Il a marqué la vie politique des derniers mois. Sébastien Lecornu va non seulement permettre de donner un budget à la France, grâce à un accord de non-censure avec le PS, au terme d’une procédure budgétaire interminable, mais il va aussi pouvoir rester en poste. Et maintenant, que va-t-il faire ? Logement, décentralisation, fin de vie, le premier ministre entend ne pas rester immobile. Mais pourrait-il avoir d’autres visées… et voir son Eure arriver ?
« Certains y pensent pour lui, s’il n’y pense pas lui-même »
Réussir à durer dans l’enfer de Matignon, à l’ère de l’Assemblée post-dissolution, là où Michel Barnier puis François Bayrou y ont laissé leur chemise, n’était pas gagné d’avance. Alors que son camp est marqué par une forme de désunion, sans candidat qui écrase le match, ce manque de leadership pourrait-il donner des idées, voire des ailes, à Sébastien Lecornu ? Certains imaginent que lui aussi pourrait caresser quelques ambitions pour être candidat à la présidentielle de 2027… Entre Edouard Philippe, déjà candidat mais qui patine, Gabriel Attal, bientôt candidat mais qui ne décolle pas vraiment, et tous les autres candidats putatifs, entre Gérald Darmanin, Aurore Bergé ou Yaël Braun-Pivet, dont le nom avait circulé un temps, il n’y aurait rien de très surprenant à voir Sébastien Lecornu s’inviter au bal des prétendants. Et si c’était lui ?
Un ancien ministre d’Emmanuel Macron, qui a écumé plusieurs marocains, ne l’exclut pas. « Il durera jusqu’en 2027 je pense. On lui prêtera de l’ambition, venant de l’entourage. Certains y pensent pour lui, s’il n’y pense pas lui-même », avance ce macroniste, qui ajoute : « C’est normal de penser à la présidence quand on est à Matignon ». D’autant qu’« il va y avoir un grand vide derrière le budget, un budget blues à Matignon ». La nature ayant horreur du vide… « Le voir candidat n’aurait rien d’absurde », conclut le même. « Je ne connais pas de premier ministre qui n’ait pas eu cette envie », souligne dans le même sens François Patriat, président du groupe RDPI (Renaissance) du Sénat. Ce « dernier des Mohicans » du macronisme historique « pense que Sébastien Lecornu aura assez de discernement pour savoir s’il est en situation ou pas, et s’il aura les soutiens nécessaires ».
« Les Français élisent toujours un contraste. Pas forcément politique, mais de personnalité »
L’idée agite en réalité le landerneau politico-parisien depuis quelques semaines. « Tout le monde dit ça », confirmait avant les fêtes un proche d’Emmanuel Macron, qui remarquait que chaque présidentielle se caractérise par un changement de style. « Les Français élisent toujours un contraste. Pas forcément politique, mais de personnalité », avance cet interlocuteur régulier du Président, qui décrivait ainsi le portrait-robot du prochain chef de l’Etat : un candidat « perçu comme humble, sincère, besogneux », « le côté, je porte le monde sur mes épaules », imaginant « une campagne d’humilité, de vulnérabilité même ». Toute ressemblance avec Sébastien Lecornu serait bien entendu fortuite (non).
A Matignon, le moine soldat Lecornu a su imprimer sa marque, autant sur le fond, en se présentant comme l’homme du compromis – il a réussi à faire adopter le budget de la Sécu, ce qui n’était pas gagné – que dans le style. « La force de Lecornu, c’est de ne pas avoir voulu endosser un rôle de premier ministre césariste dans une période qui ne l’est pas. C’est très apprécié de ses interlocuteurs », raconte un ministre de Bercy. « Les Français le créditent de deux choses : que la France ait enfin un budget et qu’on soit sorti du marasme dans lequel ils n’en voulaient plus être. Les gens disaient il faut en finir. Ils lui en sont gré », note le président du groupe RDPI (Renaissance) du Sénat, François Patriat, qui note qu’« il monte dans les sondages ».
« Derrière son petit costume, son petit pull, sa cravate qui dépasse, il est très habile »
Sur la forme, avec son air de ne pas y toucher, presque contrit, il incarne la « rupture » qu’il avait revendiquée. Sa communication assez rare, faites de pédagogie, sans rouler les mécaniques, tranche avec l’assurance forcée de certains de ses contemporains. Beaucoup y voient un brin de construction.
« Il est très habile. Derrière son petit costume, son petit pull, sa cravate qui dépasse, il est très habile », salue un cador du Parti socialiste. « Il met son pull et joue la modestie stratégique, ça marche un peu. Mais il dit quasiment qu’il ne fait pas de politique… » raille un ancien ministre. Un élu de son département de l’Eure, dont il a été président, relève que le pull est en réalité nouveau. « C’est très récent. Il va se construire une image à la Antoine Pinay des temps modernes », assure cet élu local qui le connaît depuis de longues années. Un côté France d’en bas qui serait « un peu surjoué ».
Une image symbolisée par un cliché, paru dans Paris Match : Sébastien Lecornu, aperçu un dimanche matin d’octobre, sur le marché de Vernon, ville dont il a été maire, cabas rempli de poireaux. Le pull est toujours là, il troque pour l’occasion son pantalon de costume pour un velours. Promis, rien n’était organisé. « On ne l’a pas surjoué. C’était un retraité de Match qui l’a vu au marché et envoyé la photo au journal. On a découvert ça », jure une fidèle, « ça fait 10 ans qu’il fait le marché de Vernon, habillé dans la même tenue ».
« Il n’est pas candidat pour 2027 et ça ne va pas changer »
Lui assure et répète qu’il n’a aucune ambition, si ce n’est que de servir le pays et les Français. Interrogé vendredi lors d’un déplacement à Rosny-sous-Bois, où il a promis 2 millions de logements d’ici 2030, Sébastien Lecornu l’a dit à qui veut bien l’entendre, comme le relève Le Monde : « Je ne suis pas candidat à l’élection présidentielle ».
L’entourage du premier ministre confirme ce lundi : « Il n’est pas candidat, il ne sera pas candidat. La question ne se pose pas. Il n’est pas candidat pour 2027 et ça ne va pas changer », insiste-t-on à Matignon. Dans le camp présidentiel, on ne s’étonne guère que le sujet anime la presse. « Pour chaque premier ministre, tout le monde se pose la question, on l’imagine Président. C’est le jeu. C’est vieux comme Hérode », minimise un soutien.
C’est visiblement ce qu’il raconte à ses interlocuteurs, à l’image du patron de Renaissance, Gabriel Attal. « Quand ils ont échangé, la première chose qu’il dit à Gabriel Attal, c’est « je n’ai aucune ambition pour 2027 » », confie un proche de l’ancien premier ministre. Mais pas dupe, il ajoute aussitôt : « Mais tous ceux qui passent par Matignon ont des ambitions pour la présidentielle ». Et attention aux effets de mode. « Il y a eu la hype Barnier. On a vu ce que ça a donné… Ou Retailleau, c’était l’étoile montante à un moment », relève un conseiller.
« Il a l’avantage très puissant, par rapport à quelqu’un comme Darmanin, de ne pas montrer qu’il pourrait avoir des ambitions »
Alors, une vue de l’esprit, Lecornu 2027 ? Beaucoup doutent des dénégations de celui qui est décrit comme habile et fin politicien. « Il paraît que l’appétit vient en mangeant… » sourit le numéro 1 d’un parti de gauche, qui reconnaît cependant qu’« au moment où on parle, il n’est pas là-dedans ».
D’autres pensent qu’il cache en réalité bien son jeu. « C’est un malin. Et il a l’avantage très puissant, par rapport à quelqu’un comme Darmanin, de ne pas montrer qu’il pourrait avoir des ambitions », selon un député revenu du macronisme. « S’il ne le dit pas, il a raison. Au moment où il dit qu’il serait candidat, il sera crucifié, attaqué de toutes parts », met en garde un parlementaire Renaissance, qui confirme le problème de leadership dans son camp : « C’est une évidence. Personne ne se détache ». De quoi susciter les vocations.
« Après m’avoir assuré qu’il me soutiendrait aux sénatoriales, il a fait une liste contre moi »
Mais de Sébastien Lecornu, c’est encore peut-être les élus de l’Eure, qui en parlent le mieux. Et pas toujours à son avantage. Hervé Maurey, sénateur Les Centristes (le parti d’Hervé Morin) de l’Eure, l’a vu monter les échelons. Les deux hommes se connaissent bien. « On a été très proches. J’ai été le seul parlementaire à le soutenir quand il s’est lancé en politique, en se présentant à la mairie de Vernon, en 2014 », se souvient l’élu de la Haute assemblée.
Une proximité qui prend fin lors des sénatoriales de 2020. Le futur premier ministre se présente au scrutin, dans l’Eure, contre le sortant Hervé Maurey. « Après m’avoir assuré qu’il me soutiendrait aux sénatoriales, il a fait une liste contre moi, en débauchant ma numéro 2 de l’époque. Ça a fait évoluer notre relation. Mais je lui conserve beaucoup d’affection et lui reconnais un grand nombre de qualités », raconte le sénateur centriste. Reste que l’épisode montre aujourd’hui que la parole de l’ancien président du département de l’Eure peut être fluctuante. Au final, Hervé Maurey aura su mettre en difficulté le candidat Lecornu, qui ne fait qu’un siège, quand lui en fait deux. Déjà un semi-succès, un semi-échec… Ministre d’Emmanuel Macron, il n’a finalement pas siégé au Sénat, préférant rester au gouvernement.
Connaissant l’animal (politique), pour Hervé Maurey, il n’y a guère de doute à avoir. « Pour moi, je suis certain qu’il y pense. C’est évident. C’est une fonction où on pense à l’étape d’après. Ensuite, c’est quelqu’un d’extrêmement ambitieux. C’est pourquoi je suis tout à fait certain qu’il y pense. Je vous rappelle que pendant des mois, il a dit qu’il n’était pas candidat à Matignon non plus. En général, on annonce rarement très en amont ses ambitions », avance le sénateur centriste, qui ajoute cependant :
« Coller à un chef, puis l’étouffer pour prendre le contrôle de l’ensemble du système et le remplacer »
Un autre élu du département se targue aussi de bien connaître, depuis très longtemps, le locataire de Matignon. Et lui aussi l’a vu à l’œuvre dans son ascension, pied à pied, avec patience et méthode. « Je le connais bien. Sébastien Lecornu a terriblement envie. Il sera évidemment candidat à la présidentielle », soutient d’emblée cet élu de gauche, qui imagine qu’il va se présenter en « homme du compromis ». Mais avant cela, « il faudra déclencher la deuxième phase Lecornu ».
Cet élu décrit ainsi sa « stratégie » : « Coller à un chef, puis l’étouffer pour prendre le contrôle de l’ensemble du système et le remplacer ». « Il l’a fait à deux reprises. Dans les années 2000, il était assistant parlementaire du député UMP Franck Gilart. Il était étudiant à l’époque. On lui donnait déjà 40 ans. On avait l’impression d’un notaire. Puis il arrive en 2008 chez Bruno Le Maire, député de l’Eure aussi, qui devient ensuite ministre et le nomme conseiller. Il le conseille sur ses affaires réservées. Il organise les réseaux pour lui. Puis c’est le hold-up total. Il devient maire de Vernon sur décision de Bruno Le Maire. Mais en 2017, quand Bruno Le Maire redevient ministre, il comprend que son système lui a échappé. Au gouvernement, il va coller ensuite à Emmanuel Macron. Il s’entend bien avec Brigitte, il lui promène son chien. Il se rapproche du Président jusqu’à devenir indispensable ».
Le même relève qu’« il y a deux types de ministres. Ceux qui visent le poste d’après et ceux qui jouent le poste. Ceux qui sont bons dans leur ministère, en profitent. Lecornu par exemple, quand il y a les gilets jaunes, il joue à mort le truc. La loi de programmation militaire, quand il était à la Défense, c’est un succès. Donc Lecornu jouera le poste à Matignon, jusqu’au bout ».
« Sa décision n’est pas encore prise »… pour les sénatoriales de 2026
Dans les mois à venir, une autre élection sera sur le chemin de Sébastien Lecornu : les sénatoriales de septembre 2026. Sera-t-il candidat à son renouvellement ? Selon son entourage, « sa décision n’est pas encore prise ». Et pour 2027, il faudra laisser un peu de temps pour que la situation nationale se décante dans son camp, et voir si le premier ministre change éventuellement d’avis. « Si en avril, après les municipales, Lecornu apparaît largement devant les autres dans les sondages, alors… » imagine un parlementaire Renaissance. Il faudra voir si les bourgeons fleurissent bien au printemps. Avec ou sans pull.