Business is business (« les affaires sont les affaires »). Javier Milei et Donald Trump ne le savent que trop bien. Le président argentin est empêtré depuis plus d’un an dans un scandale lié à la cryptomonnaie Libra, dont il a fait la promotion juste avant l’effondrement de son cours. Alors que la chute a occasionné plus de 100 millions de dollars de pertes chez les investisseurs, le journal argentin La Nacion a publié ce vendredi 13 mars les échanges entre Javier Milei et un lobbyiste de Libra, précédant une publication du président argentin sur X qui avait fait bondir le cours de l’actif. Ces échanges mettraient en évidence un « accord » sur le soutien à la cryptomonnaie en échange de 5 millions de dollars. Après l’échec d’une commission d’enquête parlementaire qui n’avait pas réussi à auditionner Javier Milei ou son premier cercle, une procédure pénale est en cours en Argentine, alors que le chef de l’Etat avait toujours nié avoir été informé des « détails du projet. »
Le précédent du stop-and-go de Trump sur les droits de douane
Lui aussi président / businessman, Donald Trump n’est pas étranger à ce genre de péripéties. En octobre 2019, déjà, Vanity Fair interrogeait la politique commerciale « chaotique » de Donald Trump et ses nombreux revirements : « La parole du président peut faire bouger les marchés et faire gagner des milliards à certains traders. Mais ces traders savaient-ils ce que Donald Trump allait dire avant qu’il ne le dise ? »
Nouveau mandat, mêmes mises en cause. En avril 2025, Donald Trump poste sur son réseau Truth Social « C’EST LE MOMENT D’ACHETER », alors que Wall Street est au plus bas à cause de la politique de droits de douane du président Trump. Ce dernier annoncera une pause de 90 jours des droits de douane supplémentaires quelques heures plus tard, après que certains proches de Donald Trump – comme l’élue républicaine de Géorgie Marjorie Taylor Greene – aient acheté des actions au plus bas du marché dans les jours précédents (voir notre article).
Un demi-milliard échangé sur les marchés 15 minutes avant l’annonce par Donald Trump de discussions avec l’Iran
Rebelote la semaine dernière : le Financial Times révèle que 15 minutes avant le post du président américain annonçant sur Truth Social des « discussions sérieuses » avec l’Iran, 580 millions de dollars de contrats pétroliers ont été opportunément vendus sur les marchés américains. Après l’annonce de Donald Trump sur le début des négociations avec l’Iran, les indices boursiers sont repartis à la hausse et les acheteurs de ces fameux contrats pétroliers – dont le Financial Times ne connaît pas l’identité – ont donc potentiellement réalisé une énorme plus-value. De nombreux analystes financiers font part de leur « malaise » et de leur « frustration » face à ces mouvements boursiers devenus récurrents dans la presse américaine. D’autres, comme Tim Skirrow auprès du Financial Times, responsable des produits dérivés au sein du cabinet de conseil Energy Aspects, que les volumes échangés « ne sont pas excessivement importants », et qu’il est peut-être difficile de « faire le lien », dans ce cas précis. « Nous ne nous exprimons pas à ce sujet car, à part des soupçons, il n’y a rien de concret », répond de même un conseiller financier francophone. Lundi, le porte-parole de l’administration Trump, Kush Desai, a assuré que « la Maison Blanche ne tolère pas qu’un membre de l’administration puisse tirer profit illégalement d’informations privilégiées » et que « toute allégation selon laquelle des responsables se livreraient à de telles activités sans preuve est sans fondement et relève d’un journalisme irresponsable. »
Polymarket : 143 millions de dollars gagnés par des « parieurs informés »
Les problématiques soulevées par la proximité de certains élus avec des informations privilégiées qui peuvent être facilement monétisées ne sont pas nouvelles. Le député républicain Chris Collins avait été condamné en janvier 2020 pour avoir transmis des informations confidentielles à d’autres investisseurs d’une entreprise de la biotech (Innate Immunotherapeutics) et pour avoir demandé à son fils de vendre ses actions de l’entreprise australienne après avoir appris l’échec d’un essai clinique.
Mais la nouveauté de ces dernières années en revanche, c’est l’essor de sites comme Polymarket, interdits en France, qui permettent de parier sur des événements d’actualité. Si les délits d’initiés sont déjà complexes à contrôler puisque l’information est de fait ce qui permet aux investisseurs de réaliser des coups sur les marchés, contrôler ce genre de marchés prédictifs est encore plus difficile. Deux chercheurs de la Columbia Law School et de l’Université de Haïfa ont publié il y a deux semaines un article analysant les paris réalisés sur Polymarket depuis 2024 qui identifie des parieurs « informés » ayant gagné plus de 143 millions sur deux ans dans des paris « anormaux. » Ces parieurs réussissent plus de deux tiers de leurs paris (70 %), sans que cela relève nécessairement du « délit d’initié » au sens du droit américain, précisent les auteurs.
« Ces marchés prédictifs évoluent plus vite que le cadre légal censé les réguler. […] Notre étude a pour but d’établir le contexte et l’analyse juridique nécessaire pour réduire cet écart », expliquent les auteurs. Il y a trois semaines, Polymarket a annoncé recourir à une intelligence artificielle pour détecter les flux financiers suspects liés à des rencontres sportives. La mission a été confiée à Palantir, la société de Peter Thiel, historique de la « mafia Paypal », milliardaire de la tech américaine au centre des réseaux Trump et proche – notamment – du vice-président JD Vance.
L’un des fondateurs de Polymarket, Shayne Coplan, défend par ailleurs ces « paris informés » en expliquant que le but de Polymarket était précisément de créer « les incitations financières nécessaires à la divulgation d’informations au marché. » En clair, le but est bien d’utiliser les forces de marché pour « prédire » ce qu’il va se passer – et non de parier. Il n’en reste pas moins que sur la page d’accueil de Polymarket, les paris sur la situation en Iran, sur le cours du pétrole ou sur des frappes du Hezbollah contre Israël sont à la une. Dans la nuit de dimanche à lundi, un parieur a placé plus de 170 000 $ sur une invasion terrestre de l’Iran par les forces américaines avant le 31 mars. Dans le contexte international actuel, aucun pari n’est fou.