Au Sénat, bilan plus que mitigé pour la loi Egalim
Les sénateurs du groupe de suivi des États généraux de l’alimentation évaluent l’application de la loi Egalim, jugée unanimement à demi-teinte. Deux aspects du texte ont été mis sous le feu des projecteurs. L’augmentation à 10 % du seuil de revente à perte a été critiquée, tout comme le manque de transparence des négociations des prix d’achat aux producteurs.

Au Sénat, bilan plus que mitigé pour la loi Egalim

Les sénateurs du groupe de suivi des États généraux de l’alimentation évaluent l’application de la loi Egalim, jugée unanimement à demi-teinte. Deux aspects du texte ont été mis sous le feu des projecteurs. L’augmentation à 10 % du seuil de revente à perte a été critiquée, tout comme le manque de transparence des négociations des prix d’achat aux producteurs.
Public Sénat

Par Ariel Guez (sujet vidéo : Fabien Recker)

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Mis à jour le

Votée en octobre 2018 par l’Assemblée nationale et promulguée le 1er novembre 2018, la loi Egalim est passée devant le groupe de suivi des États généraux de l'alimentation au Sénat. Les élus auditionnaient dix représentants de producteurs et distributeurs, afin d’étudier la mise en application du texte, censée permettre une meilleure rétribution des agriculteurs.

Le revenu des producteurs au centre des débats

Les auditionnés étaient tous unanimes pour pointer les différentes limites de la loi Egalim, qui n’a pas réussi à faire augmenter le revenu des producteurs. Une situation dénoncée par Nicolas Girod, secrétaire national de la Confédération paysanne : « On n’y croit pas du tout au ruissellement, et il ne me semble pas que c’était l’enjeu de cette loi. L’objectif était plutôt d’avoir une formation des prix en marche avant. Et pour ce faire, il faudrait effectivement avoir une meilleure mise en place et une meilleure transparence dans les négociations ».

Loi Egalim : « On ne croit pas au ruissellement », explique Nicolas Girod de la Confédération paysanne
01:51

« Force est de constater que la loi Egalim n’a pas atteint le but que nous attendions, nous fournisseurs PME, de pouvoir passer nos tarifs. L’évolution des prix de -0.4 % est une moyenne […] on a donc dû prendre sur nos marges, aux dépens de l’emploi et des investissements dans l’avenir », a regretté Dominique Amirault, président de la Fédération des entreprises et entrepreneurs de France (FEEF). Il a été rejoint par Véronique Le Floc’h, secrétaire générale de la Coordination rurale : « Du point de vue des producteurs, les comptes n’y sont pas ».

Les objectifs ambitieux de la loi ont pourtant été rappelés par Thierry Cotillard, président d’Intermarché et de Netto : « Nous considérons qu’il y a un avant et un après la loi Egalim. On avait deux objectifs. D’abord, ne pas laisser passer l’occasion de faire bouger les lignes pour le monde agricole. Et puis ne pas opposer la rémunération du monde agricole et le pouvoir d’achat. On a la conviction qu’on peut faire les deux », affirme-t-il.

Vous ne pouvez pas afficher l’intégralité de vos comptes à des gens qui distribuent vos produits, mais qui sont sont par ailleurs producteurs.

Pourtant, Catherine Chapalain, directrice générale de l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA), a annoncé des chiffres édifiants à propos des nouvelles négociations sur les prix d’achat aux producteurs de viande porcine. « 74 % des entreprises sont encore en renégociation. Il n’y en a que 7 % qui ont vu leur hausse de tarifs acceptés ». La directrice de l’ANIA a expliqué qu’elle allait peut-être demander un observatoire sur les renégociations du prix du porc.

Cette potentielle demande va dans le sens de l’ensemble des auditionnés, qui voulaient plus de transparence sur les sujets abordés. Néanmoins, Richard Panquiault, directeur général de l’Institut de liaisons et d’études des industries de consommation (ILEC), soulignait à la fin des débats qu’il y avait selon lui « un fantasme » sur le tripartisme (producteur-distributeur-consommateur).

« Je pense qu’on peut travailler sur des accords doubles bipartites. Mais le tripartisme, c’est de l’entente verticale. Nous industriels, on travaille avec la distribution, qui est aussi productrice de MDD (marque de distributeur). Il y a donc forcément une limite naturelle à la transparence : vous ne pouvez pas afficher l’intégralité de vos comptes à des gens qui distribuent vos produits, mais qui sont par ailleurs producteurs ».

Le seuil de revente à perte pointé du doigt

Autre source de débat au sein de la salle Médicis, liée directement au revenu des agriculteurs : le seuil de revente à perte (SRP), établi par la loi Egalim à 10 %. En clair, le SRP, instauré en 1996, interdit de vendre tout produit en dessous du prix auquel il a été acheté au fournisseur. Pour le gouvernement, relever ce seuil à 10 % « permet au distributeur de rééquilibrer ses marges et redonner du prix aux productions agricoles ».

Loi Egalim : Dominique Amirault explique les effets négatifs de la hausse du seuil de revente à perte
01:03

Mais cette mesure, qui installe le système du « ruissellement » selon Nicolas Girod, a été pointée du doigt par les distributeurs. « Le SRP à + 10 % n’a pas les mêmes effets en fonction de la taille des entreprises […] Le SRP redonne une rentabilité aux enseignes sur les grandes marques, qui se retrouvent en position de force pour négocier de plus grandes contreparties. Donc aux dépens des autres et tout particulièrement aux dépens des marques PME », a expliqué Dominique Amirault.

Stéphane de Prunelé, secrétaire général du Mouvement E.Leclerc, s’est montré lui aussi extrêmement critique. « Nous avons toujours dit que la hausse du seuil de revente à perte au mieux serait inutile, au pire serait néfaste. On maintient. Car personne ne sait le faire ruisseler vers les agriculteurs », a-t-il affirmé.

Néanmoins, Thierry Cotillard a souligné que du côté d’Intermarché, il n’avait pas de « difficultés techniques » avec la mise en place du SRP.

En fin des débats, Jacques Creyssel, délégué général de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), s’est attiré les foudres de plusieurs des auditionnés. S’adressant à Patrick Bénézit de la FNSEA, le délégué avait expliqué que « par rapport à l’objectif syndical de rémunération qui est de deux SMIC pour le producteur, le rapport de l’Observatoire des prix et des marges ne permet pas de couvrir intégralement les deux SMIC […] Mais ne cherchons pas à faire croire qu’il n’y a pas de rémunération, ce n’est pas vrai ».

Des propos « scandaleux » pour Patrick Bénézit, secrétaire général adjoint de la FNSEA.

Loi Egalim : échange tendu entre Patrick Bénézit (FNSEA) et Jacques Creyssel (FCD)
01:35

Dominique Chargé, président de Coop de France, s’est aussi alarmé, comme beaucoup des auditionnés, de l’encadrement des promotions mises en place dans les magasins. « C’est une bonne chose, mais une application linéaire des encadrements pourrait être contre-productive sur les produits à forte météo sensibilité ou les produits saisonniers. Il faudra adapter ces mesures pour ces produits-là. » Elle a été rejointe par le président d’Intermarché, qui prenait l’exemple des glaces, soulignant qu’une fois les promotions imprimées sur les catalogues, il ne pouvait pas les modifier au risque de faire de la publicité mensongère.

L’article 44 de la loi Egalim est également apparu dans les débats. Celui-ci interdit les produits qui ne seraient pas aux normes européennes. « On attend de voir comment l’article 44 va être appliqué sur le territoire français », s’est interrogé Patrick Bénézit, tandis que Véronique le Bloc’h a demandé au nom de la Coordination rurale à ce qu’un comité d’application rapide soit mis en place.

Quelles suites ?

Le président du groupe de suivi, Daniel Gremillet, s’est félicité à la sortie de la salle de la bonne tenue des débats, annonçant que le groupe de suivi allait « apporter une vision très clairvoyante de l’évolution du métier d’agriculteur sur notre territoire, de l’entreprise, de la distribution, sans oublier le consommateur ». La présidente de séance, Sophie Primas, a annoncé en clôturant l’audition que le Sénat allait certainement convier une nouvelle fois dans quelques mois les dix représentants du monde agricole et industriel.

Loi Egalim : Daniel Gremillet tire le bilan du texte
02:42

 

Partager cet article

Dans la même thématique

Au Sénat, bilan plus que mitigé pour la loi Egalim
4min

Politique

Nos villes en 2050 : « Nous y vivons déjà, à 90 % le travail consiste à adapter l’existant » affirme cet urbaniste

Après un été caniculaire en France, la question de l’adaptation de la ville au réchauffement climatique se pose avec urgence particulière. Comment rendre la ville plus respirable et plus vivable ? Comment adapter le bâti ? Faut-il tout détruire pour reconstruire ? Comment végétaliser nos rues et nos bâtiments afin de faire baisser les températures ? Marie Drucker et ses invités imaginent la ville du futur dans Agenda 2050, l’émission qui se projette dans le monde de demain.

Le

image (5)
2min

Politique

Agenda 2050 : Les villes du futur, enfer ou paradis, d’où viennent nos chiffres ?

Vous avez regardé l’émission « Agenda 2050 : Villes du futur : enfer ou paradis ?», présentée par Marie Drucker ? Retrouvez l’ensemble des sources sur lesquelles nous nous sommes appuyés pour réaliser cette émission consacrée au visage de la ville d'aujourd'hui et aux adaptations de l'espace à l'horizon 2050.

Le

Au Sénat, bilan plus que mitigé pour la loi Egalim
3min

Politique

« La température est montée jusqu’à 50 degrés sur la façade de l’immeuble » rappelle cette jeune mère de famille de Pantin.

Confiné pour cause de canicule dans un appartement du centre de Pantin en Seine-Saint-Denis, épuisé par les vagues de chaleur à répétition, soucieux de l’état de santé d’un jeune bébé, Marion raconte, dans ce nouvel épisode de Dialogue Citoyen, comment elle et sa famille ont décidé de quitter la région parisienne quelques jours pour s’extraire de la fournaise dans laquelle ils vivaient depuis des semaines.

Le

Au Sénat, bilan plus que mitigé pour la loi Egalim
3min

Politique

L’impatience des sinistrés des incendies de l’été « Il faut accélérer les procédures » de reconstruction

L’été caniculaire a été, à bien des égards, particulièrement violent. Cinquante-trois jours de vagues de chaleur ont entraîné sécheresses, incendies et températures insupportables. Florence Van Overmeire a perdu sa maison lors des terribles incendies qui ont frappé la Gironde. Sur le plateau de Dialogue citoyen, face aux sénateurs, cette habitante de la commune du Porge a accepté de revenir sur cette épreuve et appelle à l’accélération des procédures de reconstruction.

Le