Un socialiste qui a faim est-il un socialiste frondeur ? Si le nouvel épisode de la longue série (on ne compte plus les saisons) des psychodrames du PS n’est pas dû aux ventres laissés vides, durant l’interminable bureau national de mardi soir, les camardes n’ont rien eu à se mettre sous la dent… à part le premier secrétaire, Olivier Faure.
« C’était long, il faisait chaud, rien à manger. Ils auraient pu prévoir des pizzas… Il n’y a pas eu de pause, rien, juste de l’eau. Ce n’était pas la meilleure façon de faire une soirée apaisée », s’étonne un socialiste. « Je n’en pouvais plus ! » lâche un autre camarade, qui s’est contenté d’« un yaourt, en rentrant à (son) hôtel », après les plus de six heures de BN, qui s’est terminé après minuit et demi.
« C’est le congrès de l’Unef ! »
Face à ces socialistes qui avaient les crocs, Olivier Faure en a-t-il fait les frais ? C’est en tout cas le message que veulent faire entendre les opposants internes à la direction. Après les municipales, où les fusions d’entre-deux-tours PS/LFI ont été mises en cause, le BN a été l’occasion des règlements de compte, comme nous l’annonçaient avant le conclave les opposants au premier secrétaire.
C’est une forme de renversement d’alliance qui s’est opéré. Alors que le courant d’Olivier Faure (texte d’orientation A, TOA) avait obtenu la majorité lors du congrès de Nancy, en juin dernier, grâce à l’appui du TOB de Boris Vallaud, hier soir, le même TOB s’est allié au TOC, celui de Nicolas Mayer Rossignol, sur une résolution déplorant « le manque de clarté et de cohérence » de la direction, qui a alimenté un « soupçon d’insincérité » lors des municipales. Mais Olivier Faure a refusé de soumettre au vote le texte, comme les statuts du parti le lui permettent. Face au « bordel » ambiant, un socialiste lâche : « C’est le congrès de l’Unef ! »
« Olivier Faure s’est retrouvé minoritaire »
Pour les opposants au premier secrétaire, c’est entendu : rien ne sera plus comme avant. « La nouvelle majorité du PS, c’est aujourd’hui le TOB et le TOC, sur la base du texte », soutient ce jeudi l’ancien sénateur PS David Assouline, mandataire du TOC au sein des instances. Il insiste : « Il y a une crise ouverte de direction du PS, car la majorité a changé et elle n’est plus celle du premier secrétaire ». « Normalement, il devait y avoir un vote, surtout qu’il était demandé par une majorité du BN », ajoute l’ancien sénateur de Paris, « mais ça a été refusé car les statuts disent que c’est le premier secrétaire qui doit le mettre à l’ordre du jour. Mais il ne l’a pas fait car il ne voulait pas être mis en minorité ».
Du côté du TOB, on parle plutôt de mise en minorité. « Ce qui a été acté hier soir, c’est qu’Olivier Faure s’est retrouvé minoritaire. C’est la raison pour laquelle il a refusé un vote, demandé par une majorité du BN », soutient l’entourage de Boris Vallaud, qui voit dans le refus du vote « un signe de fébrilité ».
« Olivier Faure a une majorité dans le parti grâce au courant de Boris Vallaud et on n’est jamais mis au courant de rien »
Ce qui permet aux opposants de se dire majoritaires, c’est le nombre de signatures du texte. « Il n’y a pas eu de vote, mais clairement, on a signé une motion sur laquelle il y a eu 38 voix sur 71 membres du bureau national. Donc oui, il y a un changement de majorité, ou d’équilibre, au sein de la direction nationale », souligne l’eurodéputé François Kalfon, lui-même signataire. Il pointe « une forme de blocage de la direction », avec une différence de lecture du scrutin : « Nous disons qu’il n’y a pas de vraie victoire. Eux, disent que oui, avec la méthode Coué ».
L’attaque inattendue de Boris Vallaud et de ses amis s’explique aussi par un malaise interne. « Si Olivier Faure a une majorité dans le parti, c’est grâce au courant de Boris Vallaud et on n’est jamais mis au courant de rien. Donc ça ne marche pas », constate l’entourage du président du groupe PS de l’Assemblée nationale. « C’est un coup de semonce assez fort pour lui faire comprendre aussi qu’il n’est pas tout seul à bord, qu’il ne peut pas tout décider tout seul », avance un parlementaire pro Vallaud, qui ajoute : « Il faut parfois réexpliquer les gravures ».
« Ne pas se ridiculiser »
Mais chez les amis du député de Seine-et-Marne, on souligne que le TOB ne serait pas si uni dans la fronde. « Boris Vallaud est extrêmement fragilisé dans son propre camp. Il y a des gens chez lui qui ont défendu la ligne de l’alliance avec LFI », rétorque un soutien de la direction. Le cas de l’ex-maire de Clermont Ferrand, tendance TOB, est évoqué. « Ce n’est pas Boris Vallaud qui décide de son bureau ce qu’il se passe à Clermont-Ferrand, ce n’est pas comme ça que ça se passe », corrige-t-on dans l’entourage du président du groupe PS de l’Assemblée.
Reste que certains membres du courant de Boris Vallaud ne sont pas chauds pour le grand déballage. « On peut avoir des différences d’appréciation entre nous, mais j’aurais tendance à être prudent dans le spectacle qu’on peut donner. Ce sont des divergences qui doivent être tranchées entre nous. Mais un parti politique n’est pas fait pour lui, il est fait pour ses électeurs », met en garde ce parlementaire pro-Vallaud, qui ajoute : « L’idée, c’est surtout de pas se ridiculiser, mais d’être en ordre de marche. Qu’est-ce que ça veut dire de faire un congrès maintenant ? On sort d’un congrès ».
« On est ulcéré par ceux qui jouent la défaite »
Chez les soutiens d’Olivier Faure, parler de mise en minorité ou de mise sous tutelle horripile. « Mise sous tutelle de quoi ? Le premier secrétaire est premier secrétaire jusqu’en 2028. Il a été réélu par la majorité des adhérents », recadre le député Arthur Delaporte, porte-parole du PS. « Ça veut dire quoi mis en minorité ? Il n’y a pas eu de vote. Ils inventent des oukases », ajoute le député, « ulcéré par ceux qui jouent la défaite ».
« On a l’habitude. Comme dirait l’autre, on garde le calme des vieilles troupes », minimise Arthur Delaporte. Le député du Calvados rappelle que « depuis 2018, Olivier Faure est ciblé de toutes parts par ceux qui ne sont pas d’accord avec la stratégie. Pourtant, le premier secrétaire a une stratégie de rassemblement de la gauche, qui a permis aux maires PS de garder leurs mairies pour une grande majorité d’entre d’eux ». Il ajoute :
« Si Olivier Faure ne peut pas diriger car il n’a plus de majorité, il doit prendre ses responsabilités », soutient David Assouline
Sous couvert d’anonymat, un parlementaire, lui-même opposant d’Olivier Faure, reconnaît cependant que factuellement, le numéro 1 du PS garde les gouvernes. « Olivier Faure n’est pas mis en minorité car il n’y a pas eu de vote. C’était son objectif : tout faire pour éviter un vote. Ce n’était pas programmé donc ça n’a pas été soumis au vote », reconnaît ce parlementaire PS. Mais le même ajoute aussitôt : « Quand on est premier secrétaire et qu’on a la fronde de la majorité arithmétique des membres du BN, il faut savoir écouter les choses ».
La pression portée par les opposants sur le premier secrétaire est forte. Sans aller jusqu’à demander formellement la démission du numéro 1 du PS, comme l’a fait le maire PS de Saint-Ouen, Karim Bouamrane, David Assouline appelle à des changements : « Si Olivier Faure ne peut pas diriger car il n’a plus de majorité, il doit prendre ses responsabilités. Mais je ne demande rien. Une divergence politique ne peut être réduite à une question de personne. Mais c’est une nouvelle orientation politique pour préparer la présidentielle, qui doit diriger le PS. Celle d’Olivier Faure n’est pas majoritaire. Et il y aura des votes pour le vérifier », notamment sur « la stratégie présidentielle » et, théoriquement, sur le candidat du PS à la présidentielle.
« On n’est pas en train de refaire tout le congrès, ce n’est pas le sujet »
François Kalfon, en mode good cop, calme cependant les velléités qui consisterait à tout renverser. « Il n’y a pas vraiment de bougé, mais il faut lui laisser le temps de réagir. On a un blocage. Ce n’est pas non plus une tragédie. Mais il faudra que ça se débloque. Il est à la merci d’un vote », souligne l’eurodéputé. Autrement dit, Olivier Faure va bien devoir se rendre à l’évidence : il est coincé.
Du côté des amis de Boris Vallaud, on tempère aussi l’idée de tout envoyer balader. « On n’est pas en train de refaire tout le congrès, ce n’est pas le sujet. C’était centré sur les municipales et la façon dont les Français ont perçu la parole du PS. La question n’est pas de savoir s’il y a un renversement d’alliance. Ça dépasse le congrès », assure-t-on dans l’entourage du député des Landes, qui réunit les cadres de son courant ce soir « pour débriefer ».
« La petite primaire est morte »
Derrière ces tensions sur les municipales, c’est évidemment la présidentielle qui se joue, sur fond de rapport à Jean-Luc Mélenchon. « Pour moi, l’objet « petite primaire », comme je l’appelle, est mort. Surtout après l’affaiblissement considérable des écolos aux municipales », soutient François Kalfon. Il parle ici de la primaire « au format Bagneux », primaire hors LFI, soutenue par Olivier Faure, Marine Tondelier pour Les Ecologistes, François Ruffin et Clémentine Autain. « Ça n’a aucun sens dans le contexte actuel », pointe un opposant.
En rassemblant « le premier secrétaire du PS et le groupe écologiste de l’Assemblée, ce n’est pas une primaire pour moi. C’est la petite primaire d’une gauche petite », raille le président du groupe PS de la Haute assemblée, Patrick Kanner, au micro de Public Sénat. Le numéro 1 du PS sera-t-il contraint de revoir ses plans sur le sujet ? « Olivier Faure veut ce qui permet de trouver les modalités d’une candidature commune. Et la primaire fait partie des options sérieuses », avance pour l’heure Arthur Delaporte. Encore faut-il revoir les statuts du parti, si le PS veut participer à cette primaire. Pas gagné.
« La grande force d’Olivier Faure, c’est sa résilience et sa plasticité »
Un anti-Faure « pense qu’il va lâcher sur la primaire ». De quoi aussi rester en poste et retrouver un peu d’air. « Sa grande force, c’est sa résilience et sa plasticité », glisse cet opposant. Il ne faut pas oublier qu’Olivier Faure a été élevé à bonne école solférinienne. Il avait été directeur adjoint du cabinet de François Hollande, quand ce dernier était premier secrétaire. Certains avaient alors donné au futur Président le surnom de « culbuto ». Il se relève toujours, malgré les coups.