Assaut du Capitole, factieux : « Emmanuel Macron veut réduire la légitimité des manifestants en France »
Dans son interview aux journaux de 13h de France 2 et TF1, le président de la République Emmanuel Macron a convoqué l’assaut du Capitole des Etats-Unis ceux des lieux de pouvoir à Brasília au Brésil en les liant avec les violences commises lors de certaines manifestations contre la réforme des retraites en France. Une analogie très critiquée par des personnalités politiques, journalistes et citoyens sur les réseaux sociaux. Décryptage avec Thomas Huchon, journaliste d’investigation, spécialiste du complotisme et Thomás Zicman De Barros, docteur en science politique à Sciences Po Paris.  

Assaut du Capitole, factieux : « Emmanuel Macron veut réduire la légitimité des manifestants en France »

Dans son interview aux journaux de 13h de France 2 et TF1, le président de la République Emmanuel Macron a convoqué l’assaut du Capitole des Etats-Unis ceux des lieux de pouvoir à Brasília au Brésil en les liant avec les violences commises lors de certaines manifestations contre la réforme des retraites en France. Une analogie très critiquée par des personnalités politiques, journalistes et citoyens sur les réseaux sociaux. Décryptage avec Thomas Huchon, journaliste d’investigation, spécialiste du complotisme et Thomás Zicman De Barros, docteur en science politique à Sciences Po Paris.  
Stephane Duguet

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Mis à jour le

Lors de son interview dans les journaux télévisés de France 2 et TF1 ce mercredi 22 mars, Emmanuel Macron s’est exprimé sur les violences qui émaillent la mobilisation des opposants à sa réforme des retraites. Le texte a été adopté suite à l’échec à 9 voix près de la motion de censure qui visait le gouvernement Élisabeth Borne après l’activation de l’article 49 alinéa 3 de la constitution par la Première ministre. C’est dans un contexte de manifestations quotidiennes et à la veille d’un appel à la grève de l’intersyndicale que le président de la République a évoqué l’assaut du Capitole des Etats-Unis le 6 janvier 2021 et ceux des lieux de pouvoir à Brasília au Brésil le 8 janvier 2023 : « Quand les Etats-Unis d’Amérique ont vécu ce qu’ils ont vécu au Capitole, quand le Brésil a vécu ce qu’il a vécu […], on ne peut accepter ni les factieux, ni les factions », a-t-il affirmé.

Entretien croisé de Thomas Huchon journaliste d’investigation et spécialiste du complotisme et de Thomás Zicman De Barros, docteur en science politique à Sciences Po Paris. Sa thèse portait sur le mouvement des Gilets Jaunes avec une approche mêlant théorie politique et psychanalyse.

 

Pensez-vous qu’il était pertinent qu’Emmanuel Macron convoque l’assaut du Capitole aux Etats-Unis et les attaques contre les institutions des pouvoirs à Brasília alors qu’il parlait des violences commises lors de certaines manifestations en France ?

 

Thomas Huchon : C’est une comparaison très inquiétante qui n’est pas à la hauteur de la culture et de l’intelligence du président de la République. D’abord, je pense que c’est très difficile de comparer des évènements qui ont lieu dans des pays différents. Aux Etats-Unis, ça n’était pas une manifestation de gens qui revendiquaient un droit acquis durement. C’était des gens manipulés qui pensaient que l’élection présidentielle avait été manipulée. En France, ça n’est pas du tout des manifestations du mouvement QAnon qui pense que les élites font partie d’un complot pédophile.

Thomás Zicman De Barros : Je trouve que cette comparaison ne tient pas. En disant cela, Emmanuel Macron crée une symétrie entre des manifestants français qui sont en majorité de gauche et des manifestants aux Etats-Unis et au Brésil qui sont de droite radicale et d’extrême droite. En France, le mouvement social veut défendre le droit des travailleurs alors qu’au Brésil ou aux Etats-Unis, ce sont des mouvements qui remettent en cause le fondement de la démocratie libérale. On ne peut pas dire que les Français qui se mobilisent, veulent la fin de la démocratie libérale.

 

Dans la foulée de l’interview du président de la République, ses partisans se sont employés à nier qu’il avait comparé les manifestants français et ceux du Capitole aux Etats-Unis ou de Brasília. Emmanuel Macron parle quand même de « factieux et de factions » tout en convoquant l’imaginaire autour de ces deux événements violents…

 

Thomás Zicman De Barros : Je ne pense pas que ce soit un accident, surtout lors d’une parole publique comme celle-là où les mots sont bien choisis. En disant cela, Emmanuel Macron essaie peut-être de faire un amalgame et de réduire la légitimité des manifestants. Dans les manifestations en France, beaucoup de Français différents sont rassemblés. On a même vu que certains élus de la droite parlementaire étaient opposés à ce texte. Avec ce type de propos, il essaie de mettre dans le même groupe la gauche modérée et le centre avec les casseurs et les black-blocs. C’est une manière de créer des épouvantails.

Thomas Huchon : A partir du moment où il convoque cet imaginaire, le président laisse penser que les gens dans la rue qui demandent le respect de leurs droits sociaux sont des fascistes qui veulent faire un coup d’Etat. Cette comparaison malheureuse minore les vrais problèmes. On a un président de la République qui a un gouvernement sans majorité pour faire adopter sa réforme des retraites avec une opinion qui est contre, mais Emmanuel Macron tient quand même à la faire adopter.

Je suis le fils de Jean-Paul Huchon (ancien directeur de cabinet de Michel Rocard lorsqu’il était Premier ministre, ndlr) qui a beaucoup utilisé le 49-3 lorsqu’il travaillait avec Michel Rocard. Je vois bien ce que c’est et il ne peut pas y avoir de fierté à utiliser un dispositif certes constitutionnel, mais loin d’être légitime en vertu des valeurs démocratiques.

 

« Le vrai risque, c’est qu’une figure issue de la complosphère gagne en visibilité parce qu’elle expliquerait que voter n’a pas d’utilité puisque les représentants ne respectent pas les institutions », explique Thomas Huchon


 

Qu’est-ce la comparaison avec l’assaut du Capitole et des lieux de pouvoirs à Brasília dit de la vision qu’a Emmanuel Macron de ses opposants : partis politiques et syndicats ?

 

Thomás Zicman De Barros : Emmanuel Macron a été élu en 2017 et en 2022, mais c’est sa première expérience électorale. Il n’a jamais été député ou maire donc c’est une personne qui n’a pas eu l’expérience de la négociation. Tout cela fait que c’est un président réfractaire au débat. Il essaie avec force d’imposer sa vision, alors que la démocratie est faite de compromis. Emmanuel Macron voit plutôt ses opposants comme des obstacles à franchir. En utilisant les exemples des Etats-Unis et du Brésil, il essaie de se présenter comme une figure raisonnable et responsable alors que les autres seraient mues par les intérêts, l’idéologie et les émotions. L’esprit du macronisme, c’est de réformer la France avec un président qui s’impose et pour réformer, il faut que ce soit fait vite et de manière verticale.

Thomas Huchon : Cette comparaison ne correspond pas à la situation en France. Elle dit une méprise sur l’analyse de la situation. Vu les circonstances avec l’utilisation du 49-3, c’est normal que les gens ne soient pas contents. Ce qui m’inquiète avec le recours à cet article et la volonté de faire passer la réforme des retraites contre l’opinion, c’est que l’on donne raison aux complotistes qui disent que la démocratie ne sert à rien. Le vrai risque, c’est qu’une figure issue de la complosphère gagne en visibilité parce qu’elle expliquerait que voter n’a pas d’utilité puisque les représentants ne respectent pas les institutions. On pourrait voir émerger un Christophe Mercier (personnage fictif, vidéaste antisystème qui arrive au 2nd tour de l’élection présidentielle de la saison 3 de Baron Noir, ndlr). Dans tous les cas, la formule du président sur l’assaut du Capitole ne prépare rien d’apaisé et de modéré. Ça ne peut que radicaliser.

Partager cet article

Dans la même thématique

Déclaration de politique générale et avenir de la Nouvelle Calédonie en séance au Sénat ce 15 octobre
8min

Politique

« Ça fait 135 ans qu’on résiste ! » : pour les sénatoriales, le groupe RDSE vise « la stabilité, voire gagner un petit peu »

Plus vieux groupe de l’histoire du Parlement, le RDSE voit la moitié de ses 16 sièges remis en jeu lors du scrutin de septembre. Mais sa présidente, la sénatrice PRG Maryse Carrère, est confiante. Fort de « ce poids de l’histoire », le groupe, qui mêle radicaux de gauche et de droite, espère la stabilité voire quelques bonnes surprises.

Le

Marseille: Ilustration of a lawyer and judge
5min

Politique

Affaire Lyhanna : face aux critiques des politiques, avocats et magistrats élargissent la thématique de la journée « Justice morte » au manque de moyens

Le pré-rapport de l'inspection générale de la justice et de la gendarmerie sur les failles dans une enquête pour viols visant Jérôme Barella, le principal suspect du meurtre de la jeune Lyhanna, a conduit à une première sanction visant une magistrate d'Auch. Alors que se prépare « une journée Justice morte » lundi 29 juin, le président du Sénat, Gérard Larcher, s'est dit « choqué » par une « réponse » de l'institution judiciaire qu'il juge « corporatiste ». Cette journée n'avait pourtant, à l'origine, rien à voir avec l'affaire Lyhanna.

Le

Info Public Sénat. Face à la fronde, le projet de loi « État local » est retiré de l’ordre du jour du Sénat
5min

Politique

[Info Public Sénat] Face à la fronde, le projet de loi « État local » est retiré de l’ordre du jour du Sénat

Selon nos informations, le gouvernement va retirer le projet de loi « État local » de l’ordre du jour du Sénat. Ces dernières heures, plusieurs groupes du Sénat et les élus locaux, dont l’influente association des maires de France (AMF), dénonçaient les dispositions recentralisatrices de ce texte. Par ricochet, le gouvernement avance l’examen du projet de loi logement.

Le

Elections Municipales depouillement bureau de vote a Nice
8min

Politique

Explosion des micro-partis, formations dans le rouge, aides publiques et surprises… Ce que révèle le rapport de la commission des comptes de campagne

Le rapport 2025 de la CNCCFP, qui porte sur l’année 2024, montre une inflation du nombre de partis, avec 635 mouvements recensés, en vue des municipales et de la présidentielle. Le total des aides publiques s’élève à 66 millions d’euros cette année-là. Le niveau de richesse d’un parti à l’autre varie, avec quelques surprises…

Le