qui s’inquiète surtout pour les producteurs. Il souligne que « la baisse de la consommation, au cours de cette année écoulée, est de 14% sur le vin rouge ». « 5.000 viticulteurs ont manifesté à Narbonne la semaine dernière. Certains se suicident » ou font « face aux aléas climatiques », « et là, on ferait croire qu’en faisant passer la bouteille de 1,89 euros à 3,50 euros, on soignerait le problème », pointe Denis Bouad, qui alerte :

 Aujourd’hui, les viticulteurs sont en difficulté. 

Denis Bouad, sénateur PS du Gard.

« 90% des vins vendus en France, et tous ceux à la carte du restaurant du Sénat, y échapperont »

« On ouvre le débat aujourd’hui », a tenté de répondre face à ces oppositions Véronique Guillotin, qui était sur la liste de Jean-François Husson aux sénatoriales. « Bien sûr que ça relève d’une étude d’impact », a ajouté Bernard Jomier, qui « propose qu’on demande au gouvernement un rapport sur cette question » pour faire le point.

Soulignant que le sujet est remonté au niveau des instances européennes, quand l’Ecosse l’a lancée, le sénateur du groupe PS soutient que « le prix minimum, ce n’est pas une économie administrée, réglementée. C’est une toute petite partie des produits qui y sera soumise, 90% des vins vendus en France, et tous ceux à la carte du restaurant du Sénat, y échapperont ». Un argument qui n’aura pas suffi. Les amendements ont été rejetés.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Paris: Questions au gouvernement Senat
7min

Parlementaire

Fin de vie : le texte sur l’aide à mourir sabordé au Sénat, les raisons de l’imbroglio

C’est une séance animée que les sénateurs ont vécue mercredi lors de l’examen de la proposition de loi relative à l’aide à mourir. Même si les rapporteurs LR avaient considérablement réduit la portée du texte en remplaçant un « droit à l’aide à mourir » par « une assistance médicale à mourir », cette version de la commission n’a pas eu le soutien d’une partie de la droite qui a rejeté l’article. La gauche y voit l’influence de « la droite catholique » de Bruno Retailleau. La droite demande désormais au gouvernement de suspendre la procédure législative sur ce texte.

Le

Hopital Laennec – CHU
7min

Parlementaire

Droit à l’aide à mourir : les sénateurs socialistes déterminés à faire adopter un texte « le plus proche possible » de celui voté à l’Assemblée nationale

Le Sénat examine en séance publique la proposition de loi créant le droit à une aide à mourir à partir de ce mardi 20 janvier. Revu en profondeur en commission des Affaires sociales, le texte promet des débats animés dans l’hémicycle. Les sénateurs socialistes estiment que les rapporteurs LR du texte l’ont « vidé de son sens ». « Notre objectif, c’est bien d’aller vers la version » votée à l’Assemblée nationale, souligne la sénatrice PS Annie Le Houérou.

Le

5min

Parlementaire

Budget : rejeter le texte ou l’amender ? La valse-hésitation des Républicains du Sénat

Les sénateurs LR, très remontés contre la nouvelle version du projet de loi de finances présentée par Sébastien Lecornu, s’interrogent sur la pertinence de rouvrir les débats budgétaires au Sénat. En engageant la responsabilité de son gouvernement à l’Assemblée nationale, le Premier ministre espère une adoption rapide de ce texte, sans obstruction du coté de la Chambre haute.

Le

Prix minimum de l’alcool : le Sénat rejette la mesure, ses défenseurs veulent « ouvrir le débat »
7min

Parlementaire

Budget : « Nous allons encore pouvoir obtenir des avancées de la part du gouvernement pour aboutir à cet accord de non-censure », soutient Patrick Kanner

Alors que Sébastien Lecornu devrait annoncer ce lundi, à l’issue d’un Conseil des ministres, s’il recourt au 49.3 ou aux ordonnances sur le budget, les planètes s’alignent pour un accord de non-censure avec le PS. Les socialistes sont satisfaits des mesures annoncées sur les dépenses. Et ils ont obtenu gain de cause sur les 8 milliards de recettes sur la surtaxe sur les grandes entreprises.

Le