Abstention des jeunes : « Les politiques ne parlent pas des sujets qui les préoccupent »

Abstention des jeunes : « Les politiques ne parlent pas des sujets qui les préoccupent »

Depuis le début du mois de mars, dans le sillage de l’élection présidentielle, Tâm Tran Huy reçoit chaque semaine dans son émission « 20 ans en 2022 » des jeunes pour débattre de leurs préoccupations. Quels choix ont-ils fait les 10 et 24 avril derniers, alors que l’abstention chez les moins de 35 ans a atteint un niveau particulièrement haut aux deux tours de l’élection présidentielle ?
Public Sénat

Par Juliette Bezat

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13 min

Publié le

« Les politiques ne parlent plus des jeunes et ne parlent plus aux jeunes », s’indignait Etienne à la veille du second tour. Ce dimanche, Emmanuel Macron a été réélu avec 58.5 % des voix. Un résultat net et sans bavure, mais sur fond d’abstention record (28.01 %) depuis 1969. L’institut de sondage Ipsos Sopra Steria a publié lundi matin son enquête sur le profil des abstentionnistes du second tour : près de 40 % des moins de 35 ans ne se sont pas rendus aux urnes. Pourtant, les jeunes n’ont jamais été aussi engagés : marche pour le climat, engagements associatifs et au niveau local… L’abstention n’est donc pas le symptôme d’un désintérêt de la part des jeunes pour la politique mais plutôt la signification que ces derniers ne semblent plus voir dans le vote un moyen d’expression démocratique.

Etienne, Adam, Hachimia, Matthieu, Aaron Raymond, Jeanne et Memet ont participé à l’émission « 20 ans en 2022 » sur Public Sénat. Malgré une certaine amertume chez certains d’entre eux, tous, à l’exception de Matthieu, ont voté aux deux tours de l’élection. Ils ont accepté de partager leur ressenti sur cette élection présidentielle inédite, marquée par la crise sanitaire, la guerre en Ukraine, l’abstention et la montée de l’extrême droite.

« Ils [les politiques] s’étonnent que les jeunes se soient abstenus, mais on ne parle pas des sujets qui les préoccupent et après on dit que c’est de leur faute. »

Matthieu, 20 ans, s’est abstenu aux deux tours. Dans son entourage, beaucoup ont voté blanc, mais lui a préféré s’abstenir : il juge que le nombre de votes blancs est rarement mis en avant, contrairement à celui de l’abstention « qui envoie un message plus fort ». Pourtant, Matthieu a suivi la campagne avec intérêt. Il parle d’abord d’un sentiment d’illégitimité et témoigne d’une forme de lassitude : « On a du mal à se reconnaître dans l’offre politique, on sent qu’il y a un manque de renouvellement avec Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon qui se représentent pour la troisième fois. Peu importe pour qui je vote – à l’exception de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour – j’ai le sentiment que rien ne va changer. » Il conclut : « L’abstention, pour moi, c’est une manière de rejeter tout le système. »

Depuis ses 14 ans, Etienne est engagé pour la cause écologique et a organisé plusieurs marches pour le climat en 2019. Il a voté pour le candidat écologiste, Yannick Jadot. À la veille du second tour, il constate que l’ensemble des thèmes traités lors de l’émission « 20 ans en 2022 » - précarité des jeunes, accès au logement et à l’emploi, environnement, violences sexistes et sexuelles… - ont été occultés pendant la campagne : « Ils [les politiques] s’étonnent que les jeunes se soient abstenus, mais on ne parle pas des sujets qui les préoccupent et après on dit que c’est de leur faute. » Etienne se dit plus que déçu, en colère : « On a l’impression que les politiques s’en foutent de nous. Si on fait le bilan du quinquennat qui s’est déroulé, c’était une vidéo avec McFly et Carlito. Ce n’est pas ça une politique jeunesse. » Dans son entourage, beaucoup se demandent à quoi sert encore de voter : « Les politiques ne parlent plus des jeunes et ne parlent plus aux jeunes, donc évidemment qu’il y a un désenchantement. Mais ce n’est pas de la faute des jeunes, c’est celle des politiques. »

Frédéric Dabi, directeur général de l’IFOP et auteur de « La Fracture », avance deux explications à l’abstention des jeunes aux élections : d’une part, certains ne se retrouvent pas dans l’offre électorale et d’autre part, il y a l’idée que le vote est vain car il ne changerait rien à leur situation personnelle et à celle du pays. Il note que ce désenchantement chez les primo-votants marque une rupture avec les jeunes des anciennes générations qui avaient « un réflexe d’aller voter quasi-automatique » et croyaient en la capacité du politique à changer les choses. Par conséquent, les jeunes associent la démocratie représentative et l’action des politiques à l’absence de résultats. Dans le cas de cette élection, nombre d’entre eux ont dénoncé l’absence de leurs sujets de préoccupation dans le débat. Dans un entretien publié dans le journal Le Monde après le premier tour, le sociologue Vincent Tiberj, spécialiste des comportements électoraux, estime que les thèmes « chers aux jeunes » - l’environnement, mais aussi les inégalités sociales et l’éducation - n’ont pas été suffisamment abordés pendant la campagne.

La question climatique quasi-absente de la campagne

Le cas de la question climatique illustre bien la défiance des jeunes à l’égard de la démocratie représentative. Frédéric Dabi analyse : « Ils ont l’impression que l’urgence est là, que la planète est au bord du gouffre, et ils voient que les politiques ne bougent pas. Donc ils se disent qu’il y a un autre régime que la démocratie pour mieux faire avancer les choses, dans une logique de radicalité et d’efficacité. » Pour Khedidja Zerouali, journaliste au pôle social de Mediapart, les partis politiques « n’ont pas su capter la ferveur de la mobilisation des jeunes ». Elle rappelle que le mouvement citoyen lancé en 2019 « Youth for climate » n’a pas fait campagne pour le candidat écologiste : « Les mouvements qui ont été menés par la jeunesse n’ont pas eu de traduction politique, car les politiques ne savent pas leur parler. »

Le débat de l’entre-deux-tours a laissé Étienne amer : « Ils ont parlé d’environnement pendant 18 minutes, mais mal. Ils ont dit bêtise sur bêtise, on n’a parlé que d’énergie et de manière ridicule […] Il y a un décalage avec la réalité scientifique et ce que font les politiques. C’est à se demander s’ils sont informés. »

Jeanne, 20 ans, étudiante en école d’ingénieur en agroalimentaire à Rouen, a elle aussi voté pour Yannick Jadot au premier tour de l’élection pour que la question écologique soit « entendue ». Elle explique : « J’ai vu que ce serait probablement Emmanuel Macron et Marine Le Pen au second tour, et ce sont des candidats qui ne donnent pas de place à l’écologie dans leur programme. J’ai voulu montrer qu’il y avait des voix pour l’écologie et que ce n’était pas un sujet négligeable. »

Les questions sociales trop peu abordées

Hachimia, 22 ans et présidente de l’association « Institut élémentaire », estime que la question des inégalités sociales n’a pas été véritablement abordée pendant les débats « alors qu’on voit les prix augmenter et le capital des Français les plus pauvres qui baisse ». Très investie dans sa ville (Marseille), elle a voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour. Elle considère que le candidat Insoumis s’est « adressé aux Français comme à des citoyens, alors que Marine Le Pen et Emmanuel Macron se sont adressés à des électeurs ». Pour elle, les deux candidats retenus au second tour sont hors-sol : « Ils n’ont pas conscience de ce que vivent les Français. » Pour Hachimia comme pour nombre d’électeurs, le duel Macron - Le Pen a posé un dilemme : « Macron va désocialiser la France et Marine Le Pen va la déshumaniser. Notre responsabilité, c’est de faire des choix même quand c’est compliqué, je préfère la guerre sociale à la guerre civile car c’est plus simple de se relever d’une guerre sociale. »


Memet, 25 ans, étudiant à Science Po Paris a participé à l’émission sur la précarité étudiante au début du mois de mars. Fils d’ouvriers, il se qualifie lui-même de transfuge de classe. Au premier tour de l’élection, lui aussi a voté pour Jean-Luc Mélenchon. Contrairement à Hachimia, il estime que les questions d’inégalités sociales et de précarité chez les jeunes ont été médiatisées chez les candidats de gauche pendant la campagne mais déplore que la question de la pauvreté chez les jeunes ne se soit pas imposée comme une priorité dans le débat : « C’est injuste par rapport aux sacrifices qu’on nous a demandé de faire pendant la crise. Pendant l’entre-deux-tours, on s’est focalisé sur le programme de Marine Le Pen et les débats se sont surtout cristallisés autour de sa politique migratoire et de la question du voile. La conséquence, c’est que les jeunes n’ont pas été un sujet et la question de la pauvreté chez les jeunes n’a pas reçu l’écho qu’elle mérite. »

« La méritocratie, un sujet de fond »

Memet s’est également agacé de la phrase prononcée par le Président sortant lors du débat de l’entre-deux tours « On est tous dans la vraie vie » : « Emmanuel Macron se pense légitime pour parler de la réalité de beaucoup de Français qu’en fait, il ne connaît pas. » Sensible aux questions d’égalité des chances, eu égard à sa trajectoire personnelle, il regrette que l’idée de méritocratie républicaine qui structure le système d’éducation en France n’ait été remise en cause par aucun des candidats - gauche comprise : « La question de la méritocratie qui structure notre système scolaire constitue un véritable sujet de fond pour traiter les inégalités sociales. Elle pose la question de l’égalité des chances en France, car une grande partie des gens se trouve exclue de ce système du fait de leur origine sociale. C’est un sujet qui est à la base de tout, et dont personne ne s’est saisi. » Par ailleurs, il considère que cette problématique est aussi liée à celle de la formation des élites : « Bien sûr qu’il y aura toujours des élites, mais il faut réfléchir à la manière dont on les forme. Ce sujet n’alimente certes pas les conversations des jeunes, mais pourtant ils sont tous concernés. »

Aaron Raymond, 22 ans, étudiant et entrepreneur dans l’audiovisuel, a voté pour Fabien Roussel au premier tour. Selon lui, le candidat communiste était celui qui proposait le plus de mesures sociales pour les jeunes, parmi lesquelles le revenu pour les moins de 25 ans et un quota de jeunes de moins de 25 ans dans les entreprises : « Dans mon milieu, c’est compliqué de trouver une place avec un contrat, et pas juste un stage. » Par conséquent, il regrette que le Président sortant n’ait pas parlé davantage « du monde du travail pour les jeunes, des métiers précaires dans le secteur culturel, des questions de violences conjugales et de la cause LGBTQIA + ».

Sur 146 minutes, seules 3 secondes du débat ont été consacrées à l’égalité femme-homme. »

Jeanne a regretté que le sujet de l’égalité femme-homme et des violences sexistes et sexuelles ait été absent et de la campagne et du débat de l’entre-deux-tours : « Le compte Instagram « Simone Média » a publié les temps de paroles accordés à ces questions. Sur 146 minutes, seules trois secondes du débat ont été consacrées à l’égalité femme-homme, 90 secondes seulement sur les féminicides et pas une seule seconde sur les droits LBTQIA + et les handicapés. » Etienne s’indigne lui aussi : « Je ne comprends pas comment, quand on sort d’un quinquennat marqué par le mouvement #MeToo, le sujet ne soit pas abordé pendant la campagne. » Ironique, il ajoute : « C’était d’ailleurs censé être la grande cause du quinquennat. »

Adam, 20 ans et étudiant en Relations Internationales à l’institut national universitaire Jean-François-Champollion dans le Tarn, a voté pour Emmanuel Macron dès le premier tour, mais regrette que le débat se soit déroulé comme « sur un ring où on envoie le plus de punchlines et où on gagne pour sa répartie et pas forcément sur le fond ». Il ajoute que le débat ne l’a pas intéressé puisque « les thématiques de fond, c’était des grandes phrases sur des attaques personnelles ».

Les élections législatives envisagées comme un « troisième tour » de l’élection présidentielle

Etienne, Jeanne, Adam, Hachimia, Aaron Raymond et Memet ont tous décidé de faire barrage à l’extrême-droite au second tour. Matthieu, lui, s’est abstenu. La veille, Etienne résumait : « Dimanche, on fait barrage à Le Pen et lundi, on combat Macron. » Tous ont également affirmé qu’ils se rendraient aux urnes pour les élections législatives des 12 et 19 juin. A l’exception de Adam qui envisage de voter pour un candidat de la majorité présidentielle, tous souhaitent voter pour des candidats de gauche, France Insoumise en tête.

Le 19 avril, le troisième homme de l’élection (21.95 %), derrière Marine Le Pen et Emmanuel Macron, a appelé les Français à l’élire Premier ministre en votant pour une « majorité d’Insoumis » et de « membres de l’Union populaire » aux élections législatives. Plus récemment, lors d’une conférence de presse tenue le soir du second tour, le candidat Insoumis a affirmé à nouveau : « Le troisième tour commence ce soir. » Pourtant, le taux d’abstention aux élections législatives n’a cessé d’augmenter depuis 1981 (29.1 %) avant d’atteindre un niveau record de 51.3 % en 2017 : avec le vote de seulement 13 % des électeurs inscrits, La République En Marche était alors arrivée en tête, briguant 355 des sièges à l’Assemblée nationale - partagés avec le Modem de François Bayrou. Le taux d’abstention des jeunes au second tour des élections législatives avait lui aussi atteint un nouveau record de 56.83 %.

Les élections législatives sont, pour la gauche, l’occasion d’une recomposition autour de La France Insoumise et de Jean-Luc Mélenchon. Alors que ce dernier est parvenu à mobiliser des électeurs traditionnellement abstentionnistes et qu’un jeune électeur sur trois lui a accordé son vote au premier tour de la présidentielle, peut-il maintenir cette dynamique jusqu’aux élections législatives des 12 et 19 juin ?

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