Scandale des eaux en bouteille : Roland Lescure « estomaqué » que Nestlé ait pu « tromper ainsi les consommateurs »

Auditionnés au Sénat, les anciens ministres Roland Lescure et Agnès Firmin Le Bodo ont livré leur analyse du scandale des eaux en bouteille. Tous deux plaident pour une clarification des normes qui encadrent le secteur des eaux minérales naturelles, au niveau européen.
Rose-Amélie Bécel

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Après avoir entendu, sans grand succès, plusieurs dirigeants de Nestlé Waters, la commission d’enquête sur les pratiques des industriels de l’eau en bouteille s’attelle à l’audition de ministres. Dans cette affaire, où le géant mondial de l’eau en bouteille (Perrier, Vittel, Contrex, Hépar) est accusé d’avoir commercialisé de l’eau étiquetée « minérale naturelle » malgré des traitements illégaux, l’exécutif occupe en effet une place particulière, qui a même amené certains sénateurs à dénoncer un « scandale d’Etat ».

Selon les révélations du Monde et de Radio France, confirmées par les documents aux mains des sénateurs de la commission d’enquête, Nestlé Waters a sollicité les cabinets du ministère de l’Industrie et de la Santé, mais aussi Matignon et l’Elysée, pour demander une adaptation de la réglementation en vigueur.

« Nous sommes dans un état de flottement sur la réglementation »

Depuis 2001, un avis de l’Anses autorise la filtration des eaux minérales, mais avec un filtre d’une taille spécifique de 0,8 micron. En dessous de ce seuil, la filtration pourrait s’apparenter à une désinfection. Or, dans ses usines du Gard (Perrier) et des Vosges (Contrex, Vittel, Hépar), Nestlé utilise des filtres plus petits, à 0,2 micron. Après plusieurs échanges avec Nestlé, la pratique est autorisée par les ministères de la Santé et de l’Industrie, sous la houlette de Matignon, à la suite d’une réunion en février 2023.

« Nous avons préconisé, en adéquation avec le ministère de la Santé, de laisser les agences sanitaires locales analyser l’effet des filtrations et autoriser Nestlé, si la démonstration est faite qu’il n’y a pas de désinfection, à installer des filtres inférieurs à 0,8 micron », explique Roland Lescure, ministre de l’Industrie entre 2022 et 2024, devant les sénateurs.

Sur la base de cette décision de l’exécutif, Nestlé continue aujourd’hui de filtrer ses eaux minérales naturelles avec des filtres à 0,2 micron, sans véritable preuve que le procédé n’entraîne pas de désinfection. « Nous sommes dans un état de flottement sur la réglementation », pointe le sénateur socialiste Alexandre Ouizille, rapporteur de la commission d’enquête, « à ce jour, nous n’avons toujours aucune ARS qui est venue nous apporter la preuve qu’avec une microfiltration à 0,2 micron, le microbisme de l’eau n’est pas modifié. »

« Il y a un flou autour des normes, il n’y a pas un pays qui applique les mêmes »

Pour l’ancien ministre de l’Industrie, ce flottement de la réglementation s’explique par la complexité des paramètres qui entrent en compte dans l’évaluation des eaux. « J’aurais préféré qu’on me dise qu’à 0,45 micron la réglementation est respectée, mais pas à 0,44, la décision aurait été plus simple à prendre. Mais on a réalisé que cette décision dépendait des sources, des conditions locales, de la météorologie… », affirme Roland Lescure.

Face à cette complexité, l’ancien ministre de l’Industrie appelle à la précision de la réglementation européenne en vigueur, qui interdit actuellement toute désinfection de l’eau minérale naturelle, sans pour autant définir de seuils acceptables de filtration. « Nous considérons qu’il est important que l’Europe se saisisse de ce dossier et donne plus de précision à des normes qui sont aujourd’hui simples, mais qui restent visiblement difficiles à mettre en œuvre, à évaluer et à contrôler dans certaines régions », observe-t-il.

Une demande également relayée par Agnès Firmin Le Bodo, ministre de la Santé en 2023 et 2024, entendue par les sénateurs juste avant l’ancien ministre de l’Industrie. « Il y a un flou autour des normes, il n’y a pas un pays qui applique les mêmes, puisqu’on va de filtres à 0,2 micron jusqu’à 0,8 micron, en passant par des filtres à 0,45. Il n’y a pas d’unité et ce serait souhaitable d’avoir des normes au niveau européen », signale l’ancienne ministre.

« Il y a eu fraude, elle est avérée »

Pour Alexandre Ouizille, en revanche, la règlementation européenne n’est pas si floue que l’entendent les anciens ministres. « Lorsque vous parlez de flou, pour moi, vous reprenez les mots de Nestlé », affirme-t-il devant Agnès Firmin Le Bodo. Le rapporteur pointe un audit de la Commission européenne sur le sujet, publié en juillet dernier, affirmant que « quoiqu’il arrive, avec une filtration à 0,2 micron, on a une modification du microbisme de l’eau ».

Il y a un point sur lequel sénateurs et ministres s’accordent toutefois : certaines pratiques du groupe Nestlé étaient bel et bien illégales. Avant d’utiliser une méthode de filtration controversée, le groupe dissimulait en effet dans ses usines des filtres à charbon et à ultraviolets, unanimement interdits. Une pratique aujourd’hui révolue, mais sur laquelle les dirigeants de Nestlé ont tous refusés de s’expliquer devant la commission d’enquête.

« Je dois vous avouer que j’ai été estomaqué d’apprendre qu’une grande entreprise internationale avait pu tromper ainsi les consommateurs français, pendant si longtemps », confie Roland Lescure devant les sénateurs. « Il y a eu fraude, elle est avérée », souligne de son côté Agnès Firmin Le Bodo. S’il a jusqu’à présent refusé de s’expliquer sur cette fraude devant les sénateurs, Nestlé devra en répondre devant la justice. Une information judiciaire a en effet été ouverte contre le groupe en février dernier, pour « tromperie ».

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