Au procès Karachi, le « menteur » invétéré et la présidente « formidable »
"Vous mentez sans arrêt": il y a à peine une heure que l'homme d'affaires Ziad Takieddine est à la barre quand la présidente craque. Au procès...

Au procès Karachi, le « menteur » invétéré et la présidente « formidable »

"Vous mentez sans arrêt": il y a à peine une heure que l'homme d'affaires Ziad Takieddine est à la barre quand la présidente craque. Au procès...
Public Sénat

Par Sofia BOUDERBALA

Temps de lecture :

4 min

Publié le

"Vous mentez sans arrêt": il y a à peine une heure que l'homme d'affaires Ziad Takieddine est à la barre quand la présidente craque. Au procès du volet financier de la tentaculaire affaire Karachi, l'intermédiaire a commencé jeudi à livrer le énième récit de sa "vérité".

Tour à tour indigné et enveloppant, il se fâche contre la présidente de la 11e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, Christine Mée, qui le place devant ses "contradictions", avant de la trouver "formidable" quand elle pointe un aspect qui l'intéresse.

Personnage clé de ce dossier, le Franco-libanais est jugé aux côtés de trois hommes politiques, d'un industriel et d'un second intermédiaire absent pour des soupçons de commissions occultes en marge de la campagne présidentielle malheureuse d'Edouard Balladur en 1995.

L'accusation affirme que les pots-de-vin, alors légaux, versés à des intermédiaires sur des contrats d'armement avec l'Arabie (Sawari II) et le Pakistan (Agosta) ont donné lieu à des rétrocommissions illégales qui ont alimenté les comptes de campagne de M. Balladur.

Ce second réseau d'intermédiaire, dit "réseau K" (pour King, en référence au roi saoudien), dont faisaient partie Ziad Takieddine et son co-prévenu Abdul Rahman Al Assir, s'est vu promettre le versement de plus de 300 millions d'euros sur divers contrats, en a touché plus de 85, jusqu'à l'arrêt du versement des commissions, décidé par Jacques Chirac après son élection à la présidence.

Pour la première fois à la barre, Ziad Takieddine, 69 ans, s'attribue le rôle avantageux d'un homme de l'ombre presque désintéressé, un "facilitateur" des relations franco-saoudiennes.

"Je ne suis pas dans un réseau qu'on a appelé K. C'est une invention", commence-t-il.

"L'utilité du réseau, on pourra en parler, mais on voit que quand les commissions sont versées, il y a une clé de répartition (entre Al Assir et Takieddine, ndlr) et des sommes vous reviennent. Ce sont des faits", intervient, agacée, la présidente.

- "Légion d'honneur" -

Croquis d'auduence montrant l'homme d'affaires Ziad Takieddine s'exprimant devant le tribunal, avec derrière lui les autres accusés : (à partir de la gauche) Nicolas Bazir, Renaud Donnedieu de Vabres, Thierry Gaubert et Dominique Castellan
Croquis d'auduence montrant l'homme d'affaires Ziad Takieddine s'exprimant devant le tribunal, avec derrière lui les autres accusés : (à partir de la gauche) Nicolas Bazir, Renaud Donnedieu de Vabres, Thierry Gaubert et Dominique Castellan
AFP

Il affirme, avec un luxe de détails inutiles, que s'il perçoit de l'argent, c'est pour son travail de facilitateur, en aucun cas comme membre d'un réseau, et qu'il n'a d'ailleurs rien à voir avec les sociétés offshore sur les comptes desquelles arrivaient les commissions.

"Vous allez vous assoir. On va tout reprendre. Les sociétés, les versements, on va y passer des heures. Vous mentez sans arrêt!", s'emporte la placide Christine Mée.

Tollé dans les rangs de la défense sur le manque d'"impartialité du tribunal". Ziad Takieddine, blessé dans son honneur, émet de vigoureuses protestations. La présidente se reprend: "Je rectifie: vous avez des déclarations très changeantes et évolutives".

De fait, l'audience est le théâtre d'une nouvelle volte-face, au regard des déclarations du sulfureux hommes d'affaires en juin 2013 aux juges d'instruction.

A l'époque, comme l'a rappelé la présidente, il avait admis être négociateur dans le contrat Agosta avec le Pakistan, être partenaire de M. Al Assir pour les contrats saoudiens. Surtout, il était le seul des prévenus à reconnaître avoir participé à un financement politique, pour avoir remis de fortes sommes d'argent en liquide à son ami Thierry Gaubert, engagé dans la campagne Balladur, à la demande de Nicolas Bazire, alors directeur de campagne - ce que les intéressés ont toujours réfuté.

Il est revenu jeudi à sa position antérieure, expliquant avoir fait profiter le gouvernement Balladur (1993-95) de ses lumières - car "la plupart des Français ne comprennent rien au monde arabe" - et avoir été payé pour ses conseils avisés par un prince saoudien, via l'entremise de M. Al Assir.

Pour ce rôle de médiateur, faiseur de paix et de juteux contrats, il estime qu'il "mérite juste une légion d'honneur".

De guerre lasse, la présidente l'interroge sur l'arrêt des commissions. "Vous êtes formidable! Vous avez touché le point essentiel", s'exclame-t-il, avant de raconter comment il a convaincu l'ancien chef du gouvernement libanais Rafiq Hariri de verser le reliquat des commissions saoudiennes pour éviter une grave crise diplomatique entre Paris et Ryad.

La présidente en a assez entendu. Elle suspend les débats, réservant la question du financement politique à l'audience de lundi.

Partager cet article

Dans la même thématique

Au procès Karachi, le « menteur » invétéré et la présidente « formidable »
3min

Politique

« Je ne souhaite pas participer aux ravages sociaux et écologiques en cours » assume cet étudiant qui a bifurqué 

En 2022, Théophile Duchateau, élève dans l’école d’ingénieur Agro ParisTech, fait partie du groupe de « bifurqueurs », surnommés ainsi après avoir annoncé publiquement lors de la remise de leur diplôme qu’ils préféraient renoncer à une carrière toute tracée dans un grand groupe. Théophile Duchateau, ancien élève ingénieur d’Agro ParisTech partage aujourd’hui sa vie entre son métier dans l’agroforesterie et l’engagement dans une ferme collective. Au micro de Quentin Calmet et face aux sénateurs, il assume une nouvelle forme de « travail » dans l’émission Dialogue citoyen.

Le

Au procès Karachi, le « menteur » invétéré et la présidente « formidable »
4min

Politique

« L’IA, j’y crois beaucoup » : le préfet de police de Paris défend son utilisation pour la surveillance vidéo des rodéos urbains et des manifestations

Auditionné au Sénat sur la sécurité de l’espace public, le préfet de police de Paris Patrice Faure a défendu le recours à la surveillance vidéo algorithmique pour détecter certains délits et encadrer les manifestations. « Donnez-nous le cadre législatif pour utiliser les moyens technologiques qui existent », a-t-il exhorté devant les sénateurs.

Le

Retailleau ok
7min

Politique

Bruno Retailleau veut rétablir les contrôles à la frontière espagnole : c’est le cas depuis 2015

Suite à la régularisation de 500 000 sans-papiers en Espagne, la droite et l’extrême droite réclament un rétablissement des contrôles à la frontière espagnole. Or, ces contrôles ont été rétablis, théoriquement temporairement, mais sans discontinuer, depuis 2015. Par ailleurs, un titre de séjour délivré par un autre Etat-membre ne permet pas de séjourner légalement en France.

Le