Elections Legislatives bureau de vote a Nice
Crédits : SYSPEO/SIPA

68 % des communes n’ont qu’une liste pour les municipales : « Démocratie confisquée » ou « illusion d’optique » liée au nouveau mode de scrutin ?

Pour les élections municipales, les deux tiers des communes connaissent déjà le nom de leur maire, car une seule liste a été déposée en préfecture. « C’est à cause de la transformation du mode de scrutin », qui généralise les listes paritaires pour les communes de moins de 1000 habitants, explique le sénateur PS Eric Kerrouche. Ne pas avoir le choix « n’est pas bon pour la démocratie », pointe le sénateur Horizons Franck Dhersin. Mais pour le socialiste, « ça systématise quelque chose qui était là auparavant ».
François Vignal

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C’est un chiffre qui laisse songeur. Après la clôture de la période de dépôt des listes pour les élections municipales des 15 et 22 mars prochain, le ministère de l’Intérieur a donné les grands chiffres du scrutin. La Place Beauvau comptabilise un total de 904.042 candidats, répartis entre 50.478 listes, sur les 34.875 communes de France. A noter que 68 communes n’ont reçu aucune candidature, sois moins qu’en 2020 (106 communes).

Le site Maire-info, qui appartient à l’Association des maires de France (AMF), est allé plus loin. Et l’une des données interpelle. En analysant les fichiers du ministère de l’Intérieur, il en ressort que 68 % des communes ne voient qu’une seule liste déposée pour l’élection, soit environ 23.700 communes. Le chiffre est conséquent. C’est plus des deux tiers des communes de France où il n’y aura pas le choix. Ce qui laisse peu de place au suspense… On connaît déjà ainsi le nom du maire pour 68 % des communes.

« La loi débile sur le changement de mode de scrutin »

Comment expliquer ce nombre de communes avec une seule liste ? Pour Olivier Paccaud, sénateur LR de l’Oise, c’est tout vu. « Il y a une raison très simple. C’est la loi débile sur le changement de mode de scrutin pour les communes de moins de 1000 habitants, qui a été votée, qui oblige à la parité obligatoire et des listes complètes. Faut pas chercher plus loin », lance le sénateur LR. En 2025, le Parlement a en effet adopté une réforme du mode de scrutin dans les petites communes de moins de 1000 personnes. Fini le panachage, qui permettait de rayer des noms sur la liste, d’en ajouter ou même de changer l’ordre sur le bulletin. Le mode de scrutin majoritaire plurinominal, qui permettait de déposer des listes incomplètes pour faciliter la composition des listes, est remplacé par le scrutin de liste paritaire, qui se retrouve généralisé à l’ensemble des communes.

Les données du site municipales2026.manufacture-osint.fr confirment bien que les petites communes sont concernées. Celles de moins de 1000 habitants représentent 79,1 % des communes n’ayant qu’une seule liste. Mais il y a quelques exceptions. La commune la plus peuplée avec une seule liste est Beaupréau-en Mauges (Maine-et-Loire), avec 23.887 habitants, suivi de Torcy (Seine-et-Marne), avec 22.939 habitants, puis Mandelieu-la-Napoule (Alpes-Maritimes), 21.201 habitants.

Olivier Paccaud constate que ce changement n’est pas sans conséquence. « Vous allez dans n’importe quelle commune rurale, on vous dit qu’on aimerait faire des listes, mais qu’il n’y a pas assez de gens, ou que c’est compliqué de trouver suffisamment de femmes. Ou j’ai le cas de listes constituées dans la douleur, car il fallait renvoyer des hommes, car il y avait trop d’hommes parmi les adjoints », raconte le sénateur LR de l’Oise. Olivier Paccaud parle même de « démocratie confisquée. Car il n’y a plus de choix. Dans la ruralité, la parité obligatoire avec des listes complètes a un rôle ravageur, très négatif. Dans mon département, c’est clair et net ».

« 68 %, c’est énorme. On n’a jamais vu ça »

« 68 %, c’est énorme. On n’a jamais vu ça », réagit le sénateur Horizons du Nord, Franck Dhersin, qui souligne qu’« avec la parité, ça a rendu le montage des listes beaucoup plus difficile. On était habitué, depuis des années à panacher, on pouvait barrer des noms. Ça rendait les choses un peu plus ludiques ». « Une seule liste, c’est vraiment quelque chose qu’on voit de plus en plus partout. Ce qui n’est pas une bonne chose. Car la campagne est faite. Le gars, il est déjà élu… ça va moins intéresser l’électeur », craint Franck Dhersin, « on trouve moins de légitimité au maire quand il est élu face à personne ». Il ajoute : « Quand il y a une liste en face, on se bat, on fait du porte-à-porte ensemble. Là, il n’y a pas d’enjeu. En vérité, ce n’est pas bon pour la démocratie ».

Cédric Vial, sénateur de la Savoie (rattaché au groupe LR), constate la même chose dans son département. « Chez nous, en Savoie, c’est 58 % de communes avec une liste. C’est un peu moins que la moyenne, mais on a un phénomène particulier, car on a beaucoup de stations de ski, avec des petites communes mais de gros enjeux, donc il y a pas mal de listes. Mais avec 158 communes sur 273, ça reste beaucoup », constate le sénateur. Pour lui aussi, pas de doute : « La grosse nouveauté, c’est le mode de scrutin. Et beaucoup de petites communes n’ont réussi à faire qu’une liste », explique Cédric Vial. « Il y a ce phénomène des listes uniques qui se multiplient et qui ne donnent plus de choix. Alors qu’avant, on avait la possibilité de barrer pour envoyer un message, panacher ou de présenter des listes incomplètes. Ce qui est pour moi une régression démocratique », pointe à son tour le sénateur de Savoie.

« Gros désintérêt de la chose publique »

Lors du passage de la proposition de loi, le Sénat avait adopté le texte. Le groupe LR s’était retrouvé divisé, avec une majorité contre (66 votes contre, 53 pour et 10 abstentions). « Certains de mes collègues républicains avaient la crainte de passer pour des ringards, en paraissant contre la parité. Mais voter pour ce texte était une erreur dramatique », dénonce aujourd’hui un sénateur LR.

Pour comprendre ce phénomène des listes uniques, Franck Dhersin ajoute une autre explication : « Il y a gros désintérêt de la chose publique. Les gens se sentent plus utiles à être responsables des Restos du cœur ou de telle asso culturelle, que d’être dans un conseil municipal où le maire est omnipotent et les conseillers municipaux n’existent pas trop ». La crise des vocations, « ça joue, mais ce n’est pas l’explication principale », ajoute Cédric Vial. Même s’il reconnaît qu’« il y a moins de combat où on montait une liste pour faire opposition. Il y a une perte d’influence politique. Tout le monde est sans étiquette. Mais l’explication principale, c’est le mode de scrutin », insiste Cédric Vial.

« C’est mécaniquement lié à l’effet du mode de scrutin »

Le sénateur PS Eric Kerrouche, qui était l’un des corapporteurs du texte avec la sénatrice LR Nadine Bellurot, constate aussi la tendance. Dans son département des Landes, c’est même « 74 % des communes » qui n’ont qu’une seule liste. Et le socialiste confirme l’explication : « C’est à cause de la transformation du mode de scrutin ». « C’est probablement plus compliqué de monter une liste dans la situation actuelle qu’auparavant. D’ailleurs, c’était le but du changement de scrutin : faire une liste pour mettre en place un projet, plutôt que des candidatures individuelles qui sont contre », explique le sénateur PS.

Mais Eric Kerrouche met en garde quant aux conclusions qui seraient hâtives. « C’est une illusion d’optique. Car c’est mécaniquement lié à l’effet du mode de scrutin. Ça systématise quelque chose qui était là auparavant », soutient le sénateur socialiste, « pas convaincu que ce soit très différent de ce qu’on avait précédemment ». Cette tendance à n’avoir qu’une vraie liste pouvait être en réalité « cachée par le fait qu’un ou deux candidats pouvaient se présenter tout seuls », pense le sénateur landais.

« Le nombre de femmes élues va augmenter considérablement, du fait de la réforme, c’est une avancée démocratique considérable »

Du côté de l’AMF, on tempère aussi. « Je ne suis pas vraiment surpris du chiffre. Ce chiffre est en légère augmentation. Il tient certainement au nouveau mode de scrutin qui est appliqué désormais dès le premier habitant », confirme aussi Guy Geoffroy, maire LR de Combs-la-Ville, en Seine-et-Marne, et vice-président de l’AMF. « Passer à des listes sans panachage et paritaire, accentue la tendance qu’on avait déjà constatée dans les communes, notamment les plus petites, à ce qu’il n’y ait pas multiplicité de candidats. En 2020 déjà, le nombre de communes où le conseil municipal était élu dès le premier tour était la traduction du fait qu’il n’y avait déjà qu’une liste. C’est l’accentuation d’un constat déjà fait et la traduction du mode de scrutin », explique le responsable de l’Association des maires de France. Contacté pour avoir les chiffres de 2020, le ministère de l’Intérieur n’avait pas répondu à l’heure où cet article était publié.

Guy Geoffroy n’y voit pas de problème démocratique. Face à ce qu’on appelait « le tir au pigeon », des listes où des adjoints ou le maire pouvaient voir leur nom rayé, il préfère la nouvelle formule. « Une équipe, qui une fois élue, siégera tout entière, si ce n’est pas démocratique… Je ne crois pas que le panachage, avec la rayure d’un tel, en fonction de ce qui ne plaisait pas, était le parangon de démocratie », avance cet ancien député. Guy Geoffroy ajoute que « le nombre de femmes candidates et élues va augmenter considérablement, du fait de la réforme. C’est une avancée démocratique considérable ».

« Il faudra faire le bilan »

Reste que pour Cédric Vial, « il faudra faire le bilan » de la réforme. Le sénateur de Savoie souligne au passage que « le gouvernement et l’Assemblée nationale ont tout fait pour que le texte ne revienne pas au Sénat, en votant conforme. Mais si ça repassait, le texte ne serait probablement pas adopté ».

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