Après la défaite à la présidentielle, les sénateurs LR en « état d’apesanteur »

Après la défaite à la présidentielle, les sénateurs LR en « état d’apesanteur »

Entre « sinistrose » et motifs d’espoirs, les sénateurs LR sont encore « sonnés » par la défaite de leur famille politique à la présidentielle. « Le ciel nous est tombé sur la tête », reconnaît Bruno Retailleau, patron du groupe, qui a « craint pour l’unité du groupe », qui a malgré tout « tenu ». Les sénateurs sont pour l’heure dans « l’expectative », avant les législatives. L’immense chantier de la reconstruction est devant eux.
François Vignal

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« J’suis dans un état proche de l’Ohio, j’ai le moral à zéro », chante une sénatrice. Elle ne se prend pas encore pour Isabelle Adjani. C’est plutôt l’état de la droite, et des LR en particulier, qui lui fait pousser la chansonnette. Notre élue préfère encore en sourire. Mais depuis la défaite cuisante et historique de Valérie Pécresse à la présidentielle, ce n’est pas la fête chez les sénateurs LR. « C’est complètement la sinistrose. On ne va pas vous dire autre chose, à 4,7 %. Ça ne risque pas d’en être autrement. Il y a aussi beaucoup de fatalisme, en mode, une fois qu’on a touché le fond, on ne peut que remonter. Beaucoup sont désabusés », lâche cette sénatrice du groupe LR.

« J’ai eu le sentiment d’être en mai 81, que quelque chose s’effondrait »

« On n’a pas encore remonté la pente. On est encore dans l’effet de sidération. C’est très violent », reconnaît aussi Jérôme Bascher, sénateur LR de l’Oise. « Moi j’ai eu le sentiment d’être en mai 81, que quelque chose s’effondrait. 4,5 % à la présidentielle, ça fait un choc », avoue Catherine Procaccia, sénatrice LR du Val-de-Marne. L’effet de souffle se fait encore sentir. « On a tous été sonnés », confirme la sénatrice LR de l’Essonne, Laure Darcos. Pas au point de prévoir une cellule psychologique quand même. La « camaraderie » du groupe joue le rôle de Lexomil. « On se serre les coudes pour rebondir. Nous ne sommes pas dépressifs », assure un sénateur LR.

En réalité, les LR ont le sentiment de commencer à sortir la tête de l’eau petit à petit. Certains ont même de l’espoir. De quoi voir l’avenir, non pas en rose, ni en bleu, mais un peu moins en noir. Ils sont surtout dans un entre-deux. « Ce n’est pas la sinistrose, mais il y a un sujet d’attente. On est plutôt dans l’expectative. On attend de voir la composition du gouvernement, son orientation et savoir si certains élus rejoignent le gouvernement ou pas », et bien entendu « le résultat des législatives », explique Jérôme Bascher.

« Il y a eu des jours très difficiles » reconnaît Bruno Retailleau

Bruno Retailleau, le président du groupe LR, décrit une ambiance « très particulière ». « Le ciel nous est tombé sur la tête, car on a fait moins de 5 % des voix. Il y a eu des jours très difficiles, où j’ai craint pour l’unité du groupe », confie le sénateur de Vendée à publicsenat.fr, « mais ça ne s’est pas réalisé. Le groupe a bien tenu ». Pour le patron des sénateurs LR, la situation n’est pas si catastrophique. « Je ne peux pas dire qu’il y ait de sinistrose. On est plutôt dans un état d’apesanteur », lance Bruno Retailleau, qui remarque qu’« il n’y a pas eu de campagne, le discours d’Emmanuel Macron au soir du second tour n’avait pas de souffle, il n’y a pas d’état de grâce, on ne sait pas s’il veut donner une orientation de droite ou de gauche. On voit les hésitations. Et l’opération débauchage des LR a échoué, sauf à la marge ». De quoi avoir quelques espoirs. Le président de groupe ne « dit pas que tout va bien », mais il espère bien que « la roue tourne ». Un séminaire, fin avril, a permis de libérer la parole, en mode thérapie de groupe. « Il n’y a jamais eu autant de personnes qui se sont exprimées. J’ai eu aussi individuellement des dizaines de sénateurs. Je ne dis pas que quelques-uns ne peuvent pas bouger, mais c’est à l’unité », pense Bruno Retailleau.

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Alors que les députés LR vont certainement perdre des sièges, les sénateurs espèrent pouvoir jouer la base arrière. « Côté Sénat, on est peut-être les seuls qui vont tenir la route. Mardi, à la réunion de groupe, je n’ai pas senti des tensions comme dans l’entre-deux-tours, où forcement, il y avait deux camps » sur la ligne à tenir pour le second tour, se souvient Laure Darcos. La responsable des LR dans l’Essonne ajoute :

Nous tenons le choc et à partir de cet été, nous allons repartir dans la bataille de l’opposition, que j’espère moi constructive.

« Le Sénat aura un rôle encore plus important »

Pour les législatives, l’union de la gauche risque de faire du mal aux candidats LR. « Notre argument, c’est que la seule opposition constructive, ce sera la nôtre », répond Laure Darcos. « On a des sources d’espérance pour la suite », confirme Cyril Pellevat, sénateur de la Haute-Savoie, rattaché au groupe LR.

« Sans être fongible dans le macronisme », lui non plus ne veut pas d’opposition systématique. « Le Président a quand même ouvert une porte à des réflexions avec la droite. Il y a des sujets où on peut intervenir et apporter une expertise. On peut amener un support sur les institutions, la réforme des retraites à 65 ans », ajoute Cyril Pellevat. Le président du Sénat, Gérard Larcher, note d’ailleurs dans Le Figaro « que le projet de réforme paramétrique que (le Président) avance est très proche de celui défendu par le Sénat depuis trois ans. Au Sénat, nous serons prêts et nous n’attendrons pas l’arrivée du texte ».

Une Haute assemblée qui pourrait profiter de la situation. « Le Sénat aura un rôle encore plus important, un rôle accru. On incarnera le seul contre-pouvoir non démagogique, crédible », selon Bruno Retailleau. Même sentiment chez Catherine Procaccia : « Au Sénat, on a encore une belle majorité. On va avoir un rôle et il n’en est que conforté », selon la sénatrice LR du Val-de-Marne. D’autant que « sur la réforme constitutionnelle annoncée, il ne peut pas faire sans nous », rappelle Catherine Procaccia. La sénatrice voit dans le contexte l’occasion pour les sénateurs de peser davantage. « Il faut absolument que les LR se remettent en cause après les législatives. Et les sénateurs doivent avoir plus de poids que les députés LR, sur le plan national. On est 140, ils devraient être entre 50 et 70. Ils ne vont pas faire non plus la pluie et le beau temps dans les décisions », lance Catherine Procaccia.

« Les sénatoriales de 2023 seront aussi impactées, faut pas rêver »

Autre motif qui rassure les élus LR de la Haute assemblée : les sénatoriales de septembre 2023 devraient bien se passer. « Le corps électoral n’a pas bougé », souligne Bruno Retailleau. « En 2023, le Sénat comptera sur les élections municipales de 2020, on sera la force politique démocratique d’opposition », ajoute Catherine Procaccia.

Un optimisme que vient doucher un sénateur du groupe : « Il ne faut pas croire à un moment donné que ça ne touchera pas l’élection sénatoriale. La nouvelle majorité présidentielle est quand même très large. Les sénatoriales de 2023 seront aussi impactées, faut pas rêver ». Il rappelle qu’« en 2011, on disait que c’était impossible que la gauche remporte le Sénat. Je ne dis pas qu’on va perdre la majorité en 2023. Mais encore deux fois et c’est bon », alerte ce sénateur LR. Il ajoute :

On ne peut pas dire ça bouge partout autour de nous, sauf chez nous, et on fait comme si de rien ne se passait. Il faut qu’on se remette en question.

« Changement de nom, de programme, de ligne politique »

Tout le monde s’accorde sur un point : un immense travail est devant. « LR est une marque qui perd aux élections nationales », constate Jérôme Bascher, « il faut qu’on regarde peut-être un changement de nom, de programme, de ligne politique et un renouvellement clair, qui n’est pas fondé que sur l’intérêt personnel et le pouvoir ».

« On a perdu en 15 ans 10 millions de voix. Au-delà de Valérie Pécresse, il y a aussi des questions fondamentales qui sont posées », pointe Bruno Retailleau, pour qui « après les législatives, il faudra tout reconstruire ». Le président de groupe s’active déjà. Il voit des « intellectuels de droite et de gauche pour redéfinir ce nouveau logiciel ». Il a aussi « vu Laurent Wauquiez, David Lisnard, Eric Ciotti, François-Xavier Bellamy ». Pas vraiment l’aile des LR ouverte à Emmanuel Macron.

« Notre reconstruction sera longue »

« Notre reconstruction sera longue. Et elle est nécessaire au pays », croit Max Brisson, sénateur des Pyrénées-Atlantiques, pour qui « il ne s’agit pas de s’opposer pour s’opposer, mais d’être indépendant. Nous n’avons pas vocation à rejoindre la majorité présidentielle, ce qui ne veut pas dire que nous ferons de l’opposition systématique ». Il faut « reconstruire une force d’alternance de la droite républicaine » pour ne pas laisser comme seule alternative « l’extrême droite et la gauche radicale », ajoute-t-il. Ce travail de fond est essentiel, alerte Max Brisson :

Les organisations politiques peuvent disparaître. Elles peuvent aussi se reconstruire avec force, alors qu’elles apparaissaient moribondes. Je ne sais pas laquelle des deux voies sera la nôtres. Mais nous avons connu de grandes disparitions de forces politiques dans l’histoire.

Le sénateur craint aussi « qu’on mette en avant l’incarnation, avant le travail de fond ». Pour lui, le prochain président des LR, avec une élection attendue plutôt à l’automne, « aidera à la reconstruction, mais ce ne sera peut-être pas lui qui la portera ensuite. Mais il y a débat ». En effet. « C’est le moment de rebondir », croit René-Paul Savary, sénateur LR de la Marne, « mais tant qu’on n’a pas un leader qui porte un projet, c’est difficile. Il faudra le désigner après les législatives ». Un autre sénateur s’étonne aussi d’entendre « ceux qui disent qu’on n’a pas besoin d’un champion mais d’un projet. La Ve République, c’est l’incarnation. Si vous avez un leader, il vous sort de l’ornière ».

Sans « débat au sein du groupe », « ça peut craquer » prévient Céline Boulay-Espéronnier

Mais l’immense problème des LR, pris entre Emmanuel Macron et l’extrême droite, est bien de savoir sur quelle ligne reconstruire. Une diversité illustrée par la sénatrice apparentée LR de Paris, Céline Boulay-Espéronnier. Elle fait partie des LR qui se montrent aujourd’hui Macron-compatibles. « Il y a trois blocs. Pour l’instant, on est coincés, et il faut aider Emmanuel Macron à gouverner à droite. Je ne déroge pas à cette ligne. Je ne me suis pas fait débaucher. Je reste profondément de droite. Et je ne vois pas pourquoi on ne culpabilise pas des personnes qui ont pensé voter Zemmour, avant le premier tour, et qu’on culpabilise d’autres qui disent qu’il faut aider Macron à gouverner à droite », s’étonne la sénatrice.

Céline Boulay-Espéronnier continue : « Le Sénat est un peu en décalage par rapport à la politique nationale et l’aspiration des Français. Si on n’a pas de débat au sein du groupe, ce sera pour moi une unité de façade. Il faut une unité de fond. Sans quoi, ça peut craquer, avec des sénateurs qui seraient tentés de partir, car ils diront qu’on n’est pas écoutés ». Comme le chantait The Clash, « should I stay or should I go ».

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