Longtemps reléguées au second plan des récits de guerre, les violences sexuelles s’imposent aujourd’hui comme l’une des armes les plus redoutables des conflits contemporains. « Il y a les kalachnikovs, les drones, les mortiers… et il y a le viol », résume Céline Bardet, fondatrice de l’ONG We Are Not Weapons of War. Deux conflits ont servi de fil rouge au colloque : le Soudan et l’Ukraine. Deux contextes distincts, mais une même logique : le recours systématique aux violences sexuelles comme instrument de domination. Ces crimes ne relèvent ni du chaos, ni d’excès individuels. Ils répondent à des stratégies délibérées visant à terroriser, déshumaniser et désorganiser les sociétés. Femmes, hommes, enfants, des fillettes aux personnes âgées sont ciblés. Les survivantes et survivants portent des traumatismes durables, physiques, psychiques et sociaux, renforcés par la stigmatisation et l’impunité persistante des auteurs. Pour Dominique Vérien, présidente de la délégation aux droits des femmes, le constat est sans appel : ces violences cherchent à « détruire les communautés elles-mêmes, par la honte, l’humiliation et la rupture du lien social ». Les corps deviennent alors des champs de bataille, et la peur, une arme qui continue d’agir bien après la fin des combats. Céline Bardet insiste sur l’universalité de ces crimes : « Le viol de guerre n’a ni culture, ni continent, ni religion. » Et appelle à un basculement politique : « Il faut faire de la lutte contre le viol de guerre une obligation politique, et pas seulement morale. »
Le Soudan : le viol comme tactique de terreur
Au Soudan, la guerre déclenchée en avril 2023 a plongé le pays dans ce que les organisations internationales décrivent comme la pire crise humanitaire actuelle. Les violences sexuelles y accompagnent les combats. Elles sont répétées, souvent publiques, parfois commises devant les familles, principalement par les Forces de soutien rapide (FSR). Pour la sénatrice Colombe Brossel, organisatrice de l’événement, ces crimes ne laissent aucune place au doute : « Ces violences ne sont ni isolées ni accidentelles. Elles s’inscrivent dans une stratégie délibérée visant à terroriser la population et à provoquer des déplacements massifs. »
« L’objectif est d’humilier ces femmes et d’exercer un pouvoir total sur elles, souvent devant leurs proches. » décrit le chercheur pour Amnesty International, Abdullahi Hassan. Il évoque notamment le meurtre d’un enfant de 11 ans, « tué pour avoir tenté d’empêcher le viol de sa mère ». Pour Amnesty, ces actes constituent sans ambiguïté « des crimes de guerre ». Maître Omer Awadallah, cofondateur du Réseau des juristes soudanais, confirme : « Dans ce conflit, le viol est utilisé comme une arme de guerre. Plus de 12 millions de personnes, principalement des femmes et des filles, sont exposées au risque de violences sexuelles. »
En Ukraine, une violence systémique au cœur de l’occupation
En Ukraine, la mécanique est différente, mais la finalité comparable. Dès 2014, et plus encore depuis l’invasion de 2022, les violences sexuelles accompagnent l’occupation militaire. À Boutcha, « dès les premières semaines, des témoignages font état de viols commis sur des femmes, des hommes et des enfants » rappelle la sénatrice Nadia Sollogoub, présidente du groupe interparlementaire d’amitié France-Ukraine.
Là aussi, la terreur s’installe dans l’intimité, laissant des « traces profondes et durables ». Maître Nicolas Ligneul, avocat et spécialiste du droit pénal international, a rappelé la systématicité de ces pratiques : « Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le viol et le pillage font partie des méthodes de guerre russes. Aujourd’hui, il y a une volonté assumée de destruction. » Il a évoqué des faits d’une extrême brutalité, qualifiant ces actes : « De crimes de guerre, et potentiellement de crimes contre l’humanité lorsqu’il s’agit de détruire le peuple ukrainien. » Et a interpellé la communauté internationale : « La France doit être à la hauteur de sa tradition : reconnaître la dignité des victimes et répondre à leur exigence de justice. »
Documenter malgré l’omerta
Dans les deux pays, le silence reste l’un des principaux obstacles à la justice. Honte, peur des représailles, effondrement des structures médicales et judiciaires, les violences sont massivement sous-déclarées. « Un viol sur dix seulement est signalé », rappelle Baptiste Chapuis, pour l’UNICEF France. Et les chiffres disponibles ne reflètent qu’une infime partie de la réalité.
La journaliste Mélina Huet, grand reporter pour France 24, décrit la difficulté à recueillir la parole des victimes en Ukraine, plusieurs semaines pour obtenir quelques témoignages, tant l’omerta est forte. « Ces violences ne visent pas seulement des individus, mais des identités, un peuple », souligne-t-elle.
Pour les juristes, la documentation est pourtant essentielle. Sans preuves, pas de poursuites. Sans poursuites, l’impunité demeure. Maître Nicolas Ligneul, spécialiste du droit pénal international, rappelle que ces violences s’inscrivent dans des ensembles de crimes plus larges, et peuvent relever, selon les intentions, du « crime de guerre » ou du « crime contre l’humanité ».
Réparer pour reconstruire
« Aujourd’hui, nous savons que ces violences ne sont ni accidentelles ni secondaires. Elles sont commises à dessein pour déshumaniser, humilier et briser les sociétés. » s’insurge l’ambassadrice de la France pour les droits humains, Isabelle Rome.
Au-delà de la justice, les besoins humanitaires restent immenses. Prise en charge médicale d’urgence, soutien psychologique, accès à l’eau, à l’hygiène, accompagnement juridique sur le long terme : autant de conditions nécessaires pour permettre aux victimes de survivre, puis de se reconstruire. Mais sur le terrain, les moyens manquent. Au Soudan, une grande partie des demandes d’aide humanitaire est aujourd’hui rejetée faute de financements.
En mettant en regard le Soudan et l’Ukraine, la délégation aux droits des femmes n’a pas cherché à hiérarchiser les souffrances, mais à montrer l’universalité d’un crime trop longtemps relégué dans l’ombre. Comme l’a rappelé Dominique Vérien, ces violences ne sont pas des dommages collatéraux : elles sont « utilisées délibérément, parce que leur efficacité repose sur la peur et le silence ».
Isabelle Rome conclut en rappelant les limites persistantes de la justice internationale : « Les violences sexuelles ont été reconnues par le droit international et sanctionnées par les tribunaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda. Mais la Cour pénale internationale n’a prononcé qu’une seule condamnation pour viol comme crime de guerre, dix-huit ans après les faits. Il faut en avoir pleinement conscience. »