Paris: The senate vote on an amendment of a government plan to enshrine the « freedom » to have an abortion in the French Constitution
Crédits : Jacques Witt/SIPA

« Ce n’est pas non plus le Soviet suprême ! » : au groupe PS du Sénat, la présidence de Patrick Kanner suscite convoitises et crispations

Les sénateurs du groupe PS du Sénat ont modifié leur règlement intérieur. Patrick Kanner, à la tête du groupe, était menacé en cas d’adoption du principe de non-cumul dans le temps, proposition finalement rejetée. Mais l’ancien ministre, qui pourra se représenter en octobre prochain, après les sénatoriales, se retrouve contesté en interne.
François Vignal

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« Il y a un peu de ramdam au groupe ». Mais pas de révolution de palais, pour le moment. Le groupe PS du Sénat vient d’adopter une révision de son règlement intérieur, non sans causer quelques sueurs froides à son président, Patrick Kanner. Celui qui est à la tête du groupe depuis maintenant huit ans aurait pu faire les frais d’un changement de règles du jeu, à la faveur d’une assemblée générale extraordinaire du groupe, convoquée ce mercredi midi.

Travail collectif

Les sénateurs devaient se prononcer sur le travail, mené collectivement, des sénateurs Marion Canalès et Yan Chantrel, pour réviser le règlement interne qui dataient de 2008. « Tout ça a été mené de manière consensuelle au niveau de l’exécutif du groupe, dont le président. Toutes les sensibilités ont participé, il y a eu une consultation de l’ensemble de notre groupe », a expliqué Yan Chantrel, invité de la matinale de Public Sénat ce mercredi matin.

A l’issue de ces travaux, les deux sénateurs ont notamment proposé de limiter dans le temps, à deux mandats successifs, la présidence du groupe. Mais comme lors des débats parlementaires, plusieurs amendements ont été déposés. Celui de la sénatrice Laurence Harribey, proposant de ne pas imposer de non-cumul dans le temps, a été adopté, laissant le champ libre à Patrick Kanner pour se représenter en octobre prochain, après les sénatoriales. L’adoption de cet amendement a donc fait tomber « l’amendement de repli », déposé par Michaël Weber et Alexandre Ouizille, deux soutiens de Boris Vallaud au sein du PS, qui proposaient de couper la poire en deux, en permettant au sénateur du Nord de se représenter pour un mandat de plus, soit jusqu’en 2029. A noter que pour les fonctions officielles du bureau du Sénat, elles seront en revanche bien limitées à trois ans pour les postes de vice-présidence et de secrétaire, et deux fois trois ans pour le poste de questeur.

« Une nouvelle génération qui a envie que ça tourne »

L’idée de « toiletter le règlement » était en réalité dans les cartons depuis plusieurs années. « Lors du précédent mandat, Marie-Arlette Carlotti avait été missionnée sur le sujet. Et bizarrement, ça n’a jamais abouti sur quoi que ce soit. Par faute de temps ou de courage ? » s’interroge un sénateur du groupe. Après les sénatoriales de 2023, la désignation des postes à responsabilité (vice-présidence, questeur, etc) a été tendue et source de « conflits ». Certains ont alors voulu relancer le processus, histoire « de ne pas passer 3 ans sur la rénovation du règlement ». La sénatrice Marion Canalès et le sénateur Yan Chantrel, soutien d’Olivier Faure lors du dernier congrès, quand Patrick Kanner était l’un de ses opposants, sont alors chargés de plancher sur le fameux règlement. Après auditions et un questionnaire auquel une quarantaine de sénateurs ont répondu, ils ont remis leurs conclusions.

L’idée du non-cumul dans le temps, telle que formulée initialement, pouvait inclure une rétroactivité, sans que ce soit totalement explicité. Autrement dit, de quoi empêcher Patrick Kanner de se représenter à la présidence du groupe. « Ça a crispé Patrick, quand il s’en est rendu compte. Car ça allait en sa défaveur », raconte un membre du groupe. « Il n’a pas vu le truc venir », confie un sénateur PS, qui ajoute que « cette limitation dans le temps, franchement, ça a échappé un peu à tout le monde ». Le même y voit la volonté de sénateurs plus fraîchement élus de bousculer les choses et l’ordre établi. « Marion Canalès et Yan Chantrel représentent aussi une nouvelle génération qui a envie que ça tourne. Mais pour moi, limiter dans le temps, ça n’a pas de sens », soutient ce sénateur socialiste, qui pointe le risque de « changer de président de groupe six mois avant la présidentielle ». « Quand ils arrivent, les sénateurs ont envie d’avoir des responsabilités tout de suite. Mais le Sénat, c’est aussi le temps de la maturation… » lance avec le sourire une sénatrice.

La tête du groupe ne se jouera pas « sur tapis vert »

Bilan des courses, Patrick Kanner peut souffler. Du moins pour un temps. Ses partisans ont eu gain de cause sur un point : la tête du groupe ne se jouera pas « sur tapis vert ». « Sur le fond, une majorité du groupe ne voulait pas de cette mesure qui contraignait les choix démocratiques futurs », analyse à chaud un sénateur.

« Soit il y a une majorité politique qui se dessine, mais n’utilisons pas des subterfuges de règlement pour aboutir à ce qu’on veut », pointait avant l’AG une sénatrice, qui ajoutait : « Il y a toujours eu plusieurs candidats, ce n’est pas non plus le Soviet suprême ! » La même goûte peu les coups de billard à trois bandes dont sont friands ses camarades biberonnés à la sauce solférienne : « Ça me fatigue, j’aime les choses transparentes. Je ne suis pas une apparatchik ».

Discret dîner en amont pour préparer l’assemblée générale…

Les grandes manœuvres ont pourtant été lancées, en amont de la réunion. Si au sein du bureau national du PS, Olivier Faure et Boris Vallaud se déchirent, sur fond d’ambitions pour 2027, l’alliance qui s’est nouée lors du dernier congrès a pu perdurer au Sénat, lors d’un dîner discret. « Mardi dernier, le 31 mars, dans un salon du Sénat, on a eu un dîner entre le TOA (texte d’orientation A, la motion d’Olivier Faure, ndlr) et le TOB (la motion de Boris Vallaud) au sein du groupe, pour voir comment voter sur les amendements », raconte un sénateur. Avec à la clef « le dépôt d’un amendement, pour permettre, par une assemblée générale extraordinaire, de déroger à la règle du non-cumul dans le temps sur 6 ans, si les deux tiers du groupe le décident. Normalement, ça atterrit là-dessus, vu le nombre de personnes présentes au dîner », confiait l’un des frondeurs. Une « fausse ouverture, qui revient à un droit de veto », pointe un pro Kanner. Le premier reconnaissait lui-même qu’avoir cette majorité des deux tiers était « impossible »… Mais avant la réunion, ce partisan du changement restait prudent, quant à l’issue. Il a bien fait. Car le plan ne s’est pas tout à fait déroulé comme prévu.

Reste qu’à l’issue de la réunion, où les sandwichs étaient au menu, les opposants internes de Patrick Kanner pointaient le score, pas vraiment large. « 29 voix pour le nouveau règlement intérieur et 20 abstentions, sur 65 membres du groupe, c’est un échec », tranche un sénateur. « C’est la preuve de la division du groupe. CQFD », se réjouit un autre.

« Il est redoutable sur la répartition du pouvoir »

Derrière, c’est bien la présidence de groupe qui se joue. Car celle de Patrick Kanner « est contestée » par certains, qui sous couvert d’anonymat, attaquent fort : « Les réunions de groupe, c’est compliqué. On se fait chier, il n’y a pas d’animation politique. Or il faut se positionner sur les sujets. C’est pour cela que Patrick est fragile. Mais je pense que c’est volontaire. Il anime politiquement uniquement sur LFI », regrette un sénateur PS, qui reproche au président de groupe « de faire sa ligne tout seul, sans concerter personne. Tous les débats politiques sont exclus du groupe. Ils se font par lui, à la télé. C’est un peu le souci ». Avec une capacité à garder des appuis. « Il est redoutable sur la répartition du pouvoir qu’il a. Entre délégations, bureau, commissions, il répartit les postes. Il est très habile », reconnaît un membre du groupe PS.

« Chez Patrick Kanner, il y a un vrai savoir-faire politique », le défend un autre sénateur. « Il peut être très formaliste, très procédurier. Ça a son avantage. Toutes les formes de présidence s’usent. Mais Patrick Kanner cherche à avoir une position de groupe, ce n’est pas un président clivant en interne », apprécie ce socialiste. « Il y a toujours moyen d’améliorer le fonctionnement mais c’est un groupe soudé sur ses positions politiques. Ce n’est pas l’auberge espagnole, le groupe PS du Sénat », salue un autre fidèle de Patrick Kanner, qui pense que « les soubresauts qui existent dans le groupe sont dus à l’ambiance au PS, où c’est la foire d’empoigne. Je sens bien que les amis d’Olivier Faure sont un peu crispés en ce moment. Les critiques sont aussi liées à l’ambiance délétère au sein du PS ».

Le nom de Michaël Weber revient avec insistance comme candidat à la tête du groupe

Si Patrick Kanner, qui a l’avantage de ne pas être renouvelable en septembre, décide de se représenter à la tête du groupe, qui sera face à lui ? Un nom revient avec insistance pour être candidat en octobre prochain : celui de Michaël Weber, qui selon toute vraisemblance, devrait être candidat, comme le confirment plusieurs sources. Ce soutien de Boris Vallaud en interne est sénateur de la Moselle.

Autre nom qui sort : Rachid Temal. Le sénateur du Val-d’Oise, que certains poussent, avait été premier secrétaire du PS par intérim en 2017. Il est membre, comme Patrick Kanner, du courant de Nicolas Mayer-Rossignol, qui faisait face à Olivier Faure lors du congrès. « Il est en embuscade », glisse un socialiste. « Il est toujours candidat à tout, jusqu’au moment de l’élection, où il ne l’est plus », raille un camarade du groupe. Il faudra voir ce que fera Eric Kerrouche, candidat malheureux face à Patrick Kanner en 2023. Certains le voient plutôt postuler pour la questure. Mais Marie-Arlette Carlotti, questeure PS sortante, pourra se représenter grâce à l’adoption d’un amendement au règlement, qui permet de faire deux mandats de questeur, contre un de trois ans jusqu’ici. Pour la présidence du groupe, il faudra aussi surveiller Rémi Cardon, sénateur de la Somme et soutien d’Olivier Faure, qui pourrait aussi réfléchir à se présenter. « Les cartes sont totalement rebattues », veut croire un opposant. « Ça va être tendu, mais comme la dernière fois », minimise un soutien de Patrick Kanner. La lutte des places a commencé.

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