Cinq ans après leur lancement, les salles de shoot ont-elles réussi à convaincre ?

Cinq ans après leur lancement, les salles de shoot ont-elles réussi à convaincre ?

Jean Castex a confirmé mercredi la prorogation de l’expérimentation des salles de shoot, lancée en 2016. Pourtant le bilan à tirer de ce dispositif d’encadrement des toxicomanes divise une partie de la classe politique, jusque dans les rangs du gouvernement, même si deux récents rapports en soulignent les aspects positifs.
Romain David

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Mercredi, le Premier ministre Jean Castex s’est prononcé en faveur de la prolongation du dispositif d’expérimentation des SCMR, les salles de consommation à moindre risque, communément appelées « salles de shoot ». Ces structures permettent aux usagers de drogues qui s’injectent, de bénéficier d’un encadrement pour éviter la transmission de certaines maladies par les seringues (VIH, hépatites, etc.), mais aussi de limiter le risque d’overdose. Adoptée en 2016 après moult remous, une loi a permis à titre expérimental le lancement de deux structures pour une durée de six ans, l’une à Strasbourg, l’autre dans le 10e arrondissement de Paris.

« La création de nouveaux lieux dédiés à l’accueil et au repos sera soutenue par les services de l’Etat », explique le chef du gouvernement dans un courrier adressé à la maire de Paris Anne Hidalgo, désormais candidate à l’élection présidentielle. Jean Castex exprime sa volonté de voir « offrir aux consommateurs des lieux de repos et un parcours de sevrage de qualité ». Il indique encore que « le gouvernement prendra l’initiative de proroger » le cadre expérimental mis en place par la loi du 24 janvier 2016. Fin août, Anne Hidalgo avait écrit au Premier ministre pour réclamer l’ouverture de lieux supplémentaires de prise en charge dans la capitale. Quatre lieux étaient alors évoqués : deux à proximité des Grands Boulevards, l’un dans le 19e arrondissement et un autre dans le 20e, rue Pelleport. Ce dernier site, mitoyen d’une école, a toutefois été abandonné après avoir soulevé une importante levée de boucliers chez les riverains.

Avec cette demande, l’édile tente de reprendre en main le problème du crack dans la capitale – déjà au cœur d’un plan de lutte adopté en 2019 -, et dont le jardin d’Eole, qui longe les rails de la gare du Nord dans le 18e arrondissement, est devenu l’incarnation. La mairie a ordonné le 30 juin l’évacuation de ce parc où avaient pris l’habitude de se réunir chaque soir des centaines de consommateurs de crack au grand dam des riverains. Quelques semaines plus tôt, Valérie Pécresse, alors en pleine campagne des régionales, s’y était rendue, jouant la carte de la sécurité en plaidant pour des centres de désintoxication fermés. À ses côtés, Rachida Dati, la maire du 7e arrondissement de Paris, a alors fustigé le recours aux SCMR : « Les premiers lieux de fixation ont été les salles de shoot et ça n’aide pas à sortir des addictions », a-t-elle déclaré.

Un sujet « de très fortes dissensions » au sein du gouvernement

L’argument revient régulièrement dans les rangs de la droite : celui de l’insécurité aux abords des salles de shoot en raison de l’affluence de toxicomanes. Jusqu’à provoquer des remous au sein du gouvernement. Le 6 juin, sur BFMTV, le ministre de la Santé Olivier Véran se disait « favorable à titre personnel » au dispositif. Quinze jours plus tard, Gérald Darmanin, son collègue de l’Intérieur, marquait dans un courrier au Préfet du nord sa nette opposition à l’ouverture d’une salle de ce type à Lille. « Depuis le vote de la loi Santé de janvier 2016, les services du ministère de l’Intérieur ont pu constater sur le terrain les conséquences extrêmement néfastes de la création des SCMR », écrit le locataire de la place Beauvau. « L’inconvénient majeur est de favoriser la fixation des consommateurs en un lieu unique, avec tous les troubles associés : dégradations, injections à la vue de tous, rixes… », énumère Gérald Darmanin qui évoque encore les « nombreuses plaintes » de riverains.

« L’incapacité du gouvernement d’avancer positivement sur ce sujet - jusqu’au courrier de Jean Castex -, trahit à l’évidence de très fortes dissensions », avance le sénateur PS Rémi Féraud, maire du 10e arrondissement de Paris de 2008 à 2017, et fervent partisan du dispositif. « En vérité, le ministre de l’Intérieur ne veut pas regarder l’évolution de la situation », déplore cet élu. « À Paris, on a installé cette salle dans un quartier où la situation était très difficile, et on a constaté une très forte diminution des dégradations et des incivilités », assure-t-il. Sur Twitter pourtant, le collectif de riverains Lariboisière-Gare du Nord poste très régulièrement photos et vidéos de rixes ou de scènes d’injection dans l’espace public, à proximité du SCMR. « Le prisme des réseaux sociaux est trompeur. Vous trouverez toujours dans ce quartier des consommateurs ou une seringue qui traîne », nuance Rémi Féraud.

« Gérald Darmanin adopte la posture péremptoire d’un ministre de l’Intérieur », résume le sénateur LR Alain Milon. Corapporteur du projet de loi de 2016, il est à l’époque l’un des rares membres de sa famille politique à soutenir l’ouverture des salles de shoot. « Un élu frontiste m’a même traité de Dr Mengele ! », se souvient-il. Aujourd’hui, il continue de soutenir « une excellente mesure », dont il défend également le bilan en matière de lutte contre les trafics : « Même si les usagers viennent avec leur propre produit, sans salle de ce type les injections se font dans les halls d’immeuble, ce qui favorise aussi les rendez-vous et donc la vente », note-t-il. « Dans le 10e arrondissement, les policiers de terrain savaient très bien que cette salle allait les aider à lutter contre les trafics. Ça n’est pas soit l’un, soit l’autre, c’est nécessairement l’un avec l’autre », abonde Rémi Féraud.

Les pistes d’une extension du dispositif

Deux rapports auront aidé Jean Castex à trancher entre le pôle social et l’aile droite de son gouvernement. Publié le 7 mai, un rapport d’évaluation conduit par l’Inserm dans les salles de Paris et Strasbourg fait valoir « une intervention de santé et de tranquillité publique efficiente ». L’institut note que les injections et le nombre de seringues abandonnées dans l’espace public diminuent et ne constate pas de « détérioration de la tranquillité liée à l’implantation des salles. » Le rapport se montre en revanche plus mitigé sur l’accès aux soins, même s’il estime que 11 millions d’euros de frais médicaux pourraient être économisés chez les usagers sur une période de 10 ans. Face à cette réserve, le sénateur Féraud tient à faire valoir l’aspect humain du dispositif : « Il faut rappeler que les SCND sont une façon pour la société de transiger avec la consommation de drogue et de renouer avec les usagers. Sinon on reste dans la politique traditionnelle qui est le sevrage ou rien. Et pour beaucoup de toxicomanes le sevrage n’existe pas, ils finissent donc en déshérence. »

Rendues mardi, les conclusions d’une mission flash conduite par les députés Caroline Janvier (LREM) et Stéphane Viry (LR) insistent également sur l’efficacité et l’utilité du dispositif. Favorables à sa pérennisation plutôt qu’à une simple prolongation, les élus proposent également plusieurs pistes quant à son extension, comme la mise en place d’espaces mobiles. Mais pour Alain Milon, ces salles doivent continuer à s’inscrire dans des établissements de santé. « C’est la garantie d’avoir des spécialistes à portée de main, en addictologie par exemple, ce qui laisse la porte ouverte à une prise en charge », explique-t-il. « Mais plutôt que de se focaliser sur les hôpitaux, on pourrait aussi s’intéresser aux maisons de santé, ce qui permettrait une meilleure répartition sur le territoire. » Il faudra encore attendre cet automne pour connaître les options retenues par le gouvernement, avec le prochain projet de loi de financement de la sécurité sociale.

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