C’est un effet qui n’avait peut-être pas été anticipé. Pour les élections municipales des 15 et 22 mars prochains, les petites communes de moins de 1000 habitants seront soumises à un nouveau mode de scrutin. Les électeurs peuvent oublier le panachage, qui permettait de rayer des noms sur la liste et même d’en ajouter. Ce scrutin majoritaire plurinominal autorisait aussi les listes incomplètes, au point de n’avoir parfois dans des petits villages des listes avec deux ou même un candidat. A la place, le Parlement a adopté en 2025 une réforme qui impose aux communes de moins de 1000 habitants le scrutin de liste proportionnel, avec la parité. Comme celui qui est déjà appliqué dans les autres communes.
Petite révolution du mode de scrutin dans les petites communes
Cette petite révolution n’est pas sans conséquence. La première, et c’est l’objectif visé : la réforme va renforcer, de fait, la présence des femmes dans les conseils municipaux. Jusqu’ici, la part des femmes dans les conseils municipaux des communes de moins de 1000 habitants n’était que de 37 %, contre 48 % dans les autres.
Autre conséquence, moins positive celle-là : de nombreuses communes n’ont qu’une seule liste déposée cette année. 68 % exactement. Soit pas moins de 23.750 communes. Et celles de moins de 1000 habitants représentent 79,1 % des communes n’ayant qu’une seule liste. C’est clairement la conséquence du nouveau mode de scrutin, comme l’affirment ses opposants ou le reconnaissent ses défenseurs (lire notre article sur le sujet). Difficile, en effet, de constituer une seconde liste, quand il faut être plus nombreux pour déposer une première liste complète. Mais le sénateur PS Eric Kerrouche, qui était corapporteur du texte au Sénat, soutient qu’il s’agit avant tout d’un effet mécanique, source d’« une illusion d’optique ». Autrement dit, les petites listes avec deux ou trois membres, pas toujours sérieuses, cachaient déjà la forêt d’une tendance aux listes uniques, selon le socialiste. Mais d’autres s’inquiètent de ces mono listes, à l’image du sénateur LR de l’Oise, Olivier Paccaud, qui parle même de « démocratie confisquée ».
Dans 68 % des communes, on connaît déjà le nom du futur maire
Mais ce n’est pas tout. La loi qui harmonise les modes de scrutin pour les municipales crée des réactions en chaîne. Quel est ce double effet Kiss Cool ? L’abstention qui s’annonce. En effet, les électeurs risquent de plus difficilement se mobiliser dans les villes et villages où un seul bulletin leur est proposé. Si bien que dans 68 % des communes, on connaît déjà en réalité le nom du futur maire. On a connu meilleur suspense et plus fort enjeu.
Chez les sénateurs, pour qui le résultat des municipales préfigure le corps électoral des sénatoriales de septembre 2026, on a aujourd’hui bien cerné le problème. « La participation sera plus faible, forcément, car il n’y a plus d’enjeu. A quoi ça sert d’aller voter si ça n’a pas d’effet », pointe Olivier Paccaud, qui s’attend « logiquement à une hausse de l’abstention ».
« Ma grosse inquiétude, c’est le taux de participation »
Craintes partagées par Cédric Vial, sénateur (apparenté LR) de la Savoie. « Ma grosse inquiétude, c’est le taux de participation cette fois-ci. Il va forcément baisser », prévient l’élu de la région Auvergne Rhône-Alpes. « Les gens diront vous nous convoquez à une élection où il n’y a pas d’élection… Il n’y a aucun choix. C’est un vrai problème dans les communes les plus petites, de moins de 200 habitants notamment », prévient le sénateur, qui assure avoir alerté lors des débats sur le texte au Sénat : « Je l’avais dit. On était quelques-uns à s’en être inquiété ». Si « l’abstention va progresser », Cédric Vial pense qu’« elle progressera encore plus la prochaine fois, lors de la prochaine élection, si le scrutin reste le même ».
Chez les partisans de la réforme aussi, on reconnaît que l’abstention sera à surveiller. « Je pense qu’il y aura un peu plus d’abstention à cette élection et un peu plus de bulletins nuls, fatalement », confirme Eric Kerrouche. En effet, « il y aura aussi plus de blancs et de nuls car certains auront du mal à s’adapter au mode de scrutin. C’est normal, à chaque changement », minimise le sénateur PS. Autrement dit, quelques électeurs risquent de raturer certains noms sur la liste, comme cela était possible avant, entraînant la nullité du bulletin.
« Faudra comparer avec le scrutin de 2014, car en 2020, la crise sanitaire a complètement torpillé les comparaisons »
Si des électeurs risquent de préférer aller à la pêche les dimanches 15 et 22 mars, le sénateur PS des Landes remarque que comparer avec le niveau d’abstention du scrutin précédent, de 2020, risque d’être trompeur et de fausser la comparaison. « 2020 est à part, à cause de la pandémie de covid-19 », rappelle le socialiste. Cette année-là, c’est alors un scrutin très spécial qui est organisé, avec des électeurs qui ont peur de se déplacer dans les bureaux de vote et de se contaminer. « Je pense qu’il y aura plus de participation qu’en 2020, mais je ne pense pas qu’on retrouvera la participation de 2014 », avance Eric Kerrouche.
« Faudra comparer avec 2014 », confirme Guy Geoffroy, maire LR de Combs-la-Ville (Seine-et-Marne) et l’un des vice-présidents de l’Association des maires de France (AMF), « car en 2020, ce n’est pas la même base. La crise sanitaire a complètement torpillé les comparaisons. On aura plus que 35 % de participation, mais il ne faudra pas en déduire une amélioration substantielle, car il n’y a pas de crise sanitaire ».
En 2020, l’abstention atteint en effet un record, avec 55,34 % au premier tour, puis même 58,14 % au second tour. En 2014, année avec laquelle il faudra donc comparer, l’abstention était de 36,45 % au premier tour, puis de 37,87 % au second tour.
« La légitimité d’une équipe municipale peut être regardée au regard du taux de participation »
Si le texte avait été adopté par les groupes PS et écologiste au Sénat, à gauche, les communistes s’y étaient opposés, à l’image de Cécile Cukierman, présidente du groupe CRCE (communiste). Elle aussi voit les mauvais chiffres se profiler. « Ma crainte aujourd’hui, c’est le taux de participation. C’est ce qui est exprimé par les maires et ce que j’ai ressenti avec eux, dans le cadre des cérémonies de vœux de janvier. Les gens diront : à quoi bon aller voter car nous avons une seule liste cette fois ? La question est posée », souligne la sénatrice PCF de la Loire.
De cette faible participation prévisible, Cécile Cukierman craint d’autres conséquences. « La légitimité d’une équipe municipale peut être regardée au regard du taux de participation. Et je ne voudrais pas que demain, comme il n’y aura eu que 30 % de participation dans telle commune, qu’on justifie de pouvoir en faire fusionner deux de manière automatique », imagine la sénatrice communiste, qui continue : « Le deuxième risque, plus insidieux, c’est que la légitimité d’un maire, c’est aussi sa reconnaissance institutionnelle. Donc le poids de la participation favorise la reconnaissance dans l’intercommunalité, au regard du département, de la région ou des différents services de l’Etat ».
« Qu’allons-nous progressivement penser d’un maire élu à 30 %, alors qu’il n’y avait qu’une seule liste ? »
Et plus profondément, en cas d’abstention durable, c’est le rapport au maire, qui pourrait se retrouver mis à mal. « Qu’allons-nous progressivement penser d’un maire élu à 30 %, alors qu’il n’y avait qu’une seule liste ? » A l’inverse, les populations des zones rurales pourraient en pâtir aussi indirectement, selon la présidente du groupe communiste. « Vous voyez la manière dont on parle des villes de Seine-Saint-Denis ou de villes populaires, où il n’y a pas de participation ? On dit, de toute façon, les gens ne votent pas dans ces villes ».
Cependant, ce risque d’abstention « est une crainte nuancée, car on est encore face à une génération qui ira voter », pense Cécile Cukierman, pour qui « le vrai danger ne sera pas pour 2026. La vraie question sera pour 2032 ». Ou plutôt 2033. « Je ne dévoile pas de scoop, mais comme il y a la présidentielle en 2032, les municipales théoriquement prévues en 2032, devront être décalées en 2033 », glisse la sénatrice PCF. Les municipales de 2007 avaient déjà, pour les mêmes raisons, été repoussées à 2008. La présidentielle ne peut, elle, être décalée, en raison de la Constitution. Et pour l’élection à la magistrature suprême, il n’y aura pas qu’un candidat.