Assemblee Nationale
Illustration du batiment de l'Assemblee Nationale de nuit a Paris//BENAYACHEADIL_Sipa.2128/Credit:ADIL BENAYACHE/SIPA/2307271427

Projet de loi immigration : la CMP suspendue pour la nuit, députés et sénateurs bloquent sur les APL

Si un accord semblait proche sur le papier, les premières heures de la commission mixte paritaire sur le projet de loi immigration ont montré une sérieuse crispation autour de la question des APL sur les aides sociales pour les étrangers qui ne travaillent pas. Chacun, entre LR et la majorité, se renvoie la balle dans un dialogue de sourds, parole contre parole sur le contenu de l’accord. Les travaux ont finalement été suspendus pour la nuit. Ils reprennent mardi matin.
François Vignal

Temps de lecture :

8 min

Publié le

Mis à jour le

Faux départ. Des jours de préparation, pour bloquer au bout de 5 minutes. La commission mixte paritaire (CMP) sur le projet de loi immigration a commencé dans la douleur, ce lundi 18 décembre. Les quatorze parlementaires – sept députés et sept sénateurs – réunis au Palais Bourbon dans ce conclave parlementaire étaient, quand les douze coups de minuit ont sonné, encore très loin de la ligne d’arrivée.

Semaine d’intenses tractations

Après une semaine d’intenses tractations entre le gouvernement et des LR en position de force, les choses ont pourtant commencé à se débloquer, que ce soit sur les régularisations ou sur l’aide médicale d’Etat (lire notre article). En réalité, comme souvent lors d’une CMP, beaucoup s’est joué en amont. Et au plus au niveau, autour de la première ministre Elisabeth Borne, qui a réuni plusieurs fois les responsables LR, le président du parti Eric Ciotti, et les deux présidents de groupes, Bruno Retailleau et Olivier Marleix.

Dans la dernière ligne droite, les planètes se sont alignées, petit à petit, les points de blocage se levant les uns après les autres. « Il y a de bonnes chances qu’on ait un compromis » et donc un accord, confiait-on du côté des LR, dans l’après-midi, « mais il faut voir comment se passe la CMP », ajoutait le même, prudent.

« Ils ne respectent pas leur engagement »

Il ne croyait pas si bien dire. A peine la CMP commencée, sur le coup de 17 heures, qu’une suspension de séance est demandée, cinq minutes après. Faux départ. C’est parti pour une longue pause qui durera… quatre heures. C’est la question des aides sociales non contributives qui bloque. Selon les LR, le rapporteur Renaissance, Florent Boudié, demande que les APL soient conservées pour les étrangers qui ne travaillent pas, présents depuis au moins 5 ans sur le territoire. Les LR n’en veulent pas. « Ils ne respectent pas leur engagement », accuse l’un des LR présent à la CMP. Sur X (ex-Twitter), Bruno Retailleau donne ses explications : « La réalité des faits : nous avons exigé avec les parlementaires LR une suspension de séance parce que, contrairement à ce qui nous avait été dit, nous avons découvert que les APL avaient été réintégrées dans la liste des prestations que peuvent percevoir les étrangers. Ce n’est pas conforme au texte du Sénat et aux engagements qui nous avaient été donnés ».

Mais du côté Renaissance, c’est un autre son de cloche. « A aucun moment, il n’a été question d’APL », assure un peu plus tard aux journalistes une députée Renaissance. Pour la majorité, les LR ont sorti de leur chapeau cette histoire d’APL. C’est parole contre parole.

« Situation guignolesque », raille la socialiste Marie-Pierre de la Gontrie

Quelques minutes après le début de la suspension, les socialistes déboulent salle des Quatre colonnes, à l’Assemblée. Le président du groupe PS du Sénat, Patrick Kanner, présent comme suppléant à la CMP, est remonté. Il dénonce « une mascarade », « un scandale » qui n’est « pas acceptable », alors que les LR organisent des conciliabules de leur côté. « Si la majorité et la droite ne sont pas d’accord, qu’ils reportent le dossier et on se reverra plus tard », lâche l’ancien ministre socialiste.

Plus tard, c’est 21 heures. La suspension joue les prolongations. « Le seul débat a été de savoir si on pouvait commencer les débats. On est dans une situation guignolesque », ajoute la sénatrice PS Marie-Pierre de la Gontrie, membre de la CMP, pour qui les LR sont responsables de cette « mise à l’arrêt » de la commission mixte paritaire. Le RN sort à son tour. « Ce n’est pas au niveau », lâche la députée RN Edwige Diaz, qui ne demande pas l’arrêt de la CMP.

Sur les APL, « ça a toujours été très clair », assurent les LR

Pendant ce temps, à Matignon, un dîner s’organise avec les membres de la majorité présidentielle. A la sortie, le président du groupe Renaissance de l’Assemblée, Sylvain Maillard, lâche juste au micro de BFMTV : « Il y a encore des échanges qu’on doit avoir. On va continuer à travailler et voir s’il y a une voie de passage. Pour le moment, on a un accord, mais force est de constater que l’accord n’est pas tenu ».

Mais dans l’autre camp, on maintient sa version. « Quand on a négocié c’était très simple : toutes les prestations sociales non contributives, dont les APL font partie, sont supprimées, sauf l’ACH (prestation de compensation du handicap). Voilà l’accord avec le gouvernement. Ça a toujours été très clair », soutient-on du côté des LR, où on pense que la première ministre, en réunissant sa majorité ce matin, « a reçu une volée de bois vert sur les APL. Elle s’est aperçue qu’il y avait une immense difficulté ». Autrement dit, un risque que l’accord ne soit pas voté à l’Assemblée.

« Ça peut être très long »

On apprend ensuite, par un journaliste de France info, qu’Emmanuel Macron s’invite à la soirée. Le chef de l’Etat s’est entretenu avec la première ministre, mais surtout avec Bruno Retailleau. Eric Ciotti et la séparation des pouvoirs apprécieront. Mais quelques minutes après, démenti formel de l’entourage du patron des sénateurs LR : « Contrairement à ce qui est dit ici ou là, le président de la République n’a pas appelé Bruno Retailleau pendant la suspension de séance ». « C’est de l’intox », ajoute un autre. L’Elysée lui-même dément finalement.

A 21 heures, au moment de la reprise, le point de blocage sur les APL n’est donc toujours pas levé, soutient un sénateur LR membre de la CMP. La commission mixte paritaire reprend malgré tout. « On fait ce qu’on aurait dû faire à 17 heures : propos liminaires des rapporteurs », constate une socialiste présente à l’intérieur. Un député lâche : « Ça peut être très long ». La CMP semble – enfin – réellement commencer. Les articles sont examinés les uns après les autres.

« Si on n’est pas foutus de trouver une solution… » tape du poing Hervé Marseille

Peu avant minuit, le président du groupe Union centriste, Hervé Marseille, qui a joué un rôle clef dans l’accord au Sénat, tape du poing sur la table. « Le diable est dans les détails », commence le sénateur UDI, avant de continuer : « Ça fait un an qu’on discute de ce texte. Je ne suis pas sûr que les Français comprennent qu’en pleine nuit, on s’arrête sur les APL. (…) Si on n’est pas foutus de trouver une solution dans un pays comme la France, c’est qu’il y a un problème institutionnel. Ce n’est pas les affaires des APL qui peut faire capoter un dossier comme celui-là », lâche sur l’antenne de Public Senat/LCP-AN Hervé Marseille, qui insiste :

 J’imagine mal que demain, on se réveille en disant, mais vous comprenez, ils ne se sont pas entendus sur les APL dans le texte. C’est lunaire. 

Hervé Marseille, président du groupe Union centriste du Sénat.

Les députés avancent lentement, jusqu’à l’article 1L… avant une nouvelle suspension, autour de minuit, juste avant l’article 1N, celui sur les aides sociales et les APL. Boris Vallaud, président du groupe PS de l’Assemblée et suppléant à la CMP, pointe une tête aux « Quatre col’ ». Il y va de sa formule : « La majorité a cédé sur toutes les lignes rouges et a désormais passé les lignes bleu marine, reprenant à son compte tout ce qu’elle avait débattu à la commission des lois, il y a une quinzaine de jours », dénonce le socialiste.

Comme en échos, la députée RN Edwige Dias, suit quelques secondes après, et dit devant les micros tendus : « On se réjouit que ce texte reprenne un nombre considérable de propositions qu’on défend depuis des années ». « Il y a des victoires idéologiques pour nous », ajoute le député RN Yoann Gillet, membre de la CMP, « Marine Le Pen a raison depuis longtemps ». Quelques minutes après, on apprend que les travaux de la commission vont finalement reprendre ce mardi, à 10h30. Il reste des heures de réunion pour espérer aller au bout. Et la nuit porte parfois conseil.

François Vignal et Romain David, avec Quentin Calmet et Audrey Vuetaz.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Comme un compte à rebours qui se rapproche de la fin, la fenêtre de tir se réduit. En renonçant à convoquer une session extraordinaire à l’Assemblée nationale le 21 septembre, le gouvernement a ajourné la suite de l’examen du projet sur les polices municipales. Cette réforme, très attendue par les maires, fait donc les frais d’un nouveau contretemps.  Fruit d’une longue concertation, qui s’est tenue notamment dans le cadre du « Beauvau des polices municipales » en 2024 et 2025, le projet de loi a été présenté en Conseil des ministres en octobre dernier. Nourri par les travaux d’une mission d’information, le passage au Sénat a été une formalité. Massivement adopté au palais du Luxembourg en février, le texte a ensuite été transmis aux députés. La commission des lois a achevé son examen fin avril. Et depuis, plus rien. Le projet de loi, qui prévoit des missions élargies – en particulier de compétence judiciaire – pour les polices municipales, mais aussi tout un axe sur la formation et la déontologie, est allé depuis de report en report. Un texte qui devait initialement aboutir avant les municipales Au tout début de l’année, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez espérait encore une adoption rapide de ce texte consensuel « peut-être même avant les élections municipales », de mars. L’histoire a eu raison du pronostic de l’ancien préfet. Le gouvernement a ensuite donné rendez-vous en juin pour l’examen. Nouvelle complication. Peu avant la coupure du cœur de l’été, fin juillet, le ministre des Relations avec le Parlement Laurent Panifous confiait au journal Ouest France que le projet de loi sur les polices municipales serait le premier texte pour la session extraordinaire de septembre. Encore raté. À l’approche de la reprise de la session ordinaire, le 1er octobre, l’impatience se fait ressentir chez les élus locaux et les parlementaires. L’inquiétude aussi. La plus grande partie du calendrier parlementaire d’ici la fin de l’année va être occupée les traditionnels débats budgétaires, et campagne présidentielle oblige, les travaux en hémicycle seront interrompus à la fin du mois de février. Ce mercredi 9 septembre, une dizaine d’association d’élus dénonce dans un communiqué commun « l’énième report de l’examen du projet de loi ». Les maires et présidents d’intercommunalités demandent à l’État de « clarifier, dès à présent et concrètement, ses intentions afin de garantir au plus vite l’inscription de ce projet de loi à l’ordre du jour ». « Je suis très en colère contre le gouvernement » « Je suis très en colère contre le gouvernement. On a effectué notre travail, consolidé le texte de manière transpartisane, en acceptant des amendements de tout le monde. Et aujourd’hui, on a un gouvernement qui n’est pas capable de l’inscrire, c’est une honte », réagit la sénatrice (LR) Jacqueline Eustache-Brinio, co-rapporteure du projet de loi. Hors séquence budgétaire qui occupera en séance les députés à partir du 12 octobre, les places dans l’agenda seront chères. Le gouvernement dispose encore de huit semaines à sa main avant le couperet de la fin février. Or beaucoup de textes sont sur la table pour les travaux de cet automne et de cet hiver : la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, qui sera le premier texte inscrit par le gouvernement à la reprise, mais aussi le projet de loi sur le logement ou encore le projet de loi relatif à la régulation de l’enseignement supérieur privé, tous deux adoptés par le Sénat, ou encore un texte sur les ingérences étrangères annoncé par le Premier ministre. Et c’est sans compter le récent projet de loi de modernisation de la sécurité civile, présenté par le gouvernement. La liste n’est pas exhaustive. « J’ai cru comprendre qu’il serait difficile d’inscrire le texte sur les polices municipales avant le budget. Ils espèrent trouver du temps législatif après le budget, mais les promesses n’engagent que ceux qui croient », s’inquiète Christophe Marion, co-rapporteur (Renaissance) du projet de loi à l’Assemblée nationale. « Le sujet n’est donc peut-être pas de percuter les débats budgétaires avec des chiffons rouges » Joint par Public Sénat, le ministère des Relations avec le Parlement précise que « les arbitrages sont en cours concernant l’inscription des textes pour la session ». Le député du Loir-et-Cher et son collègue co-rapporteur Éric Pauget (LR) annoncent solliciter un rendez-vous à Matignon pour obtenir des assurances sur l’inscription du texte. « Ce qui vient d’arriver à Carcassonne renforce l’idée que le contrôle des polices municipales est nécessaire », insiste-t-il. Hier, le parquet a annoncé la suspension mercredi de quatre policiers municipaux de Carcassonne après la diffusion d’une vidéo les mettant en cause pour des propos racistes. Même volonté de se rappeler aux bons souvenirs de Matignon au Sénat. « Je vais voir avec Gérard Larcher pour que l’on mette la pression sur le gouvernement », prévient Jacqueline Eustache Brinio. Outre les contraintes d’agenda, avec l’empilement de projets de loi, le député Christophe Marion a une autre interprétation de ces retards à répétition. « On a passé des textes régaliens en fin de session parlementaire, je pense à RIPOST. Les socialistes ont voté contre. » Or, les socialistes sur le projet de loi sur les polices municipales ont annoncé en commission leur volonté de « rééquilibrer » le texte. « Le sujet n’est donc peut-être pas de percuter les débats budgétaires avec des chiffons rouges, qui puissent radicaliser des positions ou rendre difficile d’émergence d’un consensus », poursuit le député.  En cas de reprise de débats, il faudrait également compter sur une commission mixte paritaire si le texte est adopté à l’Assemblée nationale. Seule une issue favorable pourrait permettre au texte de pouvoir aboutir dans les temps. « On peut trouver un terrain d’entente », assurent les rapporteurs. « J’attend du gouvernement qu’il aille au bout de la démarche. On a créé de l’espoir avec ce texte, je trouverai ça effrayant de ne pas être à la hauteur des attentes des élus et des policiers », insiste Jacqueline Eustache Brinio. Sans garantie sur ce texte attendu, le traditionnel congrès des maires début novembre pourrait s’ouvrir dans un concert de protestations.
7min

Parlementaire

Parlementaires et élus locaux craignent que le projet de loi sur les polices municipales passe à la trappe

Déjà reporté, le projet de loi sur les polices municipales fait les frais de l’absence de session extraordinaire, rendant incertain son sort dans une session raccourcie par la campagne présidentielle. Les élus locaux et les parlementaires cherchent à faire pression sur l’exécutif. « C’est une honte », réagit la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio.

Le

Projet de loi immigration : la CMP suspendue pour la nuit, députés et sénateurs bloquent sur les APL
8min

Parlementaire

Violences dans le périscolaire : les maires alertent sur les failles du système et réclament davantage de coordination avec la justice

Face à la multiplication des signalements de violences commises sur des enfants dans le cadre périscolaire, la commission d’enquête du Sénat a auditionné, ce mercredi 9 septembre, plusieurs élus confrontés à de telles affaires dans leurs communes. Ils témoignent d’un système à bout de souffle. Face aux soupçons d’agressions sexuelles sur de très jeunes enfants, ils dénoncent l’isolement institutionnel et le manque de coordination avec la justice.

Le

Projet de loi immigration : la CMP suspendue pour la nuit, députés et sénateurs bloquent sur les APL
9min

Parlementaire

Violences dans le périscolaire : à la Brigade de protection des mineurs, le défi de recueillir la parole des enfants

Auditionnés par la commission d’enquête du Sénat consacrée aux violences dans le périscolaire, Vincent Kozierow, chef de la Brigade de protection des mineurs (BPM) de Paris, et Denis Collas, directeur adjoint de la police judiciaire chargé des brigades centrales à la préfecture de police de Paris, ont défendu les méthodes de leurs enquêteurs. Ils ont toutefois reconnu les difficultés auxquelles leurs services sont confrontés, notamment face à l’afflux de dossiers, qui peut ralentir l’ensemble de la chaîne judiciaire.

Le

Projet de loi immigration : la CMP suspendue pour la nuit, députés et sénateurs bloquent sur les APL
6min

Parlementaire

Périscolaire : « Huit minutes » pour devenir animatrice, le témoignage d’une journaliste qui alerte le Sénat sur les failles du recrutement

Auditionnée ce jeudi 3 septembre par la commission de la culture du Sénat, la journaliste de RTL Hermine Le Clech est revenue sur une enquête menée en novembre 2025. Pour tester les conditions de recrutement des animateurs périscolaires, elle s’était présentée dans une mairie avec un CV en partie falsifié. En huit minutes, sans diplôme dans l’animation, sans contrat de travail et alors que son casier judiciaire n’avait pas été vérifié, elle avait été envoyée au contact d’enfants dans une école de Créteil.

Le