Assaut du Capitole : « Aux Etats-Unis, il y a deux camps qui adhèrent sans restriction à deux récits antagonistes »
Un an jour pour jour après l’assaut du Capitole, Joe Biden a prononcé une allocution solennelle depuis Washington. L’actuel président américain a accusé Donald Trump d’avoir « empêché un transfert pacifique du pouvoir », le 6 janvier 2021. Analyse d’une situation politique toujours très tendue, avec Lauric Henneton, maître de conférences à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et auteur du livre « Le rêve américain à l’épreuve de Donald Trump » paru aux éditions Vendémiaire.

Assaut du Capitole : « Aux Etats-Unis, il y a deux camps qui adhèrent sans restriction à deux récits antagonistes »

Un an jour pour jour après l’assaut du Capitole, Joe Biden a prononcé une allocution solennelle depuis Washington. L’actuel président américain a accusé Donald Trump d’avoir « empêché un transfert pacifique du pouvoir », le 6 janvier 2021. Analyse d’une situation politique toujours très tendue, avec Lauric Henneton, maître de conférences à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et auteur du livre « Le rêve américain à l’épreuve de Donald Trump » paru aux éditions Vendémiaire.
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Par Steve Jourdin

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Dans son allocution, Joe Biden revient sur ce qu’il qualifie d’ « insurrection armée ». Un an après, la démocratie américaine s’est-elle relevée du choc ?

Il y a d’abord la question de la qualification de l’événement du 6 janvier 2021. Etait-ce une tentative de coup d’Etat ou une insurrection comme le dit Joe Biden ? A l’image de tous les termes politico-historiques, c’est un sujet de débat. Mais l’événement se rapproche effectivement plus de l’insurrection que du coup d’Etat, car les partisans de Donald Trump n’ont pas tenté de prendre le contrôle de l’armée ou des médias. Le mot « insurrection » est également important dans le contexte américain, car selon la Constitution américaine les responsables qui sont reconnus coupables d’insurrection ne peuvent briguer de nouvelles charges publiques.

L’événement du 6 janvier aurait dû être un choc. Il aurait dû ouvrir durablement les yeux à un certain nombre de républicains. Cela a été le cas au départ, les présidents républicains au Sénat et à la Chambre des représentants ont été très clairs dans leur rejet du recours à la violence. Mais très rapidement, les élus républicains sont rentrés dans le rang, plus par intérêt électoral que par idéologie. Dans les sondages, on a en effet rapidement constaté une forme de normalisation chez les citoyens qui adhèrent au grand récit de Donald Trump.

On a assisté à la promulgation d’une forme de contre-récit chez les républicains, qui s’oppose directement à celui mis en avant par les démocrates. Il y a aujourd’hui aux Etats-Unis deux camps qui adhèrent sans restriction à des récits antagonistes, et qui refusent catégoriquement d’écouter ce que l’autre camp a à dire.

 

Le 6 janvier va-t-il devenir une date importante dans le calendrier politique américain ?

Pour les démocrates et la presse américaine, assurément. Mais pour l’opinion et la presse républicaine, tout cela fait partie de manœuvres politiciennes orchestrées par les démocrates ! C’est de la poudre aux yeux qui s’apparente, à l’instar des tentatives d’impeachment, à de l’acharnement contre Donald Trump. Les républicains considèrent que les démocrates vivent dans le passé et ne parviennent pas à se projeter dans l’avenir.

 

1 an après, Donald Trump refuse toujours sa défaite, et ses partisans estiment encore que Joe Biden a « volé » l’élection. Comment vous lexpliquez ?

Entre 7 et 8 électeurs républicains sur 10 considèrent que l’élection présidentielle a été volée. Une partie importante (34 %) des Américains estime aussi qu’une action violente contre le gouvernement peut parfois être justifiée. Pour beaucoup de républicains, cela permet de relativiser les événements du 6 janvier.

La société américaine est dans un processus de polarisation croissante depuis longtemps. Mais les choses se sont accentuées avec Donald Trump. Il a normalisé un certain nombre de formes discursives, comme l’outrage et la violence verbale. On observe aujourd’hui un jeu de radicalisation mutuelle, chacun des deux camps se rejetant la pierre de la responsabilité. Les trumpistes disent réagir à la « gauchisation » du parti démocrate, et les militants démocrates assurent agir en résistance au trumpisme. C’est de bonne guerre au niveau des militants et des partis politiques, mais la nouveauté est que cette polarisation se constate aussi désormais au niveau des opinions publiques.

 

Et Donald Trump reste encore très populaire aux Etats-Unis…

Oui, on a un peu tendance à l’oublier en France. Il y a toujours une frange considérable de l’opinion américaine qui le suit aveuglément. Sa cote de popularité est par exemple bien supérieure à celle de Nancy Pelosy, la présidente démocrate de la Chambre des représentants. Donald Trump est toujours très populaire et, si l’on met de côté les ennuis judiciaires qui pourraient l’empêcher d’y aller, il est difficile de l’imaginer renoncer à se présenter à l’élection de 2024.

 

Une commission d’enquête spéciale du Congrès a été mise en place en juillet 2021 pour faire toute la lumière sur l’assaut du Capitole. Peut-elle travailler sereinement ?

 

Il faut bien voir que les Midterms (élections de mi-mandat) auront lieu au mois de novembre. Mais la saison des primaires arrive très vite, dès le printemps. Par conséquent, les travaux de cette commission vont être lus à travers le prisme de la campagne. Toute offensive des démocrates contre Donald Trump sera interprétée par les républicains comme une attaque biaisée et désespérée. C’est une façon de lire le monde qui a sa propre logique.

Certaines décisions pourraient néanmoins être prises contre Donald Trump au niveau judiciaire, si le FBI décide par exemple de se saisir de l’affaire. Mais l’élection de 2024 sera alors peut-être déjà passée. Enfin, le Congrès pourrait décider de faire des retouches au niveau législatif afin de mieux encadrer le processus électoral, notamment pour empêcher les républicains de tenter de « truquer » le processus électoral au niveau des Etats.

 

Un an après la courte victoire de Joe Biden… quel bilan tirez-vous de sa présidence ?

C’est un bilan assez mitigé, car les promesses et les ambitions étaient démesurées par rapport aux marges de manœuvre. Les démocrates n’ont qu’une très faible majorité à la Chambre. Au Sénat c’est encore pire, dès qu’il y a une abstention ou une défection, plus rien ne peut avancer. Le problème des démocrates, c’est qu’ils ne tiennent pas compte de cette variable. Ils font des projets de loi démesurés en ambition qui n’ont aucune chance d’aboutir.

Certains textes ont néanmoins pu être adoptés, notamment la grande loi sur les infrastructures. A cette occasion, des républicains ont voté avec les démocrates à la Chambre et au Sénat, ce qui est une véritable réussite politique. En revanche, en matière de droits civiques, les promesses n’ont toujours pas abouti. Même blocage pour le « Build Back Better », ce grand plan social et environnemental de 1 800 milliards de dollars que Joe Biden ne parvient pas à faire passer. C’est une fois encore un plan très ambitieux, mais qui part dans tous les sens et qui est un peu disproportionné. De manière générale, en matière législative, les démocrates auraient tout à gagner à faire un peu moins, mais beaucoup mieux.

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