« Les Français ne regardent plus le journal télévisé de 20 heures, ils regardent HugoDécrypte ». Pour Paul Midy, le basculement du paysage médiatique est désormais total. Le député Ensemble pour la République de l’Essonne relance donc une proposition de loi ambitieuse : imposer aux réseaux sociaux les mêmes règles de pluralisme politique que celles appliquées depuis quarante ans à la télévision et à la radio. Autrement dit, TikTok, X, Instagram ou Facebook devraient respecter des principes d’équité puis d’égalité du temps de parole politique pendant les campagnes électorales, sous le contrôle de l’Arcom. Une idée encore marginale il y a quelques années, mais qui s’impose progressivement dans le débat public à mesure que les campagnes électorales se déplacent vers les plateformes numériques.
« Les réseaux sociaux sont devenus le média principal »
Le texte défendu par Paul Midy part d’un constat désormais largement partagé, le paysage médiatique a basculé. Selon le baromètre « Les Français et l’information » publié par l’Arcom en janvier 2026, 44 % des Français utilisent quotidiennement les réseaux sociaux pour s’informer. Chez les moins de 35 ans, ils sont devenus la première source d’information. « Depuis quarante ans, nous avons construit des règles de pluralisme pour la télévision et la radio », explique le député. « Elles servent à éviter qu’une majorité écrase toutes les autres voix. Aujourd’hui, le média principal, ce sont les réseaux sociaux. Il faut donc que ces règles s’y appliquent aussi ».
Dans l’esprit du texte, il ne s’agit pas de surveiller ce que les internautes choisissent volontairement de regarder, mais ce que les plateformes leur imposent par l’intermédiaire des recommandations algorithmiques. « Si quelqu’un veut passer sa journée à regarder le profil TikTok de Jean-Luc Mélenchon, il en a parfaitement le droit », insiste l’élu. « Ce qui doit être régulé, c’est ce que l’algorithme pousse automatiquement dans le fil d’actualité ».
« Je ne peux pas me résoudre à ce que ce soit l’algorithme chinois de TikTok qui décide ce qu’il envoie aux citoyens français »
L’idée serait née pendant la campagne des législatives anticipées de 2024, dans la foulée de la dissolution de l’Assemblée nationale. « Des parents m’avaient alerté », raconte Paul Midy. « Ils me montraient les téléphones de leurs adolescents, toutes les trois vidéos, c’était Jordan Bardella, alors qu’ils n’étaient ni abonnés ni sympathisants du RN ». Pour le député, ces phénomènes illustrent la puissance politique prise par les algorithmes de recommandation. « Je ne peux pas me résoudre à ce que ce soit l’algorithme chinois de TikTok qui décide ce qu’il envoie aux citoyens français », affirme-t-il.
La proposition de loi prévoit donc d’étendre aux réseaux sociaux les obligations déjà imposées aux médias audiovisuels : en période électorale, les plateformes devraient garantir une exposition équitable des différentes sensibilités politiques, puis une stricte égalité du temps de parole pendant la campagne présidentielle.
« Faudrait déjà qu’on s’attelle au vrai problème »
Mais la proposition suscite des réserves, y compris parmi des parlementaires favorables à une régulation plus forte des plateformes. Le sénateur socialiste Rémi Cardon, auteur d’une proposition de loi sur les réseaux sociaux, se montre sceptique sur la faisabilité du dispositif. « C’est compliqué parce qu’il veut une régulation du temps de parole des personnalités politiques. Sauf que réguler cela, ça voudrait dire créer des badges de personnalités politiques et, avec ce badge-là, chronométrer les prises de parole », explique-t-il.
Pour le sénateur socialiste, le débat sur le temps de parole n’est pas aujourd’hui la priorité. « Sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de choses à faire avant cela », estime-t-il. « Il y a un enjeu d’éducation et de sensibilisation de nos pré-ados, de nos ados, de nos enfants. Il y a des enjeux de régulation des algorithmes et aussi un aspect de judiciarisation avec les plateformes ». « Faudrait déjà qu’on s’attelle au vrai problème », insiste-t-il, jugeant la proposition de Paul Midy « pas prioritaire ». « Je ne vois pas comment, techniquement, cela pourrait fonctionner de manière simple ». Rémi Cardon s’interroge également sur la philosophie même du texte. « Ce n’est pas au politique de parler du temps de parole et de la régulation de la parole du politique », estime-t-il. « Faisons déjà respecter le pluralisme dans l’audiovisuel et régulons convenablement les réseaux sociaux pour protéger nos enfants ».
Un « terrain de jeu profondément inéquitable »
Pour Philippe Moreau, expert en communication et affaires publiques, la proposition de loi répond à un déséquilibre démocratique devenu, selon lui, difficilement tenable. « Nous avons aujourd’hui un terrain de jeu profondément inéquitable », estime-t-il. « Les médias audiovisuels sont soumis à des règles extrêmement strictes et à des obligations déontologiques lourdes, alors qu’en parallèle prospèrent des espaces de quasi-non-droit ». L’expert pointe notamment l’insuffisance de la modération sur les grandes plateformes. « On laisse prospérer des espaces où l’on peut attaquer, diffamer, injurier sans réel contrôle », juge-t-il. « La modération est rarement faite efficacement par ces plateformes et, lorsqu’il y a un contentieux, les sanctions prennent des mois de procédure. »
Selon lui, les réseaux sociaux cumulent deux difficultés : l’absence de régulation réellement efficace et le fonctionnement opaque des algorithmes de recommandation. « On pense que X favorise fortement certains contenus d’extrême droite. TikTok pose aussi des questions majeures », affirme-t-il, évoquant « des algorithmes qui restent des boîtes noires ». Pour Philippe Moreau, la question dépasse largement celle des réseaux sociaux eux-mêmes. « La démocratie, ce n’est pas l’absence de règles », insiste-t-il.
Le casse-tête des algorithmes
Entre le principe politique et sa mise en œuvre concrète, les difficultés apparaissent toutefois considérables. Comment définir juridiquement l’« exposition politique » d’un utilisateur ? Comment réguler des algorithmes qui changent sans cesse ? L’Arcom, déjà chargée du respect du pluralisme dans l’audiovisuel, se retrouverait en première ligne. L’autorité dispose certes de nouvelles compétences dans le cadre du règlement européen sur les services numériques (DSA), mais le contrôle des systèmes de recommandation représenterait un changement d’échelle inédit. « Aujourd’hui, l’Arcom régule déjà les plateformes sur les contenus illicites ou les sites pornographiques », rappelle Paul Midy. « S’il faut recruter plus pour que notre démocratie respecte le pluralisme, il faudra le faire ». Il ajoute : « l’Arcom, on a déjà augmenté leurs moyens pour qu’il puisse appuyer la régulation des réseaux sociaux ».
Le député propose ainsi de confier à l’Arcom de nouveaux pouvoirs de contrôle. Les plateformes seraient tenues de transmettre des données détaillées sur l’exposition des utilisateurs aux contenus politiques, notamment lorsque ceux-ci sont recommandés par les algorithmes. En cas de manquement, elles pourraient faire l’objet de mises en demeure ou de sanctions, sur le modèle déjà appliqué aux chaînes de télévision et aux radios. Actuellement, l’Arcom encadre strictement le temps de parole des candidats et de leurs représentants durant les périodes officielles de campagne électorale. Ces règles concernent uniquement la télévision et la radio. Les médias audiovisuels doivent respecter un principe d’équité entre les candidats en fonction de leur poids politique, avant qu’une stricte égalité du temps de parole ne s’impose pendant la campagne électorale. Reste toutefois une question centrale : est-il réellement possible de contrôler des systèmes algorithmiques évoluant en permanence et opérés par des groupes mondiaux basés hors de France ?
« On ne change pas les règles électorales à un an d’un scrutin »
Le président de la République a récemment annoncé un futur projet de loi destiné à mieux protéger les élections françaises « contre les ingérences étrangères ». « Le gouvernement aura à présenter un projet de loi et des mesures réglementaires pour améliorer la protection de nos élections contre les ingérences étrangères », a déclaré le chef de l’État devant plusieurs centaines de maires réunis à l’Élysée. Un texte dont le contenu reste encore largement inconnu. « Pour l’instant, on n’a aucune information sur ce projet de loi. On ne sait pas ce qu’il y aura dedans ni jusqu’où le gouvernement veut aller », explique Paul Midy. « Mais si ce débat s’ouvre au Parlement, j’en profiterai pour remettre ce sujet sur la table ».
Le député assure toutefois ne pas vouloir bouleverser les règles du jeu à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. « On ne change pas les règles électorales dans les douze mois précédant une élection », rappelle-t-il. Malgré cela, à moins d’un an de la présidentielle de 2027, la bataille du pluralisme ne se joue plus seulement sur les plateaux de télévision.