« Cette campagne est un show médiatique d’extrême droite, c’est 2002 en pire, on n’est pas à l’abri d’un accident », alerte le politologue Erwan Lecoeur
Marion Maréchal va officialiser dimanche son ralliement à Éric Zemmour, lors d’un meeting à Toulon. Le politiste Erwan Lecoeur tempère les retombées électorales du ralliement, mais y voit un nouvel épisode dans la saga médiatique d’Éric Zemmour, qui pourrait bien être au cœur d’un « accident médiatique et politique » comparable au 21 avril 2022, « en pire. »

« Cette campagne est un show médiatique d’extrême droite, c’est 2002 en pire, on n’est pas à l’abri d’un accident », alerte le politologue Erwan Lecoeur

Marion Maréchal va officialiser dimanche son ralliement à Éric Zemmour, lors d’un meeting à Toulon. Le politiste Erwan Lecoeur tempère les retombées électorales du ralliement, mais y voit un nouvel épisode dans la saga médiatique d’Éric Zemmour, qui pourrait bien être au cœur d’un « accident médiatique et politique » comparable au 21 avril 2022, « en pire. »
Louis Mollier-Sabet

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« C’est un secret de polichinelle », expliquait Laurent Jacobelli (RN) sur notre antenne ce jeudi matin. Celui-ci sera officialisé dimanche lors d’un meeting à Toulon, mais, en effet, cela fait des semaines qu’après Gilbert Collard, Jérôme Rivière et Nicolas Bay, le ralliement de Marion Maréchal (Le Pen) à Éric Zemmour est annoncé comme le clou du spectacle. Face à la trahison, au sens presque intime, de la nièce de Marine Le Pen, les cadres du RN jouent le détachement. « Je ne comprends pas bien son souhait de rejoindre un candidat aujourd’hui 3 ou 4e dans les sondages, qui bloque une petite partie du vote national et dont le seul objectif est d’empêcher la qualification de Marine Le Pen, […] celle qui peut battre Emmanuel Macron » expliquait ainsi Jordan Bardella sur RTL ce jeudi matin. Même son de cloche chez Laurent Jacobelli qui déplore sobrement : « C’est son choix, mais c’est le mauvais choix. »

>> Pour en savoir plus : Défections au RN : tectonique des plaques à l’extrême droite

Les deux lignes de l’extrême droite

Pour Erwan Lecoeur, sociologue et politologue spécialiste de l’extrême droite, associé au laboratoire Pacte de Grenoble, les éléments de langage du Rassemblement national ne sont pas si loin de la réalité. « Pour Marion Maréchal, c’est la seule façon de se relancer en politique après des échecs flagrants, elle n’a pas de plus-value politique pour Éric Zemmour », explique Erwan Lecoeur. Pour comprendre ce que le politiste veut dire par là, il faut revenir aux origines du Front national. Fondé au début des années 1970, le parti de Jean-Marie Le Pen fait une entrée fracassante sur la scène politique et électorale, avec 35 députés élus à la proportionnelle aux législatives de 1986. Le Front National des années 1980 et 1990 défend alors une ligne de « droite dure » et les soutiens « débauchés » par Éric Zemmour aujourd’hui sont les tenants de cette droite traditionaliste, d’après Erwan Lecoeur. Le polémiste jouerait en effet « la ligne Jean-Marie Le Pen, Bruno Mégret, Philippe de Villiers et Patrick Buisson », celle de « la droite de la droite catholique et traditionnaliste. »

Depuis, le Front National a changé de nom, et Marine Le Pen a changé de ligne. Puisque l’extrême droite française est une affaire de famille, la fille de Jean-Marie Le Pen a finalement tranché en faveur d’une ligne à l’époque minoritaire dans le parti, celle de Samuel Maréchal… le père de Marion Maréchal-Le Pen. La boucle est bouclée. Ce dernier plaidait pour un Front National « ni-droite, ni-gauche, Français d’abord », rappelle Erwan Lecoeur. Au sein de l’extrême droite, cette idée a planté les germes de la « dédiabolisation » entreprise par Marine Le Pen lorsqu’elle a repris le parti en 2011 : « L’électorat ni-niste est bien plus important, il rassemble même des gens de banlieue, il est bien plus diversifié sociologiquement. » À l’inverse, Éric Zemmour reste sur un « petit créneau » pour Erwan Lecoeur, qui « pèse peu dans l’opinion globale et ne dépassera pas l’étiage de Jean-Marie Le Pen, avec 10-12 % des inscrits. Ce sont des hommes, âgés, plutôt aisés, ou bien des jeunes de bonne famille, qui se mobilisent donc fortement. Selon l’abstention, il peut donc faire un score plus important, mais, tant que la droite n’aura pas fini d’imploser, il est coincé et il le sait. »

« Les Le Pen nous ont habitués à une sorte de sous-Dallas, une saga pas très bien écrite »

Comme les droites bonapartistes et légitimistes de René Rémond, Erwan Lecoeur fait de Marine Le Pen et Éric Zemmour les représentants de deux familles politiques aux sociologies électorales nettement distinctes. Le politiste est donc convaincu que le ralliement de Marion Maréchal, représentante de la ligne que l’on nomme aujourd’hui « d’union des droites », importe peu. « Elle n’a pas de plus-value politique pour Zemmour, elle est sur le même petit créneau que lui », explique-t-il. En revanche, le ralliement shakespearien de Marion Maréchal ajoute un épisode à la « saga médiatique » d’Éric Zemmour, à laquelle Erwan Lecoeur accorde cependant moins de légitimité culturelle : « Marion Maréchal, c’était quand même un peu la 3ème génération pour le Front national, cela reste la famille. Les Le Pen nous ont habitués à une sorte de sous-Dallas, une saga pas très bien écrite, mais qui intéresse le monde médiatique et le microcosme d’extrême droite. » Et c’est bien sur le plan médiatique qu’Éric Zemmour innove par rapport au Front National des années 1990 : « Zemmour, c’est du mégrétisme bis, mais avec beaucoup plus de moyens médiatiques. Bolloré change tout, Zemmour pèse beaucoup plus médiatiquement que ce qu’il représente sociologiquement, c’est complètement fou. »

Or « l’accident médiatique », c’est bien la seule façon dont Zemmour pourrait inverser la tendance, pour Erwan Lecoeur. « On est dans une campagne très particulière, c’est un show médiatique de droite et d’extrême droite qui a énormément d’influence », affirme le politiste. L’un de ses effets pourrait notamment être de décourager beaucoup de Français d’aller voter et ainsi créer les conditions d’un « accident politique et médiatique. » Celui qui a soutenu sa thèse sur le Front National le 5 mai 2002, l’affirme : « Je le dis pour l’avoir vécu, on est dans la campagne de 2002, mais en pire. » Marion Maréchal vient donc « jouer son petit rôle dans cette pièce de théâtre, cette petite saga » et, si les conséquences électorales sont imprévisibles, « il n’est pas impossible que cette guerre des chefs fasse des dégâts, les règlements de compte seront sanglants. » Dallas, c’est quand même 14 saisons et 357 épisodes, la version « mal écrite » proposée par la famille Le Pen ne devrait pas s’arrêter de sitôt.

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