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Bilan de François Bayrou : « Sa certitude d’avoir raison a empêché tout compromis » avec les oppositions 

Durant son passage à Matignon, François Bayrou n’a pas réellement pratiqué la politique du compromis et de l’ouverture à la gauche, alors qu’il a défendu cette méthode durant toute sa carrière politique. Retour sur cette promesse non tenue avec deux historiens Jean Garrigues et Christian Delporte. 
Alexandre Poussart

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« Finalement, il a gouverné comme ses prédécesseurs, en prenant ses décisions dans une grande solitude », juge Christian Delporte, historien, spécialiste d’histoire politique. En effet, les 9 mois passés à Matignon par François Bayrou n’ont pas marqué les esprits par la culture du compromis politique et la réussite des négociations avec l’opposition. « Étonnamment, le Premier ministre François Bayrou n’a pas pratiqué le compromis alors que c’est est une caractéristique de sa famille politique, la démocratie chrétienne, lorsqu’elle a gouverné en Allemagne et en Italie par exemple. »

Dépasser le clivage droite gauche

Rappelons aussi que le président fondateur du Modem a basé toute sa carrière politique sur le dépassement du clivage droite gauche. En 2006, au tout début de la campagne présidentielle de 2007, il déclarait sur un plateau de télévision, « je considère que l’affrontement droite gauche n’a plus de sens, au point de crise où la société est arrivée. […] Je suis pour qu’il y ait un gouvernement d’entente, une majorité nouvelle, une majorité d’entente, capable de dépasser les anciens clivages « droite gauche. »

19 ans plus tard, à la tribune de l’Assemblée nationale lors de son discours de politique générale en janvier dernier, François Bayrou se félicitait que son gouvernement, allant de Bruno Retailleau, futur président des Républicains, à Manuel Valls, ancien Premier ministre de François Hollande, « reflète l’union des grandes sensibilités du pays. »

Quelques concessions aux socialistes pour éviter la censure

A son arrivée à Matignon, l’un des défis de François Bayrou, qui devait négocier la non-censure des députés socialistes, il avait plutôt bien commencé. Au prix de concessions faites au PS, comme l’annulation de la suppression de 4000 postes d’enseignants, une hausse des moyens de l’hôpital public, et l’organisation d’un conclave des partenaires sociaux pour améliorer la réforme des retraites, le Premier ministre réussissait à faire adopter le budget 2025 par 49.3 sans être censuré par une majorité de députés. 

Pour l’historien Christian Delporte, « ces concessions n’étaient que ponctuelles, mais ne marquaient pas un changement de méthode, en utilisant le 49.3. Au lieu de jouer sur l’immobilisme et une grande perte de temps, il aurait dû montrer dès le début sa volonté de gouverner autrement, ce qu’il n’a pas fait. »

L’échec du conclave sur les retraites

La stratégie du dialogue avec la gauche est passée au second plan derrière la rigueur budgétaire, l’autre marqueur politique de François Bayrou. « Lors du conclave sur les retraites, il a très vite rajouté comme ligne rouge : il n’y aura pas de retour à l’âge légal de départ à 62 ans. Ce qui a gelé les négociations entre les syndicats et le patronat », explique Jean Garrigues. Côté syndicats, la CGT et Force Ouvrière, ont quitté la table de la négociation très tôt, tout comme l’Union des entreprises de proximité, côté patronat. « Plus le temps passait, et moins il y avait à négocier dans ce conclave », note Christian Delporte. « Négocier c’est pouvoir partir d’une feuille blanche. Si vous fixez des tabous, vous placez sous tension les acteurs que vous réunissez. » Quatre mois plus tard, les négociations entre les partenaires sociaux n’ont pas abouti à un accord, et François Bayrou a tenté de reprendre la main en se voulant optimiste, en notant des points de convergence sur l’amélioration de la retraite des femmes, le retour à l’équilibre du système des retraites d’ici à 2030, et en promettant « une démarche législative » à l’automne, dans le cadre du Budget de la Sécurité sociale. De quoi décevoir les socialistes. 

Budget 2026 et vote de confiance : « J’ai raison contre tout le monde »

Lors de la préparation du budget 2026, le Premier ministre s’est montré moins ouvert au dialogue que lors du précédent projet de loi de finances publique. « Dès le mois de juillet, François Bayrou a proposé toute une série de mesures budgétaires qui étaient jugées inacceptables par les oppositions, comme la suppression de deux jours fériés », note Jean Garrigues. « Et ensuite il n’a pas négocié comme on l’attendait durant l’été. Il a refusé de négocier avec les socialistes autour de la taxe Zucman (de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros). Il n’a pas pris les chefs de parti d’opposition au téléphone, se retranchant derrière l’excuse qu’ils étaient en vacances. »

S’en suit le pari impossible du vote de confiance de ce lundi 8 septembre, misant sur la responsabilité des partis devant l’urgence budgétaire, plutôt que sur la concertation et les concessions faites aux uns et aux autres. « Opposer un vote de confiance alors qu’on sait qu’on va tomber cela revient à dire « J’ai raison contre tout le monde. » Cette certitude d’avoir raison empêche tout compromis », analyse Christian Delporte. 

Derrière l’échec de François Bayrou à trouver des compromis avec l’opposition, se cache l’échec du macronisme qui promettait en 2017 de dépasser le clivage droite gauche. « Emmanuel Macron n’a pas réussi à faire travailler ensemble la gauche et la droite, il a fait travailler des hommes de gauche et des hommes de droite comme l’avait fait Nicolas Sarkozy à son époque, mais il n’y a jamais eu de dynamique de négociation et de compromis sur les programmes comme c’est le cas en Allemagne entre la droite conservatrice de la CDU et les sociaux-démocrates du SPD », analyse Jean Garrigues. « Compte tenu de la fragmentation politique de notre pays, il est aujourd’hui impossible de gouverner sans négocier. »

François Bayrou pointe la responsabilité des partis

Lors de son discours devant les députés ce lundi 8 septembre, François Bayrou a pointé la responsabilité des partis d’opposition dans cet échec du dialogue. « Je crois aux compromis, mais aux compromis qui respectent l’essentiel. La vérité des hommes et des choses, la hiérarchie des ordres et des urgences. Je crois aux compromis qui ne se construisent pas sur l’ambiguïté. S’il s’agit de faire semblant, de ménager la chèvre pour obtenir le chou, de se rendre aux logiques de marchandages et de divisions, de dissimuler l’essentiel pour communiquer sur le secondaire, en sachant qu’on continue la marche vers l’accident, je ne serai pas l’homme d’une telle politique. » Pour l’historien Jean Garrigues, « l’autoritarisme dont a fait preuve François Bayrou est en effet le corollaire de la difficulté de tous les partis politiques à trouver des compromis. Pour deux raisons : les élections municipales 2026 et la présidentielle 2027. Quand on se rapproche d’échéances électorales, il y a une radicalisation des postures, le besoin de montrer pour chaque parti qu’on existe et qu’on est plus dans l’opposition que les autres. »

Ce qui a manqué à François Bayrou pour changer la culture politique des partis est peut-être l’adoption de la réforme de la proportionnelle dans l’élection des députés. Une réforme séduisant les oppositions et qu’il comptait présenter à la fin de l’année. « Cette réforme lui aurait permis plus facilement de mener une politique de négociations. C’est un meilleur vecteur du compromis », juge Jean Garrigues. Pour Christian Delporte, « la proportionnelle aurait peut-être séduit le Rassemblement national, mais désormais ce parti n’en a plus besoin pour arriver au pouvoir… »

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