« Black blocs » et « gilets jaunes »: convergence radicale en jaune et noir
Militants radicaux des "black blocs" et "gilets jaunes" se sont retrouvés côte à côte samedi dernier sur les Champs-Elysées dans une brutale...

« Black blocs » et « gilets jaunes »: convergence radicale en jaune et noir

Militants radicaux des "black blocs" et "gilets jaunes" se sont retrouvés côte à côte samedi dernier sur les Champs-Elysées dans une brutale...
Public Sénat

Par Simon VALMARY

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Militants radicaux des "black blocs" et "gilets jaunes" se sont retrouvés côte à côte samedi dernier sur les Champs-Elysées dans une brutale démonstration de force commune, aux motivations diverses, mais qui semble désormais acceptée par certains manifestants et inquiète les autorités.

Certaines scènes ont surpris jusque dans ces groupes vêtus de noir, masqués, qui réunissent traditionnellement militants anticapitalistes, antifascistes, autonomes. "Il y a eu des haies d'honneur pour les +black blocs+ ! Quand j'ai vu ça, je me suis dit +C'est quoi ce délire ?+", raconte Vincent (prénom modifié), l'un d'entre eux.

"Il y a une barrière mentale et idéologique qui a sauté. On a gagné les coeurs et les esprits", estime ce quadragénaire.

Les condamnations observées lors des premiers actes violents des 24 novembre, 1er décembre et 8 décembre sur les Champs-Elysées - où certains "gilets jaunes" s'écartaient des violences et les déploraient - sont devenues rarissimes trois mois plus tard. "C'est malheureux, mais c'est que comme ça qu'on va se faire entendre", expliquait un +gilet jaune+ venu de Bourgogne.

Une vitrine brisée sur les Champs-Elysées, le 16 mars 2019
Une vitrine brisée sur les Champs-Elysées, le 16 mars 2019
AFP/Archives

Le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a fustigé mardi au Sénat l'"immense complaisance" des manifestants. Sur les 10.000 recensés par Beauvau, "il y avait 1.500 ultras et 8.500 casseurs", a-t-il lancé, pointant "les +black blocs+ (qui) ne sont pas un épiphénomène" mais "une menace constante, puissante et répétée".

"Il y avait quelques centaines de +black blocs+, 300 peut-être. Le reste, c'était des gens que je ne connaissais pas, des +gilets jaunes+", réfute Vincent.

Le "black bloc" est un regroupement affinitaire qui s'opère le temps d'une manifestation. Il est composé de groupes masqués prêts à harceler les forces de l'ordre et à s'attaquer aux symboles du capitalisme (boutiques de luxe, banques, mobilier urbain...). Samedi, il a rassemblé plus largement que l'anticapitalisme.

- "Convergence dans l'action" -

Les pillages d'enseignes de luxe de l'acte 18 ont révélé une foule aux motivations diverses: si certains jetaient leur butin sur les barricades enflammées, d'autres les gardaient précieusement avec eux.

La sociologue Isabelle Sommier, spécialiste de la violence politique, voit dans ces comportements "une convergence d'intérêts dans l'action, mais sur des bases tout à fait différentes".

"Du point de vue des +black blocs+, c'est une occasion de s'agréger à un mouvement populaire, de participer à une certaine convergence des luttes. Du côté des +gilets jaunes+ qui restent, une grande partie considère qu'il faut des images de violence pour que le gouvernement réagisse et que la presse s'en fasse l'écho", explique-t-elle.

Des barricades en feu sur les Champs-Elysées lors d'une manifestation de
Des barricades en feu sur les Champs-Elysées lors d'une manifestation de "gilets jaunes" à Paris, le 16 mars 2019
AFP/Archives

Les "gilets jaunes" sont "une population sensible au phénomène de meute", estimait fin février un haut responsable de l'Intérieur. "Ce sont des gens de bonne foi, sans conscience politique et qui se laissent entraîner", ajoutait-il, tout en estimant que "les extrêmes n'ont pas la main" sur le mouvement.

La mouvance d'ultragauche s'est montrée très méfiante envers ce mouvement d'abord perçu comme proche de l'extrême droite, avant d'y voir une "vraie révolte populaire", selon Vincent, et d'y prendre part en écartant - parfois manu militari - l'ultradroite.

Si tous les "gilets jaunes" n'adhèrent pas au corpus idéologique, beaucoup, indignés par les blessures lors des manifestations, se retrouvent dans le combat contre la "répression" policière.

"Avant j'étais contre les +black blocs+ mais quand je vois les agissements de l'Etat envers les GJ pacifiques, ça m'a fait changer d'avis à leur égard", postait récemment un "gilet jaune" sur Facebook. "Respect", "de précieux alliés", affirmaient d'autres.

- "Faire reculer l'Etat" -

"Classiquement, dans un mouvement social, lorsqu'il y a un déclin de la participation, il y a une une radicalisation d'une minorité. (...) Depuis janvier, l'accentuation de la répression, les affaires du boxeur (Dettinger, ndlr) et Rodrigues (éborgné en manifestation, ndlr) ont contribué à radicaliser certains +gilets jaunes+ et à grossir les rangs des +black blocs+", explique Isabelle Sommier.

"Il n'y a pas que des militants idéologisés. Ce qui nourrit cette dynamique, c'est une radicalisation de l'Etat", affirme Carlo (prénom modifié), militant antifasciste de 27 ans: "On n'a pas eu à les convaincre. Après deux mois de foutage de gueule sur leurs revendications et de surenchère répressive, ils sont arrivés d'eux-mêmes".

"Tout le monde peut être +black bloc+, comme tout le monde peut être +gilet jaune+", souligne Vincent. "Faire reculer la police en manif, c'est faire reculer l'Etat", résume-t-il.

"On ne fétichise pas l'émeute, mais ça fait partie du répertoire comme les grèves, les blocages... Cette démonstration de force ponctuelle est nécessaire à chaque fois que le gouvernement veut enterrer médiatiquement le mouvement", explique Carlo.

Mais l'engrenage de la violence - tant chez les manifestants que dans la réponse policière - inquiète.

"Il y a une montée des violences des deux côtés, et j'ai le sentiment que le gouvernement ne se rend pas compte des effets de sa politique de maintien de l'ordre erratique, brutale", souligne Isabelle Sommier. "C'est en train de prendre une dynamique dont on ne voit pas bien l'issue, si ce n'est peut-être un cran au-dessus avec un scénario à la Rémi Fraisse ou Malik Oussekine, c'est-à-dire un mort en manifestation", redoute-t-elle.

Partager cet article

Dans la même thématique

Dette publique : la piste d’une annulation partielle, défendue par Jean-Luc Mélenchon, se heurte à de nombreuses difficultés
7min

Politique

Dette publique : la piste d’une annulation partielle, défendue par Jean-Luc Mélenchon, se heurte à de nombreuses difficultés

Le candidat de la France insoumise à l’élection présidentielle remet dans le débat sa proposition d’effacement des 20 % de la dette publique logée dans la Banque de France. Une solution en apparence miracle, qui en réalité rencontrerait plusieurs difficultés. Risques inflationnistes, mise au ban de l’Europe, perte de confiance : des obstacles comme des dangers barrent la route.

Le

SIPA_01234434_000029
6min

Politique

Présidentielle 2027 : Philippe et Attal font de l’école un nouveau terrain de bataille, au risque d’éreinter le bilan Macron

À quelques jours de la rentrée scolaire, Édouard Philippe et Gabriel Attal font de l’éducation l’un des premiers terrains de la présidentielle de 2027. Les deux anciens Premiers ministres d’Emmanuel Macron partagent un constat : niveau scolaire insuffisant, recrutement difficile, rémunération trop faible des enseignants, problèmes d’autorité, mais divergent sur les réponses à apporter. Une bataille programmatique qui les oblige aussi à se confronter à leur propre bilan au sein de la majorité depuis la présidentielle de 2017.

Le

Montreuil: Les rencontres de Montreuil pour rassembler la gauche
4min

Politique

Primaire PS/Place publique : comment va-t-elle se passer ?

Le bloc social-démocrate s’organise pour trouver son candidat à la présidentielle. Le Parti socialiste et Place publique organisent une primaire destinée à leurs adhérents et sympathisants. Ses modalités ont été longuement débattues : la question du prix de la participation ainsi que l’engagement à ne pas s’allier avec LFI aux législatives ont agité les négociateurs. L’accord trouvé doit être validé par les organes décisionnels des deux partis ce mardi soir.

Le

Capture d’écran du documentaire « Montand est à nous » d’Yves Jeuland
5min

Politique

Les « docus de l’été » : Du communisme à l’Aveu de Costa-Gavras, la vie d’Yves Montand racontée par Yves Jeuland

Fasciné depuis son enfance par la vie d’Yves Montand, dans son film Montand est à nous, Yves Jeuland nous propose un voyage dans la vie de la star française. Une forme d’inventaire affectif du réalisateur pour celui qui fut tour à tour un chanteur et un comédien engagé aux côtés du parti communiste avant d’en dénoncer les errements, dans l’un de ses rôles les plus célèbres, dans le film de Costa Gavras l’Aveu. "Montand est à nous", un documentaire d’Yves Jeuland à voir cet été sur Public Sénat.

Le