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Gabrielle CEZARD/SIPA

« Ces accords ne nous grandissent pas » : Patrick Kanner « dubitatif » face aux alliances PS/LFI pour les municipales

Les fusions de listes entre PS et LFI pour les municipales passent mal chez certains socialistes, à l’image de Patrick Kanner, président du groupe PS du Sénat, « dubitatif sur l’intérêt de ces accords ». Il pointe le non-respect des conditions fixées avant d’éventuelles alliances avec les insoumis. « Je ne comprends pas Olivier Faure, qui devrait être là pour mettre en œuvre la résolution du bureau national », affirme l’ancien ministre.
François Vignal

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Il était resté muet depuis le soir du premier tour des municipales, marqué par la poussée de La France Insoumise, dans plusieurs grandes villes. Pour espérer conserver leurs fauteuils, plusieurs maires PS sortants se sont retrouvés à fusionner leurs listes avec LFI.

Pas vraiment du goût de Patrick Kanner, président du groupe PS du Sénat, qui fait partie des pourfendeurs de tout accord avec LFI, dans la lignée de François Hollande. Il rappelle aujourd’hui les règles fixées par le PS, avant d’éventuels accords locaux avec les insoumis : « Empêcher l’extrême droite et à condition que les tenants de ces accords appartenant à LFI marquent leur distance avec Jean-Luc Mélenchon ». Or « aucun des candidats LFI avec qui nous avons réalisé un accord n’a pris ses distances », relève Patrick Kanner, qui soutient que « tout ce qui ne correspond pas à cette règle est pour moi une anomalie ».

« Je ne comprends pas Olivier Faure, qui devrait être là pour mettre en œuvre la résolution du bureau national », pointe du doigt Patrick Kanner, qui regrette « un problème de fonctionnement de (son) parti ».

Face à la percée de LFI, il n’exclut pas aussi des conséquences lors des sénatoriales. Pas pour les élections de septembre 2026, « mais il n’est pas impossible que LFI ait des sénateurs lors du scrutin de 2029 ».

A Lille, où le candidat des Ecologistes a failli faire un accord avec LFI, avant de finalement choisir le maire sortant socialiste, le sénateur PS du Nord se dit « très satisfait ». Le patron des sénateurs PS salue cette alliance, qui « est dans l’ordre naturel et historique des choses à Lille ». Entretien.

A Lille, le maire PS sortant, Arnaud Deslandes, et le candidat des Ecologistes, Stéphane Baly, ont annoncé fusionner pour le second tour, après une journée de tractations lundi, où Stéphane Baly aurait pu s’allier avec la candidate LFI, Lahouaria Addouche, arrivée à la seconde place, ce qui aurait tout changé. Saluez-vous cette alliance ?

Oui je la salue, parce qu’elle est dans l’ordre naturel et historique des choses à Lille. Les relations entre les socialistes et les Verts ont toujours été compliquées à Lille, ce qui a toujours amené les Verts à se présenter au premier tour. Il n’y a jamais eu d’accord de premier tour avec eux. En 2020, il n’y a pas eu d’accord au second tour, donc il y a eu une concurrence directe entre Stéphane Baly et Martine Aubry. Et cette fois, avec l’élément nouveau du score de LFI, qui fait 12.000 voix de plus qu’en 2020 – c’est une percée – il y avait trois possibilités pour les écologistes : s’allier avec nous, et c’est le cas ; s’allier avec LFI dans un seul but, faire tomber les socialistes. C’est ce que voulait LFI. Il fallait « purger » – je reprends l’expression des insoumis – le beffroi de 70 ans de socialisme, des socio-traitres qui n’ont jamais rien fait pour cette ville, disent-ils. Le troisième choix, c’était de se maintenir. Ils ont fait le choix de participer à la majorité pour faire appliquer une partie de leur programme.

Donc je suis très satisfait de cette évolution, même si pour nous, ça représente des sièges en moins, très concrètement. La répartition de la fusion s’est faite sur la base de 60/40, 60 % issus de la liste Deslandes, 40 % de la liste Baly.

LFI mettait sur la table 50 % des places pour les Ecologistes sur la liste. Qu’a proposé le PS pour permettre cet accord ?

Il y a eu une proposition mais il y a eu une prise de conscience de Stéphane Baly que faire un accord avec LFI, c’était tomber dans les crocs d’un parti qui avait un seul objet : faire tomber les socialistes. C’est une bonne nouvelle pour la gauche de responsabilité dans cette ville.

Selon certaines sources, Marine Tondelier, patronne des Ecologistes, est intervenue pour peser en faveur d’une fusion avec le PS à Lille, avec le cas de Strasbourg dans la balance…

C’est ce que j’ai lu dans la presse, laissant entendre qu’il fallait désinvestir Catherine Trautmann à Strasbourg. Je n’ai jamais cru un seul instant que tout se fait au niveau local pour Les Ecologistes. C’est un parti structuré. C’est normal que le national envisage des arbitrages autant que de besoin. De la même manière, Lorient, où les Verts sont devant le PS et se sont alliés, a été réglé en tenant compte de ce qu’il se passe.

Stéphane Baly était dans l’opposition pendant 6 ans. La campagne a parfois été dure entre lui et Arnaud Deslandes. Lui faites-vous confiance ?

C’est une question à poser à Arnaud Deslandes. Mais c’est en marchant qu’on apprend à marcher. Il y a eu une fracture pendant 6 ans. Aujourd’hui, il y a une union des forces de gauche. C’est toute la gauche rassemblée, sauf LFI. C’est une liste de rassemblement d’une gauche responsable, qui ne souhaite pas la disparition de l’un des siens.

Que pensez-vous de la poussée de LFI au premier tour des municipales ?

Pour LFI, c’est une répétition de 2027. Il est vrai que LFI va progresser en nombre d’élus, voire de maires. C’est pour eux un bon signe. Mais au plan national, certes Roubaix va devenir LFIste, Saint-Denis est passé dans les mains d’un candidat LFI, mais c’est le PCF qui a pris sa revanche sur Mathieu Hanotin et le maire, Bally Bagayoko, est un ancien communiste. On verra s’il y a d’autres succès. On regardera à Toulouse. Mais en dehors de ça, on ne peut pas dire que les gains de LFI seront flagrants ailleurs dans le pays.

Ailleurs justement, les fusions entre PS et LFI se sont multipliées, à Toulouse, Limoges, Nantes, Clermont-Ferrand, Brest, Avignon, sans compter les villes dirigées par Les Ecologistes, mais soutenues par le PS, comme Lyon ou Besançon. Vous vous étiez opposé à tout accord avec LFI. Face aux résultats, soutenez-vous aujourd’hui ces accords ?

Je n’ai qu’une seule règle. La règle déterminée par le bureau national du PS, le 3 mars, à l’unanimité. Il n’y a pas d’accord national avec LFI. Et s’il devait y avoir des accords locaux, c’est pour empêcher l’extrême droite et à condition que les tenants de ces accords appartenant à LFI marquent leur distance avec Jean-Luc Mélenchon. Sinon, la règle normale, c’est le désistement républicain. Donc tout ce qui ne correspond pas à cette règle est pour moi une anomalie. Après, je ne suis pas Johanna Rolland à Nantes, ni François Briançon à Toulouse, ni François Cuillandre à Brest. Mais j’ai vu qu’on pouvait aussi gagner sur ses valeurs, sans jouer ce type d’accord. Je suis dubitatif sur l’intérêt de ces accords. Mais je ne suis pas à la place des candidats locaux et je vois que le PS ne le met pas en cause. Dont acte, mais l’heure du bilan viendra.

Vous parlez des conditions fixées à tout accord local avec LFI. Vous semblent-elles respectées ?

Non. La distanciation claire par rapport à Jean-Luc Mélenchon n’a jamais été faite. A ma connaissance, aucun des candidats LFI avec qui nous avons réalisé un accord, n’a pris ses distances avec Jean-Luc Mélenchon.

Pourtant, il y a près d’une dizaine de villes où le PS fait un accord avec LFI…

Je crains que ces accords ne nous grandissent pas. Je n’ai pas envie d’être complice, de près ou de loin, du fait que pour la troisième fois consécutive, ce que nous représentons, la social-démocratie écologique, soit derrière Jean-Luc Mélenchon et donc éliminée du second tour de la présidentielle.

La première raison, c’est que je suis pro européen et Jean-Luc Mélenchon est anti européen. Je suis laïc et je vois sa démarche communautariste depuis plusieurs années. Je lutte contre toute forme de racisme et d’antisémitisme et là, je ne vous fais pas un dessin. Ce n’est pas ma conception de la gauche républicaine. La deuxième raison, c’est que je suis certain que c’est la gauche de la défaite et que face à l’extrême droite, il sera battu. La seule configuration ou l’extrême droite gagne, c’est face à Jean-Luc Mélenchon. Le vote Mélenchon est une impasse.

Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a dit « comprendre parfaitement les choix » des candidats PS qui s’unissent à LFI…

Oui mais moi, je ne comprends pas Olivier Faure, qui devrait être là pour mettre en œuvre la résolution du bureau national (BN). Nous avons eu un BN en début de soirée dimanche, mais depuis, il n’y a plus d’instance du PS qui a été réunie. C’est un problème de fonctionnement de mon parti politique.

Mais l’union de la gauche au deuxième tour n’est-elle pas classique pour l’emporter ?

Oui, mais il y a beaucoup plus de villes qui resteront à gauche sur la base de l’union de la gauche sans LFI. Sans LFI, il y aura beaucoup plus de villes gagnées, qu’avec LFI. J’espère qu’on gardera ainsi sans LFI Lille, Rennes, Villeurbanne, Dijon et même qu’on pourra gagner des villes sans LFI, comme Amiens.

Si on gagne là où il y a un accord avec LFI, je dirai que c’est un pari réussi. Mais sur quelle base et quelles conséquences ? Car l’implantation locale de LFI, de faible ampleur, c’est autant de points de gagnés pour eux, pour l’année prochaine avec la présidentielle. Et ce sera une lutte existentielle. Le candidat, car nous aurons un candidat social-démocrate et écologiste, sera la première cible de Jean-Luc Mélenchon. Moi, je ne tends pas la joue.

Je crains qu’à Lille, ce soir, où Jean-Luc Mélenchon fait un meeting, on entende des propos outranciers à l’égard des socialistes. Et quand j’entends Sophia Chikirou, hier soir, lors du débat sur Paris, cela me confirme la réelle stratégie de LFI à notre égard… Je n’oublie pas son expression sur les punaises de lit (« le hollandisme c’est comme les punaises de lit », avait écrit sur X Sophia Chikirou, ndlr).

Lors d’un discours à Bobigny, Jean-Luc Mélenchon a dit qu’ils allaient nous acheter pour pas cher. Ils ne nous considèrent pas comme une force politique partenaire, mais ils veulent nous soumettre. On ne peut pas l’accepter, et je ne l’accepterai jamais.

Pour LFI, l’objectif des municipales était de gagner quelques villes, mais surtout de faire tomber les socialistes partout où ils le pouvaient.

Faut-il exclure les socialistes qui font alliance avec LFI, si le cadre fixé n’a pas été respecté ?

J’ai vu que quand une socialiste ne respectait pas complètement le cadre, comme Catherine Trautmann, elle a été désinvestie sans que nos instances nationales n’aient été réunies. J’espère qu’il n’y a pas des sanctions à géométrie variable. Mais il faut poser la question à la direction du PS. Nous serons vigilants pour que la résolution du BN soit le cap. Elle l’est très largement. Je ne fais pas de 6 ou 7 villes la ligne définitive.

Le niveau de LFI a été une surprise dans certaines villes, comme à Lille. Malgré les polémiques, comment expliquez-vous cette poussée des insoumis ?

Il y a deux sources au vote LFI. Il y a un vote bourgeois, bobo, de personnes bien intégrées, CSP +, révolutionnaires dans l’âme, qui pensent voter pour des révolutionnaires bolivariens en peau de lapin. Il y a aussi un vote chez les jeunes. Ce sont des gens qui sont séduits par le discours du grand soir.

Et il y a bien sûr le vote des quartiers. Jean-Luc Mélenchon a réussi son coup lors des européennes, avec Rima Hassan et l’importation du conflit israélo-palestinien autour de la situation de Gaza. Aujourd’hui, c’est le conflit au Moyen-Orient qui s’embourbe, et qui peut être une cause de mobilisation. Et les « blagues » antisémites sur les noms de famille à consonance juive ou encore la caricature de Cyril Hanouna relèvent d’une provocation et manipulation calculées, assumées, pour séduire une partie de nos jeunes concitoyens de confession musulmane qui estiment, souvent à juste titre, que la République n’est pas assez bienveillante à leur égard. Manifestement, ça marche.

Mais les chiffres sont les chiffres : LFI, ça fait 650.000 voix en France, au premier tour des municipales. La gauche rassemblée, hors LFI, c’est 6 millions de voix. Il faut donc relativiser le poids réel de LFI.

Cette nouvelle implantation de LFI dans les communes leur donnera les conseillers municipaux qui leur manquaient. De quoi leur permettre d’avoir leurs premiers sénateurs LFI, alors qu’ils n’en ont aucun ?

La plupart des départements renouvelables en 2026 ne sont pas des points de conquête de LFI pour ces élections municipales. Pour les sénatoriales 2029, la situation sera différente. Mais d’ici là, nous aurons connu la présidentielle, les départementales et les régionales. Mais il n’est pas impossible que LFI ait des sénateurs lors du scrutin de 2029.

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