FRA : PARIS : Salon du Bourget : DASSAULT
Crédit : NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Abandon du Scaf : « Dès le départ, tout le monde n’était pas sur la même longueur d’onde », relève le président de la commission défense du Sénat, Cédric Perrin

Le Scaf en carafe. C’est Berlin qui a annoncé la fin du projet franco-allemand d’avion de 6e génération, qu’Emmanuel Macron a tenté de relancer jusqu’au bout. Pas une surprise, tant le blocage perdurait depuis des mois entre les industriels Dassault Aviation et Airbus. Retour sur la chronique d’un échec, qui était peut-être annoncé.
François Vignal

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La volonté n’aura pas suffi à faire décoller le Scaf. Il avait du plomb dans l’aile depuis des mois. Et malgré les déclarations volontaires d’Emmanuel Macron, le projet franco-allemand d’avion de nouvelle génération est aujourd’hui officiellement abandonné.

« Impossibilité pour les industriels de s’entendre »

Pas de communiqué commun. La nouvelle est venue de Berlin, qui a annoncé ce que tout le monde constatait : la fin du projet, du moins dans sa composante principale. « Le président Macron et le chancelier fédéral sont parvenus à la conclusion commune que les entreprises ne parviennent pas à s’entendre sur la construction d’un avion de combat commun », a annoncé lundi le gouvernement allemand, qui ajoutent qu’« ils reconnaissent cette réalité. Le chancelier fédéral Merz a donc suggéré au Président Macron de ne plus poursuivre la construction d’un avion de combat commun ».

Paris regrette comme Berlin « l’impossibilité pour les industriels de s’entendre sur la continuation » du projet d’avion, a confirmé mardi l’Elysée auprès de l’AFP, « les autorités allemandes ont estimé qu’il n’était pas possible de presser davantage les entreprises concernées », c’est-à-dire Dassault Aviation, côté Français, et Airbus Defense, qui agit pour l’Allemagne et l’Espagne, qui s’était jointe au projet.

C’est donc Berlin qui a voulu mettre un point final, quand Paris faisait mine d’avoir encore une lueur d’espoir. Pour Emmanuel Macron, c’est un coup dur. Depuis son élection, il a fait de la défense européenne un axe majeur de sa politique. Aujourd’hui, l’Allemagne met les bouchée double pour rattraper son retard, avec un budget défense qui dépasse maintenant largement celui de la France. Mais son énergie et ses moyens financiers n’iront pas, nécessairement, dans un projet européen.

« Aurons-nous encore besoin d’un avion de combat piloté dans 20 ans ? » avait mis les pieds dans le plat le chancelier allemand, Friedrich Merz

Reste que la fin du Scaf est tout sauf une surprise. Lancé en 2017 par Emmanuel Macorn et Angela Merkel, le projet, qui avait pour ambition de remplacer d’ici 2040 le Rafale français et l’Eurofighter utilisé notamment par l’Allemagne, était à l’arrêt depuis des mois du fait d’importants désaccords entre les industriels, sur la gouvernance et la propriété industrielle. La France, avec Dassault, avait été désignée leader du projet. Mais Paris, Berlin et Madrid devant participer au développement chacun à hauteur d’un tiers, Dassault pouvait se retrouver ainsi mis en minorité. L’avionneur français, dont l’expérience est incontestable, voulait revoir la gouvernance, notamment pour pouvoir choisir ses sous-traitants. Les Allemands ont refusé. Le blocage vire alors à l’enlisement. En début d’année, Olivier Andriès, patron de Safran, chargé du pilier moteur du Scaf, dit tout haut ce que Dassault ne dit pas : « Il y a aujourd’hui une quasi-rupture au niveau des partenaires industriels avionneurs », déplorait-il le 15 janvier dernier, lors d’une audition au Sénat.

En février dernier, Friedrich Merz avait commencé à ouvrir le cercueil de l’aéronef, relevant que Paris et Berlin étaient « en désaccord sur les spécifications et les profils » de l’avion. Et de mettre les pieds dans le plat : « La question qui se pose maintenant est la suivante : avons-nous la force et la volonté de construire deux avions pour ces deux profils d’exigences différents, ou seulement un seul ? » demandait le chancelier allemand, interrogeant même le bienfondé du projet : « Aurons-nous encore besoin d’un avion de combat piloté dans 20 ans ? ». Le Scaf n’est « pas du tout » mort, avait assuré pourtant fin avril Emmanuel Macron, soulignant que les deux pays travaillaient sur « différents sujets, pas simplement l’avion de combat du futur ». Une mission de la dernière chance avait alors été confié à deux médiateurs, en vain.

Berlin veut se concentrer sur « quelques projets réalistes », comme le cloud de combat

Si l’avion commun ne verra jamais le jour, tout n’est peut-être pas à jeter cependant. Le gouvernement allemand tient à souligner que d’autres volets du projet continuent, affirmant que « le véritable noyau du Scaf doit être poursuivi en tant que système de systèmes européen », autrement dit le cloud de combat. « Il s’agit en quelque sorte du système nerveux qui relie les avions, les drones et d’autres composants pour former un ensemble intégré », ajoute-t-il. Et de préciser que les ministères français et allemand de la Défense « doivent formuler un plan de travail commun et contemporain pour la coopération dans l’industrie de défense, concentré sur quelques projets réalistes et pertinents », lors d’un prochain conseil des ministres franco-allemand en Allemagne, en juillet.

Pour comprendre, il faut bien avoir en tête que le Scaf, pour Système de combat aérien du futur, n’est pas en lui-même l’aéronef. L’avion furtif de 6e génération, c’est le NGF (New génération fighter). C’est lui qui est abandonné. C’est le 1er pilier du Scaf, qui comporte d’autres piliers : le moteur de l’avion, dont le français Safran est responsable. La coopération avec l’allemand MTU Aero Engines se passait bien, mais l’abandon de l’avion met en suspend le pilier moteur ; les remote carriers, ou effecteurs déportés en bon français, qui sont des sortes de drones de combat accompagnant l’avion habité ; ou encore les piliers cloud de combat, capteurs ou furtivité.

Avec l’Allemagne, « nous sommes donc passés d’ambitions divergentes et des ambitions concurrentes », souligne Cédric Perrin

Reste à voir quelle peut être la suite maintenant. « Il n’y avait plus qu’Emmanuel Macron qui croyait encore à la survie du Scaf. Plus vite la décision sera prise, et moins nous perdrons de temps à passer à la phase suivante », a réagi auprès de l’AFP le président LR de la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat français, Cédric Perrin.

« Les obstacles politiques, industriels et stratégiques alimentaient les doutes sur l’avenir du Scaf depuis de longs mois ! » ajoute auprès de publicsenat.fr le sénateur LR du Territoire de Belfort. Au fond, le projet était mal né dès son origine. Cédric Perrin explique pourquoi : « Dès le départ, tout le monde n’était pas sur la même longueur d’onde. Comme le soulignait notre rapport de décembre 2025, les Allemands et les Espagnols voyaient surtout dans ce programme une occasion de développer des compétences qu’ils ne maîtrisaient pas encore totalement. Côté français, l’objectif était plutôt de conserver et de faire vivre des savoir-faire que nous possédons déjà », explique le président de la commission.

« Et, au fond, cet échec révèle un problème plus large : la France et l’Allemagne avaient pendant longtemps des ambitions différentes, avec une Allemagne pour qui la défense était secondaire et reposait énormément sur les Etats-Unis. Désormais, la vision allemande est plus nationale et porte un développement rapide et massif de son industrie de défense. Nous sommes donc passés d’ambitions divergentes et des ambitions concurrentes, moins éloignées sur l’analyse stratégique, mais du coup manifestement moins partenariales pour l’instant », analyse Cédric Perrin. Pour le sénateur, les faits lui donnent raison, concernant les débats de la loi de programmation militaire, dont le vote solennel a lieu ce mardi après-midi. Face à ces « ambitions concurrentes », « il est fondamental que la position de la commission du Sénat prévale, à savoir accélérer notre effort de défense pour éviter le décrochage par rapport à l’Allemagne. Avec la proposition du gouvernement, notre budget de défense ne représenterait plus que 46% de celui de l’Allemagne en 2030 ! » alerte Cédric Perrin.

Amendement du Sénat sur la LPM pour un démonstrateur de Scaf made in France « d’ici 2035 »

La France va-t-elle maintenant pouvoir développer l’avion de nouvelle génération à elle seule, sachant que Dassault prépare le standard F5 du Rafale, qui doit remplacer le standard actuel F4 ? A voir. Anticipant cette mort annoncée, les sénateurs ont fait un pas en ce sens, dans le cadre de l’examen du projet de loi de programmation militaire, dont le vote solennel a lieu ce mardi après-midi. En commission, les sénateurs ont ainsi adopté un amendement qui prévoit la réalisation d’un « démonstrateur de chasseur de 6ème génération, au besoin national, (qui) sera réalisé d’ici 2035 ». Mais avec un coût de développement faramineux estimé à 100 milliards d’euros, la France pourra-t-elle supporter seule le projet, alors que l’heure est aux choix et à la frugalité budgétaire ? Le gouvernement renforce déjà de 36 milliards d’euros le budget des armées dans la LPM. Même si le sujet fait débat – le Sénat fixe le besoin à + 50 milliards d’euros – aller plus loin, du moins suffisamment pour intégrer le surcoût d’un NGF national, semble difficile à supporter.

La clef pourrait se trouver dans un nouvel accord avec un autre pays, comme la Suède, qui a son avionneur national avec Saab, ou l’Inde, qui signe un méga contrat de 114 Rafale à Dassault. Le Scaf est mort, vive le Scaf ? On n’en est pas là. Dans l’immédiat, l’heure en aux funérailles…

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