Chez les macronistes, le « dogmatisme » de Bruno Le Maire crispe de plus en plus

Chez les macronistes, le « dogmatisme » de Bruno Le Maire crispe de plus en plus

Il irrite. De l’aile gauche de la majorité aux alliés du Modem, en passant par certains ministres, la ligne rigoriste du ministre de l’Economie passe mal. « Il s’expose beaucoup. Ce n’est pas surprenant qu’il ne se fasse pas que des amis », constate une députée Renaissance. Des tensions qui pourraient conduire à des « divisions » encore plus fortes. « Le Modem serait bien avisé aujourd’hui de ne pas nous donner de leçon », rétorque le sénateur François Patriat.
François Vignal

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C’est le ministre de la rentrée. Bruno Le Maire est très présent. Trop, diront ses contempteurs. Mais le ministre de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, dont la longueur du titre est peut-être à la mesure de ses ambitions, commence à en énerver certains en Macronie. « Il y a une partie de ce qu’on qualifie l’aile gauche qui est un peu sceptique ou contrariée du discours », explique pudiquement une députée du groupe Renaissance.

« Ce n’est pas complètement anodin le vote de la majorité sur les dividendes »

Le locataire de Bercy, présent dans les médias, voit l’actualité lui donner un coup de pouce, entre la période budgétaire et les prix de l’énergie. Bruno Le Maire en profite pour faire entendre sa voix, voire sa petite musique personnelle. Il défend certes le mantra présidentiel de ne pas augmenter les impôts, quitte à paraître parfois plus royaliste que le roi. Un activisme qui irrite jusqu’au sein du gouvernement, comme le confie un ministre rodé :

Je vois de plus en plus la mise en avant de Bruno. Il est gentil, il bosse bien, mais sa ligne n’est pas la ligne du Président. (un ministre)

Le même souligne que la « loyauté » du groupe sera davantage « pour le Président que pour lui ». Comprendre, il n’est pas forcément toujours soutenu. « Ce n’est pas complètement anodin le vote de la majorité sur les dividendes », glisse ce membre du gouvernement. Ce ministre parle ici de l’adoption, dans le cadre de l’examen du budget, de l’amendement de Jean-Paul Matteï, président du groupe Modem, composante de la majorité, sur les « super-dividendes », par l’augmentation de la flat tax de 30 à 35 %. Un amendement adopté notamment grâce à 19 voix de députés Renaissance. Mais au moment de définir le texte en vue du 49.3, Bruno Le Maire a fait mine, lundi dernier, lors d’une réunion à Matignon avec la première ministre, de mettre sa démission dans la balance si l’amendement Modem était conservé. Il a eu gain de cause.

Sur la taxation des dividendes, Jean-Paul Matteï « ne renonce à rien »

Jean-Paul Matteï regrette aujourd’hui encore ce choix. « Le fait de dire qu’on n’augmente pas les impôts, je le comprends pour les classes moyennes, mais je considère que pour des revenus qui ne sont pas forcément liés au travail, on peut se poser la question d’une contribution exceptionnelle. C’était le sens de mon amendement », défend le président du groupe Modem de l’Assemblée, qui ajoute : « J’entends le message de Bruno Le Maire de dire que c’est un très mauvais signe pour les marchés, les entreprises. Mais investir dans un pays apaisé, où il y a une grande solidarité et des services qui fonctionnent, c’est aussi une attractivité pour investir ». Jean-Paul Matteï prévient, il n’entend pas lâcher sur le sujet : « Maintenant, on ne va pas voter la motion de censure, mais je ne renonce pas à discuter de ces sujets, à ce qu’on se pose les bonnes questions, à réfléchir avec les socialistes, les LR ou d’autres, et bien sûr mes collègues de la majorité. Je ne renonce à rien. Je ne renoncerai pas au débat. Sinon, je préfère rester chez moi ».

Pour le député Modem des Pyrénées-Atlantiques, le problème vient aussi du fait que l’exécutif aurait gardé les mêmes réflexes et n’aurait pas totalement intégré le changement de logiciel, issu des dernières législatives. « La France de 2022 n’est pas celle de 2017. On a un hémicycle qui n’est pas le même. On ne peut pas rester sur les principes posés il y a cinq ans », soutient Jean-Paul Matteï.

« Il est sur une ligne très libérale » pointe un député de l’aile gauche

Pour une députée du groupe Renaissance, Bruno Le Maire, qui ne fut pourtant pas juppésite, serait finalement un peu trop droit (et à droite) dans ses bottes. « Il est dogmatique. Or dans le moment, on doit réussir à sortir des dogmes », soutient cette députée, selon qui « c’est une erreur de ne pas avoir soutenu la mesure sur les dividendes. Les Français ne comprennent pas qu’il y ait des milliards d’euros de dividendes, parfois des rémunérations de dirigeants qui s’envolent et qu’on ne régule pas ce qui semble du libéralisme pur et dur ».

Si Bruno Le Maire est jugé « brillant », « il est sur une ligne très libérale », regrette un député de l’aile gauche, « et le souci c’est qu’on n’est pas en capacité de faire front et de tenir un rapport de force politique, au sein de la majorité, pour contrer certains excès ». Cet élu souligne « qu’une part importante du groupe renaissance » serait sur une ligne critique. Mais certains n’oseraient pas aller au bout, se confiant seulement dans « les couloirs ». Mais preuve d’une forme de malaise, le vote sur l’amendement Matteï (voir ici le détail). On compte 19 votes pour chez Renaissance, 5 abstentions, 74 contre, « plus tous ceux qui n’ont pas appuyé sur le bouton », donc qui ne prennent pas part au vote. Soit, sur un groupe de 170, 71 députés. En ajoutant les 19 pour et 5 abstentions, on arrive à 95 députés, soit plus de la moitié du groupe qui ne s’est pas opposée à l’amendement Modem…

« Avec Elisabeth Borne, Bruno Le Maire n’est pas totalement en phase sur la ligne et sur le fond »

Là où les choses se corsent, c’est que le ministre de l’Economie ne semble pas toujours sur la même longueur d’onde que sa première ministre, Elisabeth Borne. On l’a vu au moment des réquisitions sur le carburant, où l’ancien LR a exprimé une voix qui a paru plus ferme, ou sur la prolongation de la ristourne sur le carburant. Un sentiment qu’on ressent au sein du groupe Renaissance. « Je ne suis pas sûre qu’il soit très aligné avec Borne, en général. Il a une espèce de rivalité avec Philippe, mais ils partagent la même vue. C’est une bataille de leadership. Alors qu’avec Borne, il n’est pas totalement en phase sur la ligne et sur le fond. Et il estime ne pas jouer totalement dans la même catégorie… Ils n’ont pas le même agenda », confie une députée, qui constate qu’« ils ont été rarement raccords. Sur les superprofits, c’était une évidence, comme sur l’énergie ».

Une situation que cette députée explique par le fait qu’Emmanuel Macron « est moins sur les sujets nationaux, mais plus internationaux », « et si le Président avait un super cap… Mais la nature a horreur du vide, et c’est Bruno qui l’incarne ».

Des différences qu’il ne faut pas surinterpréter, selon d’autres. « C’est un peu le jeu du good cop, bad cop. Elisabeth Borne annonce des mesures. Lui dit stop les amis, arrêter de jouer aux cons », lance un parlementaire. Dans le même esprit, le président du groupe RDPI (Renaissance) du Sénat, François Patriat, pense que « la première ministre est là pour tenir compte des réalités, qu’elle entend les craintes des Français, et de l’autre côté, le ministre de l’Economie tient les cordons de la maison. Il est dans son rôle. Il est ministre du Budget, ce n’est pas facile », le défend le sénateur de la Côte-d’Or, pour qui « le sérieux budgétaire, ce n’est pas un dogme, c’est un gage d’avenir pour le pays, et de responsabilité ».

« Bruno Le Maire est quand même très soutenu. C’est un des plus politiques et il reçoit régulièrement des parlementaires »

Une autre députée Renaissance, plus favorable au ministre de l’Economie, minimise aussi les dernières anicroches. « En ce moment, on le voit beaucoup, il s’expose beaucoup. Ce n’est pas surprenant qu’il ne se fasse pas que des amis dans le groupe. Certains ont l’impression d’être un peu étouffés dans ce qu’ils veulent incarner ». Mais pour cette députée, « ce n’est pas parce que Matteï est notre pote et qu’il y a 15 pinpins de chez nous qui ont voté qu’on doit valider. C’est un changement profond », lance ce membre du groupe, qui regrette cependant « un manque de préparation interne pour lever les lièvres », « c’est une question de rodage ».

La même juge « que Bruno Le Maire est quand même très soutenu. C’est un des plus politiques, avec Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu ou Olivier Véran. Il reçoit régulièrement des groupes de parlementaires pour faire un peu de politique avec eux. Il y a peu d’autres ministres qui nous reçoivent régulièrement avec le souci d’échanger ». Et ce n’est pas seulement pour disserter de la conjoncture économique ou montrer son plus beau col roulé. Car Bruno Le Maire a aussi quelques visées sur la présidentielle de 2027. « On ne va pas se mentir, 2027 sera la guerre des chefs et des mieux positionnés », lâche un parlementaire de la majorité. Il convient dans ces conditions de se préparer en amont, de se structurer et d’avoir son écurie, le moment venu.

Jean-Paul Matteï fait un parallèle avec la démission de Liz Truss

Mais pour l’heure, cette forme de cohérence, de dogmatisme, qui pourrait lui être utile s’il est un jour candidat, agace comme on le voit une partie de la majorité. Une volonté de ne pas changer de cap, sur laquelle Jean-Paul Matteï met en garde, en faisant un parallèle… avec la première ministre britannique, qui vient de démissionner. « Liz Truss a voulu baisser l’impôt des plus riches, ça a fait baisser les marchés et elle s’est pris un camouflet. On n’en est pas là, mais il faut être prudent. Je n’ai pas envie que ça se passe comme ça en France… » lâche le président du groupe Démocrate. Une mise en garde, pour ne pas dire une menace à peine voilée, relayée aussi par une députée de l’aile gauche :

Si on n’y prend pas garde, ça risque de nous fragiliser pour demain, que des divisions apparaissent nettement. On n’en est pas là aujourd’hui, mais si on tire trop sur la corde, au bout d’un moment, elle casse.

François Patriat, en fidèle du Président, appelle lui chacun à rester dans le rang. « La majorité ne s’en sortira que si elle marche en légion romaine, pas en ordre dispersé », soutient le patron des sénateurs macronistes, avant d’ajouter, à l’égard du parti de François Bayrou : « Le Modem serait bien avisé aujourd’hui de ne pas nous donner de leçon et d’être plus solidaire avec la majorité »… A ce rythme-là, les cinq années à venir risquent d’être sportives en Macronie.

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