Candidature d’Emmanuel Macron : pour les sénateurs, une annonce « assez fade », sans véritable programme

Candidature d’Emmanuel Macron : pour les sénateurs, une annonce « assez fade », sans véritable programme

Interrogé par Public Sénat, les sénateurs d’opposition à la majorité présidentielle reconnaissent que, sur la forme, Emmanuel Macron était obligé de jouer la carte de la sobriété pour son entrée en campagne au regard de la situation internationale. Ils regrettent toutefois l’absence de propositions concrètes. Soutien du chef de l’Etat, François Patriat estime que la campagne se jouera davantage sur le bilan que sur le programme.
Romain David

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Fin du faux suspense. Emmanuel Macron a officialisé sa candidature à sa succession jeudi soir, dans une « Lettre aux Français » publiée en ligne et reprise ce vendredi matin par les quotidiens régionaux. « Je sollicite votre confiance pour un nouveau mandat de président de la République. Je suis candidat pour inventer avec vous, face aux défis du siècle, une réponse française et européenne singulière «, écrit le locataire de l’Elysée qui souhaite placer son second quinquennat sous le signe de l’économie et de l’innovation, notamment en matière d’écologie. Le président sortant entend également donner la priorité » à l’école et à nos enseignants ». Enfin, s’il admet n’avoir « pas tout réussi », Emmanuel Macron insiste sur la nécessité de réformer face aux « bouleversements d’une rapidité inouïe » que nous connaissons.

« Vous voilà enfin ! »

Dans la foulée, les autres candidats à l’élection présidentielle ont salué cette entrée en campagne, non sans épingler le calendrier très tardif choisi par le chef de l’Etat. « Enfin ! Il était temps ! », a réagi le candidat communiste Fabien Roussel auprès du Monde. « Cela fait des mois que le président Macron est au service du candidat Macron. Le débat démocratique que je demande, projet contre projet, va enfin pouvoir se tenir », a tweeté la socialiste Anne Hidalgo. Dans une intervention vidéo, Éric Zemmour a choisi de scénariser la confrontation : « Monsieur le président de la République, je vous attendais. Vous voilà enfin ! la France entière attendait notre face-à-face. Il va pouvoir commencer. »

La référence à François Mitterrand

Sur les réseaux sociaux, la forme épistolaire choisie par Emmanuel Macron n’a pas manqué de soulever quelques critiques, notamment chez les sénateurs. À gauche, c’est la référence à François Mitterrand et à sa « Lettre à tous les Français » qui agace. « N’est pas François Mitterrand qui veut… », a twitté le socialiste Rachid Temal, en postant une photo de la missive que l’homme du 10 mai 1981 avait adressée aux électeurs avant sa réélection en 1988. « Emmanuel Macron aime se projeter dans l’histoire, il essaye de jouer sur la corde mitterrandienne, mais la lettre de François Mitterrand était plus dense, porteuse d’un vrai projet », développe l’élu du Val-d’Oise auprès de Public Sénat. « Cette déclaration était attendue, à quelques heures de la clôture des inscriptions, elle arrive sans surprise, de manière assez fade. »

Même à droite, le LR Philippe Bas, ancien président de la commission des lois, raille dans un post la propension du président à se mesurer à l’un de ses prédécesseurs, réputé notamment pour sa fibre littéraire et ses talents d’écrivain : « En relisant la 'Lettre à tous les Français' de François Mitterrand, on se prend à rêver d’un temps où le style et le fond l’emportaient sur les slogans et la communication ».

Étonnamment, l’ex-EELV Esther Benbassa relève la sobriété de l’exercice et sa « retenue » qui tranche, selon elle, avec la volonté réformatrice de 2017. « Voici venu le consensus, presque la sagesse. On attend la suite », a-t-elle réagi sur Twitter. « Compte tenu des événements, il ne pouvait pas faire une déclaration de candidature classique. La guerre en Ukraine a tout changé, il fallait qu’il trouve une manière à la fois sobre et solennelle de toucher les Français », défend auprès de Public Sénat le sénateur François Patriat, chef de file des LREM au sein de la Haute Assemblée, et proche d’Emmanuel Macron.

« Effectivement, il fallait bien qu’il trouve une façon simple de se déclarer dans une situation de guerre », concède le sénateur LR Jérôme Bascher. « Il y parvient avec cette lettre… qui ne dit rien, c’est là le plus décevant. »

« Il n’y a aucune ligne de programme »

Car sur le fond, l’absence de propositions concrètes en agace quelques-uns, à seulement un mois du premier tour. « Emmanuel Macron essaye de nous refourguer une réforme des retraites que les Français n’ont pas voulue, il propose aussi de déstructurer l’enseignement. À côté de ça, la question sociale n’est pas abordée : ils ne voient pas ce que vivent les Français, n'entends pas ce qu’ils disent sur les salaires, leurs inquiétudes autour de l’emploi, sur le pouvoir d’achat, etc. Que dit-il sur la jeunesse ? C’est un point noir », épingle Rachid Temal. « Talleyrand disait que l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. Emmanuel Macron applique la leçon : il n’en sort pas. Ses phrases sont toujours autant alambiquées. Il n’y a aucune ligne de programme, c’est dingue de procéder comme ça ! », s’agace Jérôme Bascher.

Vice-président de la commission de la Culture et spécialiste des questions d’éducation, le sénateur LR Max Brisson s’en prend sans surprise à cet aspect de la missive présidentielle. « Sur les enseignants, Emmanuel Macron dit qu’ils seront 'plus libres, plus respectés et mieux rémunérés'. A-t-il limogé Jean-Michel Blanquer pour annoncer le contraire de ce que fît pendant 5 ans son ministre avec des professeurs croulant sous les circulaires et de moins en moins respectés ? », interroge-t-il sur Twitter. Rachid Temal voit également dans les quelques lignes que le président consacre à l’éducation « une forme de désaveu du ministre ».

« Si cette lettre ne traite pas tous les sujets, elle ouvre tous les débats ! », plaide François Patriat. « La campagne se jouera sur deux questions : est-ce qu’il a fait le job ? Est-ce qu’il a la stature pour continuer ? Et pas sur des propositions notariales… même si, bien sûr, il y aura un programme », poursuit le sénateur de la Côte-d’Or. « Après les crises traversées, il devra porter un message de compassion, mais aussi de fierté. »

La nécessité d’un débat avec les autres candidats

À présent, le risque, face à la crise en Ukraine, serait de voir le candidat-président privilégier ses habits de chef de guerre, et faire de sa déclaration une simple formalité dans l’attente du scrutin des 10 et 21 avril. « Si la gravité de la situation internationale exige aujourd’hui un esprit de responsabilité et une opposition digne, les Français ne peuvent pas être privés d’un vrai débat démocratique car c’est le destin de la France qui se joue et l’avenir de nos enfants », a pointé Valérie Pécresse, la candidate des Républicains dans une allocution télévisée diffusée quelques minutes après la publication de la lettre d’Emmanuel Macron. « Certains y voient de l’humilité, je vois une volonté déguisée de faire de la présidentielle 2022 une formalité. La démocratie présidentielle n’est pas un conseil de défense. L’élection suprême de l’avenir de la France ne se bunkerise pas », écrit le sénateur LR Philippe Tabarot sur Twitter.

« Je lis ici et là qu’il va faire un premier déplacement la semaine prochaine, il y aura sans doute un meeting le 12. Preuve que l’on peut être à la fois président et candidat en campagne. Maintenant, j’espère qu’il ne va pas escamoter le débat démocratique. À partir du moment où il fait campagne, il doit débattre avec les autres candidats, projet contre projet », martèle Rachid Temal.

 

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